La Peine du talion : l’âme corrompue

En excavant ce véritable joyau oublié, Sidonys/Calysta ajoute une jolie pièce à sa collection bien fournie de « Westerns de légende ». Dans ce film de 1948 signé du quasi-inconnu Henry Levin et au scénario particulièrement intéressant, William Holden est opposé à un Glenn Ford dans un superbe contre-emploi d’ancien officier que la guerre a rendu ivre d’autorité et de violence. Un Technicolor maîtrisé, une musique marquante et, surtout, des suppléments généreux et instructifs, font de cette sortie un immanquable pour tout amateur de westerns ! 

Henry Levin, honnête tâcheron américain à la cinquantaine de réalisations, pour la plupart oubliées ou presque (deux exceptions notables : Voyage au centre de la Terre en 1959, très éloigné du roman de Jules Verne mais indéniable succès commercial et critique, et Je chante pour vous, suite du très populaire Roman d’Al Jolson qui remporta également un succès énorme), hérite un peu par hasard de la direction de La Peine du talion (The Man from Colorado). C’est en effet Charles Vidor, qui avait travaillé avec Glenn Ford à peine deux ans plus tôt sur le classique Gilda (il retrouvera le comédien dès Les Amours de Carmen, sorti la même année que La Peine du talion), qui devait mettre en scène ce western. En opposition régulière avec le co-fondateur de la Columbia et producteur Harry Cohn (qu’il vient même d’attaquer en justice), Vidor entame le projet dans des circonstances particulièrement défavorables, et est débarqué par Cohn dès le début du tournage. Henry Levin, engagé par le studio en 1943 et ayant déjà réalisé une dizaine de films depuis lors, prend la succession de Vidor. Anecdote amusante : à peine un an plus tôt s’est déroulé exactement le même scénario, lorsque Vidor se brouilla avec Cohn sur le tournage de Peter Ibbetson a raison, fut écarté et se vit remplacé par le même Levin ! En somme, ce dernier, soldat loyal du studio (n’y lisez pas un terme péjoratif), a l’habitude de jouer aux « bouche-trous » …

Si Bertrand Tavernier n’est pas tendre vis-à-vis de Henry Levin, dont il déplore à juste titre le manque de créativité dans la mise en scène (lire plus bas), il n’empêche que ni son début de tournage mouvementé ni la perte que représente le remplacement de Vidor par Levin ne sont parvenus à ruiner La Peine du talion, et cela pour plusieurs raisons. Le film est avant tout porté par un scénario solide et peu conventionnel pour l’époque. Le récit débute au crépuscule de la guerre de Sécession. A peine démobilisé et retourné à la vie civile, un colonel nordiste, Owen Devereaux, se voit offrir une position de juge dans son patelin d’origine. Il accepte à condition que son ami le capitaine Del Stewart, qui l’a accompagné durant toute la guerre, se joigne à lui dans le rôle du shérif. L’euphorie de la fin de la guerre et les belles intentions des deux hommes sont toutefois rapidement occultées par les tendances violentes de Devereaux, révélées dès la première scène. A l’évidence, l’ancien officier a été transformé par la guerre et est désormais incapable de maîtriser sa soif d’autorité et de violence, que ne fait que décupler la position importante qu’il lui a été offerte sur un plateau… De plus en plus alerté par la tournure des événements, Del se distance de son ami.

La première séquence, qui voit le colonel Devereaux céder (déjà) à ses bas instincts en massacrant une colonne de Confédérés après avoir sciemment ignoré leur drapeau blanc, marque le film d’un sceau de l’infamie bien loin de l’héroïsation et des frontières morales clairement établies qui sont l’apanage du western « classique ». Dans La Peine du talion, l’ambiguïté prévaut. Car même si le spectateur prend vite conscience que Devereaux n’est pas le héros auquel il pouvait s’attendre, le comportement de l’officier et futur juge ne suit en rien les règles d’une caractérisation évidente. Dès la scène qui suit le massacre des Sudistes, Devereaux confie en effet dans son journal intime (qui le trahira plus tard) son incompréhension et son inquiétude devant ses propres actes. Devenu juge, il trahira ceux qui, hier, servaient sous ses ordres, en prenant le parti d’un riche propriétaire qui a profité d’une législation inique pour s’approprier leurs terres pendant la guerre. Le dispositif psychologique de Devereaux est aussi subtil que tordu : ivre de pouvoir, il œuvre peu à peu à la trahison de tous ses proches (ses soldats, Del, son épouse Caroline), et donc à son propre isolement. Ce dernier justifie alors des représailles de plus en plus brutales, dans un cycle infernal qui semble inarrêtable – c’est sans compter l’action de Del, le véritable héros du film.

Dans le rôle de ce personnage complexe, Glenn Ford fait des merveilles dans un contre-emploi parfait, puisqu’il a rarement joué le rôle d’un antagoniste. On ne répétera jamais à quel point Ford était un comédien d’une finesse rare, qui ajoute ici beaucoup à la crédibilité d’un personnage de plus en plus terrifiant, un homme psychologiquement meurtri dont le désir de présider à la destinée des hommes est galvanisé par l’autorité de tuer qui lui a été donnée. De quoi faire regretter que Ford n’ait pas incarné plus souvent des « méchants » … Face à lui, William Holden parvient à donner le change, certes dans un rôle plus convenu, en osant sortir du silence et du confort de sa position et en acceptant de se mettre hors-la-loi quand la loi est devenue corrompue. Ajoutez au scénario passionnant et aux prestations de haut vol des comédiens une musique très réussie et un Technicolor de toute beauté (qui compense, il est vrai, une mise en scène peu inspirée), et vous obtenez un western à redécouvrir d’urgence. Seule la conclusion bâclée du film (le happy end est totalement artificiel par rapport à la tonalité générale, qui préfigure déjà le western crépusculaire) laisse un goût amer en bouche, mais pas suffisamment pour gâcher notre plaisir.

Synopsis : Owen Devereaux, ancien colonel de l’armée nordiste démobilisé, est désormais juge dans une petite ville du Colorado. Transformé par son expérience de la guerre, son extrême sévérité lui attire l’hostilité générale, y compris celle du shérif, Del Stewart, son ancien adjoint dans l’armée.

SUPPLÉMENTS

Fidèle à ses bonnes habitudes, surtout dans sa collection de westerns, l’éditeur Sidonys/Calysta propose au spectateur de généreux suppléments qui, couplés à la qualité intrinsèque du film, en font une sortie incontournable.

Grand spécialiste du western et habitué de l’exercice, Bertrand Tavernier est invité à livrer son analyse du film dans un premier bonus d’une trentaine de minutes. Puits de connaissances cinématographiques, le cinéaste français resitue la carrière de Levin, qu’il juge assez durement en le qualifiant d’un des réalisateurs les moins intéressants des années 40-50 et dont il fustige le manque d’imagination. En revanche, il loue le sujet du film, l’absence totale d’empathie d’un homme qui explique (justifie ?) sa folie par les effets de la guerre. Et Tavernier de conclure que le sujet en dit autant de la guerre de Sécession que du second conflit mondial, qui s’est achevé à peine trois ans avant la sortie de l’œuvre. Même si on est toujours aussi impressionnés par sa connaissance pointue du cinéma américain, Bertrand Tavernier déçoit par rapport à la qualité habituelle de ses analyses. En constatant le caractère laborieux de certaines explications (il se perd notamment dans des détails sans grande importance au sujet du parcours des scénaristes Ben Maddow et Borden Chase), on ne peut s’empêcher de se dire que le metteur en scène, récemment décédé, était sans doute déjà diminué au moment où cet entretien fut enregistré… De plus, il est permis de ne pas partager la dureté de certaines critiques (mise en scène peu imaginative, bonnes idées mais pas toujours abouties, coiffure ridicule de Glenn Ford), même si Tavernier n’en oublie pas de louer les grandes qualités du film.

Dans sa présentation d’une dizaine de minutes, Patrick Brion est nettement plus positif, et réhabilite le pauvre Henry Levin qui n’a pas été épargné par Tavernier. Brion s’attarde notamment sur l’originalité de certains aspects du film, en particulier les injustices qui eurent lieu pendant la guerre (les soldats sont spoliés par une loi fédérale stipulant que les hommes n’ayant pas eu accès à leurs terres pendant trois ans la perdent, ce dont profitent les planqués de l’arrière). On pourrait ajouter à ce commentaire le caractère particulièrement ironique de cette injustice, intimement liée aux relations traditionnellement compliquées entre autorité fédérale et législations étatiques aux Etats-Unis, frappant dans le film des Nordistes, alors que l’ingérence de l’Etat fédéral fut une cause fondamentale de la sécession des Etats du sud, et donc de la guerre civile.

Enfin, le documentaire William Holden: The Golden Boy est proposé en guise de dessert copieux (1h). Daté de 1989, il a été réalisé par un spécialiste de l’exercice, Gene Feldman, qui consacra des documentaires à bon nombre de stars du grand écran, comme Yul Brynner, Michael Caine, Ingrid Bergman, Jack Lemmon, Vivien Leigh, Marilyn Monroe, Gregory Peck, etc. Certes, le film apparaît quelque peu daté et formaté pour le petit écran, mais il résume parfaitement tous les aspects de la vie privée et publique de ce grand acteur qui tourna avec et sous la direction des plus grands. La liste pléthorique des invités qui s’expriment dans ce documentaire en témoigne : Glenn Ford, Robert Mitchum, Blake Edwards, Sidney Lumet, Robert Wise, et j’en passe. De quoi passer une heure instructive en (très) bonne compagnie !

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Présentation de Bertrand Tavernier
  • Présentation de Patrick Brion
  • « William Holden: The Golden Boy », documentaire de Gene Feldman
  • Bande-annonce
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4.5

Festival

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