« Une vie toute tracée » : rencontre avec la BD

Une vie toute tracée, paru aux éditions Delcourt, est le troisième tome d’une série autobiographique du scénariste et dessinateur français Le Cil vert. Ce dernier n’hésite pas à se mettre en scène avec autodérision et à raconter ces anecdotes peu valorisantes que certains préféreraient cacher sous le tapis…

Une vie toute tracée se place très largement sous le signe du deuil. Au début du récit, Jean vide la maison de son enfance suite au décès de son père, mort brusquement d’un accident de travail. Il récupère quelques livres dans la bibliothèque du paternel, qui contient des ouvrages de Boris Vian, Pierre Desproges, Marivaux ou encore Albert Camus. Quelques points d’achoppement apparaissent avec sa mère, pressée de se débarrasser des affaires du père et de mettre la maison en vente. Elle semble revêche, peu encline au compromis, peut-être davantage affectée que ce qu’elle laisse paraître.

La vie de Jean est alors partagée entre Prague, où il vit avec sa femme Clara et leur fille Camille, et la France, où il a ses proches et quelques affaires à régler. La prise de fonction de Clara dans une ONG locale débouche sur plusieurs situations ubuesques pour sa famille. Jean a peur de l’avion et doit donc voyager en train ; ni lui ni Clara ne parlent tchèque, ce qui occasionne des difficultés de compréhension parfois délicieuses (voir les renseignements pour voyager ou la visite d’une école) ; sans le vouloir, Clara fait culpabiliser Jean de laisser sa mère « seule » en France, dans un bled où elle ne connaît quasi personne.

Le déracinement est l’un des thèmes majeurs de cet album. Le Cil vert explique clairement que quitter son pays constitue non seulement un nouveau départ, mais qu’on repart d’une feuille entièrement vierge – ou même d’un rouleau, pour reprendre l’exemple de Jack Kerouac utilisé dans la bande dessinée. Les relations filiales apparaissent comme un autre ressort narratif, à travers la relation distante que Jean entretenait avec son père, ou via les allusions aux lettres de Kafka. Ce dernier point est d’autant plus intéressant qu’il sert pour Jean de détonateur à l’écriture. En prenant part, un peu par hasard, à un atelier BD, en essayant de coucher sur papier ce qu’il ressent, en expérimentant l’écriture automatique, Jean va se lancer dans l’écriture, avec le résultat que l’on sait. Il est à noter que Clara ne semble pas vraiment le soutenir, ce qui donne lieu à quelques moments particulièrement amusants.

Les dessins d’Une vie toute tracée sont simples, peu détaillés et essentiellement fonctionnels. Ce dernier point a son importance. Ils se prêtent en effet parfaitement à l’exercice auquel se livre Le Cil vert : se raconter avec humour et sans pudeur. Le pilote intérieur, les angoisses nocturnes, une réflexion sur la créativité, les soirées qui finissent en eau de boudin (et qu’on se repasse mentalement ad nauseam), un polyglotte qu’on se représente en C-3PO – l’androïde doré de Star Wars – constituent autant d’éléments traités avec légèreté et qui se fondent parfaitement dans la trame graphique de l’album.

Une vie toute tracée, Le Cil vert
Delcourt/Shampooing, février 2021, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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