De la part de la princesse morte, de Kénizé Mourad : quand le conte, l’Histoire et la réalité se rencontrent

« Ceci est l’histoire de ma mère, la princesse Selma, née dans un palais d’Istanbul… » Ce sont les premiers mots du livre, qui n’a rien d’une fiction, et ils donnent le ton de ce récit extraordinaire et pourtant vrai. Ce livre qui invite au voyage et à toutes les émotions possibles, au fil des pages et de la vie de la princesse Selma, mère de l’auteure et l’une des dernières princesses de l’empire ottoman. Comme le titre l’indique, la princesse est déjà morte, et le fait que le texte qui relate sa vie soit de la main de sa fille unique ne fait que rajouter à l’émotion inhérente à cet ouvrage littéraire de haut vol.

Une incursion dans le conte oriental…

De la part de la princesse morte commence comme un conte, l’auteure propulsant son lecteur dans un univers merveilleux digne du faste de Versailles ou des Tsars, nimbé du parfum exotique de l’Orient somptueux.
La princesse Selma naît dans un palais d’Istanbul, encore capitale de l’empire ottoman. Elle n’est autre que la petite-fille du sultan en place, Mourad V. Jusqu’à ses sept ans, elle gravite dans le luxe que son appartenance à la dynastie ottomane lui fait apparaître comme normal, entre balades en bateau sur le Bosphore, palais de Topkapı et de Dolmabahçe, mosquées, richesse et magnificence, le tout au milieu d’une hiérarchie compliquée entre membres de la famille royale, du harem, de la classe politique, etc.
Cette première partie du roman n’est que beauté et rêve. L’on se croirait dans un cours d’Histoire implanté dans le Bagdad des Mille et Une Nuits. Peu à peu, page après page, Kénizé Mourad énonce dans la bouche de ses personnages des faits qui alertent le spectateur – connaisseur de l’Histoire – sur le sort réservé au sultanat par le révolutionnaire Mustafa Kemal Atatürk.

… puis dans une dure réalité à la fois personnelle et historique. 

Jusqu’à ce jour de 1922 où le sultanat est renversé et où Selma doit fuir au Liban avec sa mère Hatidjé Sultane (fille du sultan), son frère et Zeynel, leur fidèle eunuque, où commence une vie de pauvreté, et où l’on surnomme l’adolescente « la princesse aux bas reprisés ».
C’est sans doute la partie la plus faible, témoignant parfaitement de la chute brutale de ces membres de la royauté qui attendent désespérément que le peuple les rappelle… En vain.
Selma devient une jeune femme certes pauvre mais toujours de valeur – car toujours princesse – qui sert presque de monnaie d’échange pour sa mère, désireuse de retrouver un statut royal. Hatidjé manigance donc une union avec le roi d’Albanie, qui n’a pas lieu. Elle cherche un autre bon parti, et ainsi de suite, jusqu’à décider de marier Selma à un rajah indien, le prince de Kotwara, musulman comme elle.

Voilà la jeune princesse turque qui entreprend le long voyage vers l’Inde soumise aux tensions religieuses, où elle ne se sentira jamais chez elle, et qu’elle quittera pour accoucher de sa fille unique, Kénizé, à Paris, en pleine Seconde Guerre mondiale.
Le rythme reprend dans cette partie où Selma, comme le lecteur, découvrent cette Inde pré-Pakistan, où musulmans et hindous cohabitent dans la violence.
La vie parisienne, au début palpitante, avec toujours la fidélité de Zeynel, qui accompagne Selma partout, fait suite avec les catastrophes de la guerre, un accouchement dans la misère et la pauvreté, et la mort de la princesse, alors que Kénizé n’a que deux ans.

© Copyright Sarah Anthony

Une retranscription saisissante 

La qualité d’écriture, la profusion de détails concernant la vie de tous les jours, le réalisme des conversations retranscrites sont époustouflants et témoignent du travail de recherche considérable de l’auteure qui a été journaliste auparavant.
Que ce soit en Turquie, au Liban, ou plus tard en Inde, et enfin, à Paris, Kénizé Mourad s’attache à décrire autant les décors, que le contexte et les points de vue et anecdotes de ses personnages de la manière la plus historique possible. Le roman aurait déjà été impressionnant s’il avait été une fiction, mais le fait que tout ait été recherché et réécrit d’après la réalité apporte encore davantage de mérite à l’exercice de cette fresque littéraire de quelques six cents pages.
Kénizé Mourad nous livre une histoire personnelle – celle de sa mère – en faisant une oeuvre qui appartient aux lecteurs, où le moindre détail est là pour étayer une réalité ayant eu lieu. Elle prend d’ailleurs du recul en décrivant la vie de sa mère (et de son père) de manière objective, n’escamotant ni le mariage arrangé, ni le non-amour entre ses géniteurs.
Rappelons que ce roman débuté en 1982 et publié en 1987 lui a demandé quatre ans, dont deux de recherche dans les pays concernés, et deux d’écriture. Kénizé Mourad a mis un terme à son travail de journaliste pour se consacrer à la rédaction de ce qu’on pourrait qualifier comme son grand roman.

Une vie romanesque pleine d’émotion pour la « princesse morte ». 

De la part de la princesse morte est un tour de force d’écriture, un témoignage et une lettre d’amour à une défunte, de la part de sa fille. C’est à ce bébé orphelin que les mots « De la part de la princesse morte » font référence, et en les reprenant, Kénizé Mourad appuie sa démarche : elle est ce qui reste de sa mère, son unique enfant, et elle délivre l’histoire de sa vie, qui vaut amplement d’être racontée. Cette vie hors du commun, qui touche davantage le lecteur parce que tout ce qu’il lit est vrai. Ce roman qui empêche la princesse Selma de disparaître dans les méandres de l’oubli. 

De la part de la princesse morte, Kénizé Mourad
Robert Laffont, avril 1987, 600 pages

Réédité par Le Livre de Poche en 2000, puis en 2019, chez Pocket.
Prix Anaïs-Ségalas en 1988.
Prix des lectrices de Elle.
Vendu à plusieurs millions d’exemplaires.
Traduit en 34 langues.

Un second roman, Le jardin de Badalpour, raconte le destin de la fille de Selma. Il est considéré comme une suite à ce premier ouvrage.

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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