« Gun Crazy » : la ligue des justiciers

Steve D et Jef publient aux éditions Glénat une road-BD qui nous plonge en plein cœur de l’Amérique redneck, dans le sillage de justiciers ultra-violents. C’est à la fois rythmé et décapant.

Le premier tome de Gun Crazy repose sur cinq personnages et quatre récits qui convergent vers un même point : Las Vegas. Dans une Amérique redneck rendue au dernier degré de la violence, Dolly Sanchez, Lanoya O’Brien, Superwhiteman, John St Pierre et le sergent Nolti ont en partage le crime de sang. Les deux premières sont d’anciennes militaires lesbiennes évincées de l’armée américaine. Elles se déhanchent désormais dans des bars miteux, devant des culs-terreux racistes qu’elles finissent inévitablement par abattre sans sommation. Les trois autres protagonistes sont un tueur en série néonazi, un justicier cherchant à purger l’Église de ses prêtres pédophiles et un agent de police envoyant son chien effacer l’ardoise d’un adultère… Dans un récit volontiers pop et white trash, il est des influences que Gun Crazy assume crânement : le Nouvel Hollywood, Quentin Tarantino, Matrix ou les VHS. D’autres apparaissent plus subrepticement, comme un écho lointain, à la manière de La Balade sauvage ou de C’est arrivé près de chez vous.

Les planches se mettent au diapason d’un récit pop et décapant. Jef y place des couleurs criardes, mais aussi plusieurs motifs psychédéliques. Et l’articulation des vignettes offre à l’album un supplément de mordant. Il n’en manquait pourtant pas : d’un Fight Club féminin à des exécutions sommaires d’immigrés clandestins en passant par la nécrophilie, la drogue ou le viol, Gun Crazy s’adonne à une ronde de motifs et de thèmes qui sortirait un comateux de l’atonie. Son action se déroule dans une Amérique rurale dont les traits sont épaissis jusqu’à la caricature : le racisme y est mortifère et omniprésent, les bars abondent de bouseux obscènes, Superwhiteman arbore une conception trumpienne de la vérité, un diagnostic d’homosexualité refoulée peut entraîner la mort de celui qui le prononce… Steve D ne révolutionne certes pas le genre, mais sa bande dessinée parvient habilement à conjuguer les sujets graves et le second degré, dans une avalanche de références (Grindhouse, les pilules, les fausses jaquettes, etc.) et de mauvais goût assumé.

Ce qui est en suspens est peut-être encore plus réjouissant. Les principaux protagonistes de Gun Crazy sont en effet appelés à se croiser, quand ce n’est déjà fait (voir la délicieuse confrontation entre Superwhiteman et le sergent Nolti). Les héroïnes sous héroïne, les croisades meurtrières de Superwhiteman et John St Pierre, les éventuelles représailles de Nolti, la perspective pour Dolly Sanchez d’un magot de trois milliards de dollars à récupérer en Suisse (pour la petite histoire, il s’agit de la fille d’un riche mafieux) sont autant d’éléments qui viendront certainement alimenter le second tome, prévu dans quelques semaines. En attendant, entre ceux qui sont mus par les valeurs conservatrices et celles qui les ont en aversion, il y a des caractères hauts en couleur, exacerbés et tout en fêlures à découvrir dans ce premier épisode, qui n’a finalement de tiède que le climat tempéré du Colorado.

Aperçu : Gun Crazy (Glénat)

Gun Crazy, Steve D et Jef
Glénat, avril 2021, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.