Bullhead, de Michaël R. Roskam (2011) : une bête parmi les autres

Tourné en 2011, Bullhead (Rundskop) est un des meilleurs films flamands de ces vingt dernières années. Ayant révélé à la fois un cinéaste (Michaël R. Roskam) et un comédien (Matthias Schoenaerts) de grand talent, cette œuvre impressionnante entraîne le spectateur dans un étonnant polar en milieu fermier. Le film de genre et les différentes pistes qu’elle ouvre ne servent toutefois que de toile de fond au vrai sujet : le portrait d’un homme brisé qui, à l’image de ses bêtes, tente en vain de surmonter les lois de la nature. Le comédien belge, en mode method acting, livre une performance époustouflante qui lui ouvrira une carrière internationale bien méritée. 

Michaël R. Roskam, cinéaste flamand né à Saint-Trond (Limbourg belge), réalise avec Bullhead son premier long-métrage. Celui-ci est l’aboutissement d’un travail préparatoire pour le moins conséquent de la part de Roskam et de son comédien principal, Matthias Schoenaerts, qu’il a déjà fait tourner dans un court-métrage en 2005 (The One Thing to Do). Le metteur en scène a en effet écrit lui-même le scénario (qui reprend plusieurs thèmes essentiels de son premier court-métrage Carlo, réalisé en 2004) sur plus de cinq ans, alors que Schoenaerts s’est solidement investi dans le rôle, notamment sur le plan physique, pendant trois ans.

Le récit se concentre sur le colosse Jacky Vanmarsenille (Schoenaerts), un éleveur de bovins qui travaille dans la ferme de ses parents, quelque part dans la campagne limbourgeoise belge. Depuis longtemps, la famille dope ses bêtes aux hormones de croissance, une pratique strictement interdite mais qui accélère l’engraissement de l’animal et, par conséquent, accroît le profit que l’on peut en tirer. Un jour, le vétérinaire véreux qui la fournit depuis toujours entraîne Jacky dans une affaire louche avec un négociant en viande impliqué dans l’assassinat récent d’un policier qui enquêtait sur le trafic d’hormones (ce fait est inspiré du meurtre de Karel Van Noppen, un inspecteur gouvernemental du bétail abattu en 1995 alors qu’il enquêtait sur ce sujet très sensible en Belgique à l’époque).

Bullhead débute par un monologue en off, procédé unique dans le film. Le spectateur ne le comprend pas encore, mais Jacky y confie le secret qui le ronge, les blessures enfouies. Celles qu’on ne parvient pas à exprimer, même à soi-même, mais qui finissent toujours par ressurgir. Et Jacky de conclure : « Van één zaak mag je zeker zijn: gekloot ben je altijd. » (Tu peux être sûr d’une chose : tu te feras toujours baiser). Le ton est donné. Michaël R. Roskam pose ensuite les bases du film dès la première séquence, lorsque Jacky se rend chez un fermier de la région afin de l’intimider. La scène a été vue mille fois, et pourtant elle ne ressemble à nulle autre, car un polar en milieu campagnard, cela n’est pas commun. Et puis, la première apparition de l’armoire à glace Schoenaerts, à la gueule de boxeur avec un œil à moitié clos, impressionne déjà. Le principe se répète peu après, lorsque l’action nous transporte cette fois au port de Zeebruges, où Diederik (Jeroen Perceval) vient contrôler une cargaison illicite. La scène est tout aussi familière que la première (le rendez-vous nocturne pour un deal louche) … jusqu’à-ce que le container éventré révèle non des armes ou de la drogue comme anticipé, mais des paquets de viande.

Si Roskam a longtemps travaillé sur son script, il n’a pas oublié pour autant de soigner sa mise en scène. Image léchée et mouvements souples de caméra (la photographie est signée Nicolas Karakatsanis), effets classieux et bonne utilisation de la musique (les scènes de la boîte de nuit et de l’arrestation finale) : le cinéaste maîtrise les codes du polar. A cette influence américaine, fréquente chez les metteurs en scène flamands (parfois jusqu’à l’excès), se greffe toutefois un ancrage local. Si le patriotisme est un sentiment rare dans ce pays à l’identité nationale si difficile à trouver qu’est la Belgique, il est compensé par un attachement puissant aux réalités locales et à ce qu’on peut qualifier (sans pouvoir la définir aisément) de « belgitude ». Ainsi, en moins de quinze minutes de métrage et sans besoin d’explication, aucun doute ne subsiste quant au lieu où l’on se trouve. Quiconque connaît le milieu campagnard flamand peut témoigner de l’authenticité du cadre. Les fermes aux cours en pavés et leur bruit si caractéristique, les étables humides soumises à un courant d’air perpétuel, la boue et le foin inextricablement mêlés, les bêtes qui, de mémoire d’homme, ont toujours été là. Les types en bottes et salopette qui s’expriment dans un dialecte épais, passent leur vie dehors et connaissent tout le monde, car personne ne songe à quitter l’endroit où il est né.

Le réalisateur utilise en outre les particularités du Limbourg, province belge limitrophe de la Wallonie (on compte à peine une demi-heure de route entre Hasselt et Liège), pour peindre avec justesse et humour les mentalités belges – le pluriel est de mise. Les relations compliquées entre Wallons et Flamands, empreintes de stéréotypes et d’incompréhension, constituent un élément important de l’intrigue. Wallons perçus par les Flamands comme des flemmards malhonnêtes, Flamands perçus par les Wallons comme antipathiques, froids et égoïstes : entre des cultures et des mentalités à ce point différentes, l’osmose n’a rien d’évident. Roskam lui-même n’hésite pas à représenter les Wallons comme de parfaits abrutis, à l’accent liégeois marqué. Il ne faut pas y voir de méchanceté gratuite (le film est d’ailleurs coproduit par les Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, un vrai melting pot à la belge !), mais plutôt une de ces vacheries dont les deux communautés linguistiques belges sont coutumières. Dans un si petit pays, la cohabitation et les échanges constituent la réalité du terrain, alors que les protagonistes du film habitent de part et d’autre de la « frontière linguistique » qui sépare les cultures mais non les gens. Quant à la méfiance entre Flamands de différentes provinces, également montrée dans le film, elle n’est qu’un exemple supplémentaire de cette persistance d’attaches très locales que nous évoquions plus haut. Tous les protagonistes limbourgeois s’expriment entre eux exclusivement en Truierlands, un patois parfaitement incompréhensible même si l’on maîtrise le néerlandais. La version originale du film est d’ailleurs entièrement sous-titrée pour le public néerlandophone, une pratique qui peut étonner à l’étranger mais qui est courante en Belgique, où l’utilisation du « néerlandais standard » (communément appelé ABN) est restreinte aux milieux officiels, aux journaux télévisés… et pour se comprendre entre Flamands de différentes provinces.

Si une affaire de meurtre liée au trafic d’hormones de bétail dans la campagne flamande constitue une toile de fond intrigante et originale, le vrai sujet de Bullhead est à chercher ailleurs. Sous ses dehors de polar passé à la moulinette paysanne, le film dresse surtout le portrait de son anti-héros, Jacky. Le molosse taciturne aux accès de violence fréquents cache un passé tragique, révélé au spectateur à travers plusieurs longs flash-back qui nous replongent dans son enfance passée à faire les quatre-cents coups avec son ami Diederik. Une vie de petit garçon intrépide comme tant d’autres, passée au grand air de la campagne, jusqu’au jour où tout bascule. Une mutilation, une trahison, beaucoup de lâcheté : Jacky en sera marqué à vie.

Pour préparer le rôle, Matthias Schoenaerts s’est investi à fond pendant trois ans, s’entraînant sans relâche afin de gagner 27 kg de masse musculaire et apprenant à maîtriser le patois limbourgeois qu’il ne parlait pas du tout (il est Anversois). Le comédien belge, parfaitement bilingue (il s’exprime aussi régulièrement en français dans le film), est exceptionnel de virilité meurtrie. Sa violence est à l’image de son corps : enserrée, engoncée, toujours prête à jaillir. Mal à l’aise dans une carcasse imposante dont il ne sait que faire, qu’il trimbale comme un pantin désarticulé, Jacky arbore en permanence un air malade et semble dans l’incapacité de communiquer, en particulier ses émotions. Son apparence cache une terrible souffrance, une blessure psychologique qui s’est greffée à la meurtrissure physique, que son intimidation au contact des femmes (Lucia, la serveuse du bar, les prostituées) rend évidente. Schoenaerts incarne à la perfection l’idée maîtresse du film : l’analogie entre Jacky et ses bêtes. L’éleveur s’injecte de la testostérone comme il dope ses vaches (par ailleurs curieusement peu visibles dans le film), avec les mêmes conséquences funestes. Le comédien a poussé le mimétisme jusqu’à adopter le même regard fuyant que les vaches ! A la fin, Jacky révèle d’ailleurs lui-même la proximité qu’il ressent avec les taureaux, qui sont incapables de protéger le troupeau, de jouer leur rôle naturel, biologique. S’il admet avoir vécu toute sa vie avec les bêtes et si son apparence l’en rapproche physiquement, sa nature profonde est pourtant toute autre. Lorsque Lucia, son amour de jeunesse, le qualifie elle aussi de « bête » comme les autres, il s’en défendra, admettant enfin que, s’il a tout fait pour leur ressembler, c’était uniquement dans le but de mener sa quête impossible d’une masculinité perdue.

Bullhead n’est pas une œuvre exempte de reproches, par ailleurs compréhensibles si l’on tient compte du fait qu’il s’agit du premier long-métrage de Roskam. Le casting se révèle ainsi très inégal, la prestation de certains comédiens (à peu près tous les personnages francophones, la policière flamande et quelques autres) paraissant d’autant plus médiocre que celle de Schoenaerts est formidable (Jeroen Perceval est également très convaincant). La mise en scène comprend quelques effets de style démonstratifs et pas toujours indispensables, même si l’ensemble reste d’excellente facture. Enfin et surtout, on ne comprend pas bien pourquoi le metteur en scène flamand a introduit dans son récit des éléments humoristiques dont, à l’évidence, il ne sait que faire et qui s’intègrent très mal dans la tonalité générale résolument sombre… Cela n’empêche Bullhead d’être un film sacrément impressionnant, qui a révélé à la fois un cinéaste et un comédien. Si, après un détour américain (Quand vient la nuit/2014), Roskam est revenu en Belgique et se fait discret depuis lors, Matthias Schoenaerts a, quant à lui, confirmé mille fois son talent immense en tournant à l’international (le comédien parle parfaitement le néerlandais, le français et l’anglais – excusez du peu) avec des pointures (Audiard, Soderbergh, Malick, Vinterberg, etc.). Quant à Bullhead, ses qualités ne sont pas passées inaperçues puisque le film fut nommé en 2012 pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (remporté cette année-là par Une séparation, d’Asghar Farhadi), et l’année suivante pour le César du meilleur film étranger. Une reconnaissance bien méritée pour ce film profond, insolite et marquant.

Synopsis : Jacky est issu d’une importante famille d’agriculteurs et d’engraisseurs du sud du Limbourg belge. A 33 ans, c’est un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, Jacky s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Alors qu’il s’apprête à conclure un contrat avec un trafiquant d’hormones de Flandre occidentale, un enquêteur fédéral est assassiné. Les choses se compliquent pour Jacky, tandis que l’étau se resserre autour de lui, son passé et ses secrets enfouis…

Bullhead : Bande-annonce

Bullhead : Fiche technique

Titre original : Rundskop
Réalisateur : Michaël R. Roskam
Scénario : Michaël R. Roskam
Interprétation : Matthias Schoenaerts (Jacky Vanmarsenille), Jeroen Perceval (Diederik Maes), Jeanne Dandoy (Lucia Schepers), Frank Lammers (Sam Raymond), Sam Louwyck (Marc de Kuyper)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Raf Keunen
Producteur : Bart Van Langendonck
Société de production : Savage Film
Durée : 128 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 février 2012
Belgique – 2011

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