Coffret Philippe Grandrieux : édition collector chez Shellac

Shellac réunit pour la première fois, les 4 films de la carrière d’un réalisateur français à l’univers singulier. Cette filmographie, c’est celle de Philippe Grandrieux, cinéaste iconoclaste et fossoyeur d’oeuvres inclassables. La terreur cosmique qui nait de ses longs métrages, fait de ce coffret un immanquable pour tout curieux d’un cinéma aux allures de chant du cygne. Coffret disponible depuis le 17 mars 2021. 

Ces 4 films sont bien différents, avec leurs moments d’extase et d’hypnose qui leurs sont propres, où les instants de suspension nous happent. Certains tentent de trouver la lumière (Un Lac) et d’autres plongent dans les ténèbres (Sombre). Pourtant ces oeuvres peuvent aussi se regarder comme un seul et unique bloc : une montagne difficile à gravir, une équation difficile à déchiffrer mais dont la montée ou la démonstration s’avèrent vertigineuses. Philippe Grandrieux nous emmène dans une sorte de purgatoire habité par des fantômes, un monde qui n’est pas nommé. Les contours se veulent assez flous, désirables, malaimés et énergiques, et jouent souvent avec la limite du tangible et du rêve, où il n’est question que de survie, de désirs destructeurs et de violence. Avec sa mise en scène faite de gros plans qui aime cloisonner ses personnages dans leurs uniques turpitudes, s’approchant d’eux tout en gardant une certaine distance, c’est alors que nait une frontière étroite entre une lumière aveuglante et un chaos qui ne s’interrompt jamais pour toucher du doigt la logique de ce modèle de cinéma : celui de la transe afin de dessiner radicalement le monde. En face de nous se crée une mosaïque d’images diverses, de sons disparates, de formes singulières, d’existences immédiates ou de frayeurs humaines, non loin du cinéma de Chris Marker.

De ces longues routes qui voient un serial killer perpétrer ses crimes (Sombre), des zones d’après guerre post apocalyptique qui suintent la déchéance et la frustration (La Vie Nouvelle), une foret enneigée englobant un amour dévorant qui prend la forme d’un conte (Un Lac), un Paris nocturne et sadomasochiste nimbé d’une sombre romance (Malgré la Nuit), le cinéma de Philippe Grandrieux n’est pas celui d’une humanité qui transpire la joie. Au contraire il est celui de la dégénérescence, celui d’hommes et de femmes, de morts vivants, qui entrevoient le miroir qu’est leur vie par une forme de jumelage assez effrayant entre le désir de la chair et celui d’une mort certaine. Cet amour de la chair se retranscrit par une base narrative très restreinte, qui préfère guider sa logorrhée par une dynamique des fluides : une recherche de la présence, une violence qui s’opère, un mutisme qui se perd dans les regards, la maltraitance de la peau et une captation organique du corps. Capter par le cadre ce qui n’est pas possible de percevoir à l’oeil nu. Un monde sans repère distinct, pictural, réellement influencé par la peinture, se jouant des perspectives et aliéné par une frénésie bruitiste qui aime perdre le point d’ancrage. 

Que ça soit le corps féminin ou le corps masculin, il est décharné, nu, en perpétuelle crise existentielle, et est un pont entre le réel et l’envie d’écrire sa propre histoire autour d’amours souvent contrariées par le destin. Il navigue entre ce sentiment de perdition, permettant aux personnages de s’adonner à des plaisirs violents ou inqualifiables et cette lueur d’espoir, de renaissance qui les fait léviter à la surface. Une surface où l’esprit de chaque personnage, aidé parfois par la présence d’une voix off (celle de Claire dans Sombre), donne droit à des scènes d’une grande poésie. Continuellement, il existe une fusion entre le fond et la forme : une recherche de l’instant présent, afin de trouver une vérité d’où s’extrait le portrait d’un univers où il est question de domination, de torpeur et d’arbitraire. C’est un geste lancé comme une bouteille à la mer. La simple expression d’une émotion qui se partage, qui abat sa force sur le spectateur, acculé face à ses propres a prioris. Ce cinéma repose sur une certaine idée de la chaleur humaine, parfois primitive, bestiale même, accompagnée par un vocabulaire presque inaudible. Un art qui relève du sens, si l’on peut dire, de manière vulgarisatrice. 

L’auteur aime malmener son image, fait du cinéma une machine haletante, pour le faire crépiter, entre les contrastes et les couleurs. Un univers qui absorbe le cadre et s’engouffre dans les ténèbres de visages épris de douleur. Ce qui est passionnant dans la substance même de son art, un peu comme le fait David Lynch, c’est cette manière qu’il a de faire interagir le réel avec le monde du fantasme. Avec sa caméra souvent tremblante, captant les sens, son cadre laisse parler un réel aride et mis à nu mais qui au demeurant s’achemine vers quelque chose d’impalpable. Où la collision du réel avec l’irréel, avec ces virées en amoureux (La Vie Nouvelle), ces scènes de chant (La Vie Nouvelle) ou avec des danses tétaniques rappelant l’introduction de Mulholland Drive (Malgré la nuit).

Il serait bien difficile de séparer chacun des films, qu’on vous conseille tous de voir. C’est un ensemble, même si Sombre est le diamant brut d’une carrière, un moment de cinéma comme il est rare d’en voir. Philippe Grandrieux, à l’image de Claire Denis ou d’un Gaspar Noé, est un cinéaste qui sort malgré lui des sentiers battus. Grâce à son art doté d’une mécanique épileptique, le cinéma de Grandrieux est celui du spasme, du viscéral, fait d’électrochocs, d’images qui marquent la rétine comme cette séquence d’attraction et de danse tournoyante (La Vie Nouvelle), de séquences inoubliables, d’acteurs incroyables de charisme (Elina Löwensohn et Marc Barbé dans Sombre, Anna Mouglalis et Zsolt Nagy dans La Vie Nouvelle ou Ariane Labed dans Malgré la Nuit). 

C’est alors que ces 4 films marchent sur un fil, au gré des genres (du serial killer au drame romantique), titubent au bord d’une falaise, jouant les équilibristes entre les velléités esthétiques d’un cinéaste hors pair et le portrait d’un monde aussi inanimé qu’effréné. Le cinéma de Grandrieux se mue en quelque chose de transcendantal, violent, mystique où les corps dansent, hurlent ou baisent sans discernement pour vivre, ressentir et éprouver : l’amour désespéré et mortifère entre Claire et Jean (Sombre), l’attraction pulsionnelle de Seymour pour Mélania (La Vie Nouvelle), la fusion incestueuse entre Alexi et Hege (Un Lac), ou Lenz qui cherche sans cesse une dénommée Madeleine (Malgré la Nuit).

Sans foi ni loi, le cinéma de Philippe Grandrieux déroge, sans doute sans le vouloir, aux codes cinématographiques actuels et déclare sa flamme à une totale liberté : un cinéma de la transe, d’une passion magnétique, du perpétuel mouvement, du langage du corps nu et maltraité et de l’expressionnisme extatique. Malgré la nuit, par exemple, disparaît alors dans un éther parisien où les souvenirs passionnés sont percés par un état de dégradation abject sur la déconnexion maladive de l’affection, là où La Vie Nouvelle voit un monde saccagé par la guerre où l’être humain est soit un prédateur soit une proie.

Coffret Philippe Grandrieux – Fiche Technique :

  • CONTENU
    • 4 films (Sombre/ La Vie Nouvelle / Un Lac / Malgré la Nuit)
    • Chapitres
    • Livret
  • FORMAT
    • 4/3, 16/9
    • Couleur
    • PAL
    • Multizones
  • AUDIO
    • Son 5.1
  • DURÉE
    • 454 min (112 min / 102 min / 90 min / 150 min)

 

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