« Copland » : le village Potemkine

Copland (1997) n’est que le second long métrage de James Mangold. Son casting réunit pourtant rien de moins que Sylvester Stallone, Harvey Keitel, Ray Liotta, Robert De Niro, Robert Patrick, Michael Rapaport ou encore Edie Falco. Aujourd’hui quelque peu oublié, le film offre une représentation plurielle et complexe de la police.

Pendant que la caméra de James Mangold survole la métropole new-yorkaise, un inspecteur de la commission de police commente en qualité de narrateur : « Dans les années 1970, plus aucun flic ne voulait habiter à New York. Mais les seuls flics autorisés à vivre hors de la ville étaient les agents de transports en commun, parce que cette force de police était également administrée par les États du New Jersey et du Connecticut. Alors, les flics du trente-septième district se sont mis à faire des heures supplémentaires dans les stations de métro pour que l’État de New York les déclare agents des transports en commun auxiliaires. Ils ont acheté un bout de terrain dans le New Jersey grâce aux taux d’intérêt privilégiés accordés par certaines de leurs relations. En s’installant là-bas, ils échappaient au merdier qu’était devenue la ville de New York. Du moins, c’est ce qu’ils pensaient… »

Ce préambule, récité de manière convenue, n’a d’autre mérite que celui de fixer un cadre. Les officiers new-yorkais, en quête d’un havre de paix, ont décidé de s’installer en masse à Garrison, dans le New Jersey. Comme une seconde famille, ils se retrouvent tous les soirs autour d’un verre au 4 Aces. « Ils ont construit leur ville autour de ce bar. » De prime abord, le shérif local, Freddy Heflin, n’y voit rien à redire. « Choisir un endroit décent pour élever sa famille, est-ce que c’est devenu un crime ? », demandera-t-il ainsi au lieutenant Moe Tilden, dépêché par le Bureau des Affaires internes pour enquêter sur la disparition mystérieuse de l’agent Murray Babitch, coupable d’une bavure ayant coûté la vie à deux Afro-américains, mais aussi pour lever un coin de voile sur son entourage proche, dont son oncle Ray Donlan, initiateur de cette « ville de policiers » qu’il semble diriger en sous-main. James Mangold n’a pas son pareil pour opposer New York et Garrison : la ville qui ne dort jamais est obstinément reléguée à l’arrière-plan de la bourgade policière (1280 habitants selon le panneau ad hoc). De l’autre côté du fleuve Hudson, à la fois si proche et si lointaine, la métropole constitue une sorte d’horizon indépassable, qui se rappellerait sans cesse au bon souvenir des officiers du 37ème district.

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Un rassemblement ordinaire de policiers devant le 4 Aces / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films
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Tout au long du film, la métropole new-yorkaise apparaît à l’arrière-plan de Garrison, la ville des policiers. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Car la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Freddy Heflin le découvrira bientôt : « En échange de leur silence sur les trafics de drogues de la mafia, [les officiers new-yorkais] ont tous pu s’acheter une belle maison. » Dans son portrait de la police, James Mangold, également scénariste, transforme une communauté de l’ordre censément unie et intègre en guêpier gorgé de faux-semblants et de corruption. Ray Donlan s’est ainsi vu offrir Garrison par une pègre soucieuse de conserver toute latitude dans ses agissements criminels. L’agent Tunney avait en son temps accepté de coopérer à une enquête sur la corruption au sein du 37ème district… avant de trouver la mort dans des circonstances suspectes. Le cas de l’agent Babitch est symptomatique de cette police putride : ses collègues inventent d’abord des pièces à conviction pour le protéger, puis le cachent aux autorités compétentes, avant, en l’absence de solutions de repli, de chercher à l’éliminer définitivement. La vie familiale des officiers n’échappe pas à cette duplicité, que Moe Tilden décrit comme « contagieuse ». Des incidents mineurs au sujet d’ordures domestiques, une allusion à des « draps souillés » et un jeu de regards édifiant suffisent à ébaucher une histoire d’adultère crispant un peu plus le microcosme de Garrison.

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Lors d’une cérémonie funéraire, des regards s’échangent dans un climat de tension. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

La caractérisation de la police à l’œuvre dans Copland ne résiste pas à certains clichés (parmi lesquels le 4 Aces), mais elle supporte une pluralité de représentations qui renforce la densité du film de James Mangold. À cet égard, le personnage le plus intéressant demeure évidemment celui du shérif Freddy Heflin. Campé par un Sylvester Stallone empâté et à contre-emploi, il apparaît comme un policier de seconde zone, diminué par une surdité partielle – provoquée par un sauvetage héroïque vu en flashback – et ayant échoué à trois reprises au concours de la police en raison de ce handicap. Le shérif apparaît en état de vassalité vis-à-vis de Ray Donlan. « Je te confie ma ville », lui assène notamment ce dernier, s’érigeant par là en maître des lieux consentant tout au plus à offrir un mandat provisoire aux forces de l’ordre locales. En ce sens, Freddy Heflin doit répondre à une double allégeance : aux lois en lesquelles il croit fermement et envers ses collègues new-yorkais, qu’il admire et envie, avec la gratitude due à sa fonction. L’infériorité du shérif de Garrison est immédiatement annoncée à l’écran par James Mangold. Éméché et en tongs, Freddy est victime d’un accident de la circulation après avoir longuement scruté les lumières de la métropole à travers les vitres de son véhicule de police. Quelques minutes plus tard, on découvre en un plan fixe son domicile, modeste et peu entretenu, avant de le voir, le visage meurtri, dans une posture assez peu valorisante, être tiré du sommeil pour la sonnerie du réveil.

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Le shérif Freddy Heflin représenté de manière pathétique par James Mangold. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Un plan à fort potentiel suggestif permet de saisir toutes les subtilités de Garrison. On y voit au premier plan, à travers un reflet réfléchi sur une vitrine, le shérif Heflin observer Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant Moe Tilden, des Affaires internes. Tout est là : un personnage principal occupant le devant de l’image, en uniforme de police, mais inexorablement exclu des combines qui font et défont sa ville, au point d’assister en spectateur impuissant à l’enquête menée par un agent new-yorkais sur d’autres agents new-yorkais, dont Garrison est devenue l’arrière-cour et le bastion imprenable (la juridiction dont Tilden a la charge s’arrête aux portes du New Jersey).

Freddy Heflin mène une vie paisible dans une bourgade au taux de criminalité si bas qu’il en devient suspect. Il pourrait continuer indéfiniment à faire la circulation et dissiper les réunions intempestives des enfants du coin. Il retrouverait ses collègues new-yorkais au 4 Aces le soir venu et échangerait quelques banalités avec eux, tout en espérant un jour pouvoir rejoindre les services de police de la métropole voisine. Mais Moe Tilden lui fait entendre raison : c’est l’occasion ou jamais de prouver ce qu’il vaut, de faire condamner les agents corrompus qui pensaient qu’une autarcie policière obtenue de haute lutte les protégerait à jamais. « Tu te sens seul, nerveux, incompris », lui dira avec à-propos l’officier Gary Figgis, son ami, drogué, et lui-même coupable d’avoir organisé l’incendie de sa maison avec l’aide logistique de Berta, une collègue de la brigade de déminage. Car Copland est peuplé de flics délétères, Heflin, diminué et parfois pathétique, apparaissant par opposition, de façon paradoxale, comme un chevalier blanc incorruptible et héroïque.

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De l’extérieur, le shérif Heflin observe Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant des Affaires internes Moe Tilden. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Le combat de Freddy Heflin en faveur de la justice n’a rien d’une sinécure. Et ce n’est pas un hasard si sa jeune collègue demande à être réaffectée dès lors que le shérif s’intéresse de plus près à Ray Donlan. À Garrison, ne pas soutenir inconditionnellement la police new-yorkaise, fût-ce dans ses travers les abjects, revient à lui déclarer la guerre. Plus subrepticement, une autre conflit, intérieur celui-là, couve dans Copland. C’est celui qui lie, dans une relation amoureuse interdite, Freddy à Liz, la femme d’un policier new-yorkais. Bien que secondaire, leur histoire, filmée avec beaucoup de justesse, en dit long sur le degré d’inaccomplissement du shérif Heflin, et sur la manière dont ses collègues métropolitains ont continuellement marché sur ses brisées. Qu’à cela ne tienne, James Mangold en fait le seul réel héros positif et désintéressé de son film.

Bande-annonce : Copland

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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