Carbone & Silicium : la contemplation comme évasion

Au regard des traits qui fourmillent d’idées et à la lecture des mots qui parcourent cette vaste et longue bande dessinée, il n’est pas anodin qu’Alain Damasio en fasse la postface. C’est même logique. Carbone & Silicium de Mathieu Bablet contient de nombreuses similitudes avec les réflexions et les thématiques évoquées par l’écrivain de La Horde du Contrevent ou des Furtifs. 

La mondialisation, le consumérisme qui domine nos modes de vie, la place de l’individu dans la société ou la technologie comme arme du totalitarisme, tant de sujets qui font écho aux oeuvres des deux auteurs. Mais dans cet article, il n’est nulle question de faire une comparaison entre les deux, mais bel et bien de se pencher sur Carbone & Silicium : oeuvre dantesque, dense et tentaculaire qui nous baladera d’époque en époque, de lieu en lieu, pour nous conter le récit des deux premières intelligences artificielles « fortes » créées. Dans un monde où les entreprises mènent une bagarre dans l’univers de la robotique, des robots sont construits, à l’image de leur créateur qu’est l’être humain, pour s’occuper notamment des personnes âgées et de ce fait, faire office de lien social. Mais alors que ces androïdes sont connectés à tout le réseau internet terrestre (représenté par de sublimes dessins abstraits et numérisés), multipliant leur intelligence et leur connaissance à l’infini, leurs premiers mots, maladroitement, seront d’évoquer le fait que « les être humains sont le véritable problème de la planète » : disent-ils sous le coup de la plaisanterie. Mais nous comprendrons en quoi cette petite phrase d’accroche sur l’humanité sera le fil rouge des planches qui composent cette oeuvre tortueuse, où se mêleront de magnifiques tableaux d’une nature en déliquescence avec de longs dialogues philosophiques portant en leur sein, tous les questionnements existentiels autour de l’humanité. 

Le premier tiers de la bande dessiné, assez inspiré dans sa représentation du genre science-fictionnel et robotique, nous immerge dans un monde moderne qui n’est pas si éloigné du nôtre, où la peur du manque de ressources et le monopole d’un capitalisme acharné font rage. On sent dès les premiers traits irréguliers, non loin d’un Manu Larcenet, un univers industriel acre et dont les couleurs mettent en lumière une fine forme de déshumanisation, de surconsommation, de solitude humaine, dissimulant alors une noirceur tapis dans l’ombre. Le scénario se bâtit autour du récit initiatique de ses deux robots : on les observe comprendre leurs « corps », s’interroger sur leur rôle omniscient, ne faire qu’un avec leur part d’humanité, tout en privilégiant un axe narratif autour de leur relation avec Noriko, femme laborantine qui fait partie de l’équipe qui les a conçus. Cependant, très tôt, Carbone & Silicium va prendre alors un chemin bien différent : celui de chapitrer son histoire par époque, séparées de plusieurs dizaines d’années, allant d’une ville à une autre, pour faire réunir la petite histoire avec la grande histoire, qui nous fera alors parcourir près de 300 ans, un peu comme avait pu le faire Cloud Atlas des soeurs Wachowski. Cela regroupe donc la petite histoire , celle d’un « d’amour » indescriptible entre ses deux IA, qui occuperont des corps différents selon les périodes (surtout Carbone) et la grande, celle d’une humanité qui mute, qui subit, qui redéfinit toute notion de genre, de communication, de transcendance mais dont la beauté ne disparaît pas, comme un vestige décrépit et intemporel. 

À travers ces ellipses narratives aussi furtives que confuses, Mathieu Bablet sort des sentiers battus, nous perd dans un capharnaüm temporel et spatial parfois obscur, bizarrement émietté dans ses pensées et délaisse un scénario qui se voudrait évident au premier coup d’oeil, pour au final, mieux nous faire ressentir ce sentiment de liberté, d’évasion psychique et d’aventure. Chaque époque est un miroir, un reflet d’une société observée par le regard émouvant de Carbone ou de Silicium. Les deux sont comme l’alpha et l’oméga : l’un est solitaire, voyage pour découvrir la beauté du monde et aime sentir le souffle des vibrations de son « corps », et l’autre, plus solidaire, sensorielle, à l’écoute des revendications et connectée au réseau, compréhensive d’une évolution sociétale inévitable face à un monde qui voit les inégalités s’accentuer, les violences totalitaires se perpétuer et les discriminations entre genre et identité s’amplifier. 

Mais qu’on se le dise, un peu comme les oeuvres d’Alain Damasio, Carbone & Silicium de Mathieu Bablet est une oeuvre généreuse, diffuse, où l’emphase n’est jamais loin et de laquelle on ne ressort pas indemne. Sur plus de 250 pages, aux planches plus magnifiques les unes que les autres, aux dessins souvent magistraux, aux digressions existentielles alambiquées, nous passons d’une urbanisation prenant les courbes industrielles d’un Ghost in the Shell à celui d’un désert éventré par les guerres aux formes post-apo d’un Mad Max, d’une ville presque noyée sous un océan à perte de vue jusqu’à des bidonvilles bâtis sur des millions de déchets à la Gunnm. Jouant sur tous les fronts, sur les genres, multipliant inévitablement tout un tas de question sur l’humanité, notre dépendance à la technologie, la pertinence ou non de l’enveloppe corporelle, l’écologie, notre manière de consommer nos ressources et nos relations, notre conception de la collectivité et de la répartition des richesses, le manque de libre arbitre et une politique de plus en plus sécuritaire, Mathieu Bablet pousse la réflexion politisée contre le néolibéralisme à son paroxysme.

Mais est-ce que trop de réflexion tue la réflexion ? À force de rendre son récit omniscient et présent sur tous les tableaux, à force de nous saturer d’informations, à force d’accumuler les portraits (Carbone change de corps à chaque époque), est-ce que Mathieu Bablet arrive à rendre tangibles son exercice de style et son propos ? Force est de constater que oui, grâce notamment à cette très belle relation entre les deux personnages principaux, grâce à cette capacité qu’a l’auteur à se tenir à distance pour faire respirer son récit et alimenter l’introspection de ses décors parfois gigantesques. Carbone & Silicium est une bande dessinée qui casse souvent audacieusement le rythme de son récit, pour se disperser, contempler à foison et mieux se concentrer sur sa finalité : son sens de l’évasion et de l’écoute de l’autre.

Aperçu : Carbone et Silicium (Ankama)

Carbone et Silicium, Mathieu Bablet 

Ankama, aout 2020, 272 pages

Festival

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