La Party (1968) de Blake Edwards : l’invité surprise

Que se passe-t-il lorsqu’un comédien indien, incorrigible gaffeur, est invité par erreur à un dîner huppé organisé par un ponte des studios hollywoodiens ? Une avalanche de catastrophes, pardi ! Ajoutez-y l’inénarrable Peter Sellers, auquel on a pour ainsi dire donné carte blanche, Blake Edwards à la réalisation, un scénario ténu faisant la part belle à l’improvisation et une mise en scène à la simplicité presque expérimentale, et vous obtenez un film culte des années 60. Il demeure encore aujourd’hui un témoignage révélateur sur ce que l’on peut obtenir d’un artiste indomptable lorsqu’on lui offre un terrain de jeu favorable et le moins possible de règles… 

Tourné en 1968, La Party (The Party) est la troisième collaboration entre Edwards et Sellers, et la seule (sur sept au total, même si le dernier, À la recherche de la Panthère rose, sortit deux ans après la mort du comédien, des extraits de films précédents et des chutes de montage ayant été assemblés pour les besoins du film) qui ne fasse pas partie de la série La Panthère rose. Entre cette dernière et le film qui nous occupe, il y a pourtant une continuité qui tient tout simplement à la symbiose entre les deux hommes. Comme dans les différents opus de La Panthère rose, Sellers interprète en effet un antihéros gaffeur, donnant l’occasion à l’acteur de s’adonner à un des exercices où il fut le plus doué : la parodie. Alors qu’il interpréta dans La Panthère rose le rôle d’un inspecteur de police français incompétent, il campe dans La Party un comédien indien candide et d’une exceptionnelle maladresse.

Pour l’amour du muet

La relation entre Edwards et Sellers ne fut certes jamais un long fleuve tranquille, mais cela tient sans nul doute à leur exigence commune dans la création de cet art très sérieux qu’est la comédie. De l’aveu même de Blake Edwards, tous les films réalisés ensemble doivent leur succès à la rencontre entre leurs deux personnalités. Il faut dire que le cinéaste et le comédien avaient la même conception de la comédie, étant tous deux des admirateurs des grandes figures du cinéma muet (Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, Laurel et Hardy). Si toutes leurs collaborations témoignent de cet amour partagé, La Party en est en quelque sorte l’acmé, le film s’inscrivant clairement dans l’héritage du cinéma muet : un comique de situation, du slapstick, un élément perturbateur dans un milieu qui ne lui correspond pas, des quiproquos, et bien sûr un interprète tellement expressif et efficace qu’on le croirait né pour jouer de tels rôles.

Sellers incarne un acteur indien de second rang, Hrundi V. Bakshi, enrôlé dans une grosse production épique hollywoodienne. Caution « ethnique » d’un film en costume, le comédien ne fait que retarder un tournage déjà sous contrainte budgétaire : il surjoue une scène de mort héroïque, puis oublie d’ôter sa montre alors qu’il joue dans un film historique. Lorsqu’il fait exploser accidentellement un décor hors de prix, il échappe de justesse au metteur en scène fou de rage, qui jure qu’on ne reverra jamais le comédien sur un plateau. Le spectateur ne le sait pas encore, mais cette scène inaugurale n’a que deux objectifs scénaristiques : établir Bakshi comme un Gaston Lagaffe de compétition, et servir de prétexte à l’énorme quiproquo qui suit. En effet, le « général » Fred Clutterbuck, responsable du studio finançant le tournage que Bakshi vient de ruiner, inscrit le nom du comédien sur un bout de papier dans l’intention de le blacklister. Problème : par inadvertance, le gros bonnet vient de griffonner le nom honni sur la liste d’invités de la réception qu’il organise à son domicile !

Personnage au croisement de Buster Keaton et Jacques Tati, Bakshi provoque l’hilarité en premier lieu par son inadéquation évidente avec le milieu dans lequel il met les pieds. Dès son arrivée à la villa cossue des Clutterbuck, il perd en effet un de ses mocassins en le rinçant dans une petite piscine intérieure. S’ensuivent des échanges maladroits et empreints de malaise et d’incompréhension entre l’invité surprise et les autres convives qui appartiennent à un autre monde. Jusqu’à la fin, personne ne se demandera qui est exactement ce drôle d’individu… y compris le couple d’hôtes ! Pour ne pas faire le jeu du politiquement correct ambiant, on ne s’attardera pas sur le caractère offensant ou non du blackface de Peter Sellers, qui parodie un Indien et dont la teinte de peau a été brunie (le comédien avait déjà joué un Indien dans deux autres films, sa routine était maîtrisée). Chacun se fera sa propre opinion, mais précisons simplement qu’à l’époque du film, même la première ministre indienne Indira Gandhi en était fan. Et puis, à condition bien sûr d’accepter que l’on se moque de tout le monde, il est impossible de nier le talent d’imitation de Sellers. S’arrêter à sa nature parodique serait d’ailleurs une erreur. L’indianité du personnage de Bakshi renforce son décalage par rapport au faste hollywoodien, avec ses sourires polis, sa fermeture d’esprit, sa vacuité et ses méchancetés voilées. L’incompréhension de mœurs constitue le ressort humoristique primordial du film qui, de surcroît, n’épargne guère l’univers des hôtes. Bakshi, bonne âme, est bien celui qui remporte l’adhésion du spectateur. 

Un dispositif novateur

La Party a pour particularité d’être une sorte de huis-clos comique. En effet, notre héros improbable pénètre dans la villa où se déroule la fête dès la dixième minute de métrage (le fait que le générique apparaisse lorsqu’il gare sa voiture ne fait que confirmer que ce qui précède n’était qu’une simple introduction), et il n’en sortira qu’à l’avant-dernière séquence. La fête est le sujet. La fête est le film.

Ce faisant, et l’air de rien, Blake Edwards propose un dispositif totalement novateur, voire expérimental. Le cinéaste (et scénariste, aux côtés des frères Waldman, de fidèles collaborateurs) a en effet suivi la règle des trois unités du théâtre classique pour la quasi-totalité du film : de temps (le récit tient en une soirée), de lieu (les faits se déroulent dans la villa des Clutterbuck) et d’action (tout tourne autour de la fête et de ses invités). Mieux encore : le remarquable décor de studio a été réalisé de manière telle à ce qu’on ait l’impression d’avoir constamment une vue sur l’ensemble de la maison – en tout cas de l’endroit où se déroule la réception. On ne quitte donc jamais vraiment les personnages, et les différentes situations que l’on découvre au fil du récit se poursuivent à l’arrière-plan, au point de parfois offrir plusieurs accroches au regard.

Le script, quant à lui, est le plus court sur lequel Edwards ait travaillé, de l’aveu même du metteur en scène : 63 pages ! Scénario et décor poursuivent un même objectif, offrir un terrain de jeu à Peter Sellers. De fait, le film a été largement improvisé par le comédien qui était comme un poisson dans l’eau. Si ce choix audacieux explique sans doute quelques légères longueurs dans le dernier tiers du film, comment ne pas succomber au brio de Sellers qui exploite à merveille le décor et les caractéristiques du personnages qu’il s’est forgé ? Protagoniste incontrôlable placé dans un monde qui lui est étranger, chaque situation se révèle problématique : sortir de sa voiture, trouver une toilette libre alors que le besoin se fait pressant, dîner en étant assis sur un tabouret bien trop petit pour lui, maîtriser le système domotique (référence évidente à Mon oncle de Tati), etc. Même ses déplacements sont périlleux dans un environnement ludique qui multiplie pièges et pièces d’eau un peu partout !

Ses interactions avec les autres invités sont à l’avenant : jamais il ne semble sur la même longueur d’ondes qu’eux, et tout le monde le considère au mieux comme un gentil farfelu, au pire comme une nuisance. A ce titre, il faut souligner que, même si Sellers domine la distribution, ses partenaires de jeu ont été parfaitement choisis : l’hilarant serveur ivre (Steve Franken), le producteur imbu de lui-même (Gavin MacLeod), la star de westerns typiquement américaine (Denny Miller) et sa poupée italienne, le « colonel » éternellement contrarié et son épouse bientôt dépassée par les événements, le vieux beau et sa femme alcoolique, et bien sûr Michèle (jouée par l’actrice et chanteuse française Claudine Longet), starlette délaissée qui retrouvera joie et légèreté au contact de Bakshi. Via cette galerie de personnages grotesques et ridicules, il est évident que Blake Edwards se moque surtout d’un certain milieu du cinéma qu’il connaît bien.

Le final sous forme d’apothéose délirant représente une victoire – presque une revanche – des éléments exogènes sur le biotope fermé et protégé du nabab hollywoodien. De manière totalement invraisemblable, les gaffes commises par le « perturbateur » Bakshi mènent à un dérèglement généralisé de la fête, qui dégénère et tourne à un jeu de massacre très drôle avec l’arrivée impromptue de la fille de la maîtresse de maison et ses amis contestataires. L’éléphant peinturluré qu’ils trimbalent avec eux (!) symbolise alors presque littéralement le deus ex machina sonnant le triomphe de Bakshi, pour lequel cet animal, visage du dieu hindou Ganesh, est évidemment sacré. Le lendemain matin, il quitte alors les lieux d’une nouba qui restera dans les annales tel un héros de film d’action : dans une voiture de sport, aux bras d’une jolie fille, laissant derrière lui un décor en ruine. Quelle fiesta, mes aïeux !

Synopsis : Commettant gaffe sur gaffe, un acteur indien de second ordre compromet le tournage du film pour lequel il avait été engagé. Son nom se retrouve par erreur parmi ceux des invités d’un magnat des studios hollywoodiens. Au cours de la réception, il multiplie les gaffes et les maladresses.

La Party : Bande-annonce

La Party : Fiche technique

Titre original : The Party
Réalisateur : Blake Edwards
Scénario : Blake Edwards, Tom Waldman et Frank Waldman
Interprétation : Peter Sellers (Hrundi V. Bakshi), Claudine Longet (Michèle Monet), Gavin MacLeod (C.S. Divot), Steve Franken (Levinson), J. Edward McKinley (Fred Clutterbuck), Fay McKenzie (Alice Clutterbuck), Denny Miller (« Wyoming Bill » Kelso)
Photographie : Lucien Ballard
Montage : Ralph E. Winters
Musique : Henry Mancini
Producteur : Blake Edwards
Société de production : The Mirisch Corporation
Durée : 99 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 13 août 1969
États-Unis – 1968

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus