« Affaires d’État » : les dessous de la politique

Une affaire d’État est un événement politico-judiciaire de haute portée impliquant des mandataires publics. Diplômé en sciences politiques, le scénariste liégeois Philippe Richelle initie aux éditions Glénat – habituées aux parutions thématiques – trois nouvelles séries qui comprendront chacune quatre tomes. Elles ont respectivement trait à l’extrême droite, au jihad et à la guerre froide.

On connaît l’intérêt de Philippe Richelle pour les bandes dessinées prenant pour objet le monde politique. Les Coulisses du pouvoir ou Les Mystères de la République se penchaient déjà sur ces sphères aux arrière-cuisines tapissées de secrets. Dans cette dernière série, les dessinateurs Pierre Wachs et Alfio Buscaglia accompagnaient le scénariste liégeois, expérience présentement réitérée avec Extrême droite : Un homme encombrant et Jihad : Secret défense. Les récits de Philippe Richelle s’appuient sur des faits réels dont les zones d’ombre sont comblées par le recours à la fiction. Leur intérêt documentaire apparaît donc limité. Ces histoires permettent en revanche de prendre le pouls de milieux où la corruption, les mensonges, les vilenies, les collusions ou la recherche d’un intérêt personnel (financier, politique, diplomatique, etc.) amènent à dévoyer les affaires publiques de leur bonne marche.

Extrême droite

Dans Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs se plongent dans l’enquête policière sur l’assassinat de Francis Dupré, idéologue du Parti national (PN) de Jean-Maurice Le Guen. Le personnage renvoie très clairement à François Duprat, ancien cadre du mouvement Ordre nouveau et spécialiste du nationalisme devenu éminence grise du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen. Ce n’est d’ailleurs pas le seul lien entre la fiction et la réalité, puisque le chef du PN hérite dans la bande dessinée d’une fortune après la disparition de son ami Jacques Lambin, qui n’est autre que le pendant fictif d’Hubert Lambert, l’industriel qui rendit millionnaire Jean-Marie Le Pen.

Cet album lève un coin de voile sur le financement des partis politiques d’extrême droite. Dupré, qui aspire à reproduire le pinochisme en France, se rend au Chili pour solliciter des aides financières. La BD s’intéresse aussi aux trajectoires politiques d’une partie de la gauche et de la droite traditionnelles. L’idéologue du PN est assassiné alors même qu’il est en train d’apporter sa touche finale à un essai éclaboussant certaines figures politiques bien établies, ayant un passé étroit avec le communisme et/ou le fascisme. En France, le parcours politique d’un François Mitterrand permet certainement de prendre la pleine mesure de ces revirements idéologiques. Il se trouve que Philippe Richelle s’y est précisément intéressé par le passé (Mitterrand, un jeune homme de droite, publié aux éditions Rue de Sèvres). Extrême droite : Un homme encombrant narre par ailleurs la guerre (et pas seulement programmatique) que se livraient dans les années 1970 les groupuscules issus des deux extrémités de l’échiquier politique.

La bande dessinée nous immerge à l’intérieur de la PJ de Rouen, et plus spécifiquement au sein de la famille d’un inspecteur en instance de divorce, dont la fille, une adolescente obèse, subit les brimades de ses camarades. Pierre Wachs use par ailleurs d’ironie quand il s’agit de dépeindre, dans un flashback, une milice parisienne persécutant les Juifs en 1943 : l’un de ses membres est affublé de traits hitlériens prononcés (forme du visage, moustache, mèche de cheveux…). Un homme encombrant nous apparaît finalement dense et temporellement éclaté, à l’image des deux autres volumes d’Affaires d’État qui l’accompagnent lors de sa parution.

Jihad

Les affaires de rétrocommissions ont souvent fait grand bruit en France. Deux d’entre elles, amorcées dans les années 1990, furent particulièrement retentissantes : celle des frégates de Taïwan et celle de Karachi. Jihad : Secret défense nous mène dans les coulisses des ministères français, au moment où la Commission des exportations d’armes est dupée afin de livrer clandestinement un pays sous embargo. Philippe Richelle et le dessinateur Alfio Buscaglia placent un inspecteur de la DST sur la piste de ces contrats illégaux. Il embarque sur un cargo et cherche à documenter le cheminement des armes, jusqu’à son arrestation en Iran…

Elliptique, habilement écrite, cette bande dessinée est aussi la plus aboutie des trois en ce qui concerne la caractérisation des personnages. Les agents de la DST, leurs problèmes familiaux, leurs préoccupations financières et leurs traits de personnalité les plus saillants irriguent le récit – et, on le devine, pas forcément de manière fortuite. L’un peine à payer ses factures, organise des barbecues low cost et voit son fils écrire et interpréter des chansons déprimantes. L’autre collectionne les femmes jusqu’à se retrouver seul et se déclarer volontaire pour une mission dangereuse.

Philippe Richelle propose une vraie ronde de personnages, dont certains demeurent mystérieux. Il en va ainsi de Luigi Martinello, qui livre des informations sensibles aux services secrets sur l’entreprise qui l’emploie, soi-disant par souci d’intégrité. C’est aussi le cas de Ben Chatel, qui organise la vente d’armes et les commissions qu’elle implique sans que l’on sache tout de ses motivations. Mais le plus important demeure en suspens : le lien avec le jihadisme, mais aussi la manière dont la vie privée des agents de la DST pourrait influer sur le cours de l’enquête.

Guerre froide

Guerre froide : Passage à l’Ouest s’inspire ouvertement de l’affaire Martel. Un agent du KGB dénommé Anatoli Trifonov, analyste à la section OTAN, décide de rallier l’ennemi et révèle que certains services français, dont celui de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), sont truffés d’espions au service des Soviétiques. Il est d’autant mieux placé pour en parler que son travail consistait jusque-là à synthétiser des documents volés au siège parisien de l’OTAN. Philippe Richelle et Régis Penet opèrent plusieurs bonds temporels et marient volontiers leur récit à un climat de paranoïa qui se prête parfaitement à la guerre froide.

Anatoli Trifonov fait tout le sel de l’histoire. Rusé, farouche, il exige d’être mis en liaison avec James Singleton, le patron du contre-espionnage de la CIA. Il refuse ensuite de collaborer avec les hommes du SDECE, prétextant qu’il s’agit d’un nid d’agents doubles. Surtout, il conditionne sa bonne volonté à une rente confortable, une belle maison avec billard, sauna et piscine, un homme à tout faire, une cuisinière et l’obtention de la nationalité américaine. Les services secrets occidentaux sont pendus à ses lèvres et ses révélations pourraient faire tomber quelques têtes bien placées. En parallèle, le poste de numéro 2 du SDECE est vacant et fait l’objet de toutes les convoitises. Il y a fort à parier que Philippe Richelle y glisse un élément déterminant pour la suite du récit.

L’histoire étant en construction, on sait encore peu de choses sur la mort mystérieuse de Kurt Görtz à Vienne, sur l’attaché à l’ambassade d’URSS Sacha Poliakov mais surtout sur l’agent français Fred, l’attaque qu’il subit à l’hôtel et sa liaison avec la russophone Raïssa… Une fois encore, la narration est solide et pleine de pistes passionnantes, laissées entrouvertes. On appréciera par ailleurs l’ironie voulant que M. Rossenko, dont le rôle consiste à surveiller la délégation soviétique à l’ONU et à prémunir son pays contre toute ingérence occidentale, soit lui-même victime d’un vol de 800 dollars le poussant à solliciter l’aide… de la CIA !

Affaires d’État : Guerre froide : Passage à l’Ouest, Philippe Richelle et Régis Penet
Affaires d’État : Extrême droite : Un homme encombrant, Philippe Richelle et Pierre Wachs
Affaires d’État : Jihad : Secret défense, Philippe Richelle et Alfio Buscaglia
Glénat, avril 2021, 56 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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