Les relations sociales dans Downton Abbey

Par son format au long cours, la série télévisée permet à ses scénaristes de caractériser certains personnages, enjeux dramatiques ou catégories sociales de manière suivie et substantielle. Durant son âge d’or, HBO a ainsi offert un point de vue inédit sur la prison (Oz), la mafia italo-américaine (Les Soprano), la ville de Baltimore (The Wire) ou une famille gérant une entreprise de pompes funèbres (Six Feet Under). L’ambition de ce cycle est de pousser la réflexion plus loin encore, en nous attachant à décrypter ces représentations qui font la sève des séries télévisées.

Le logo de la série Downton Abbey nous montre le château où se déroule l’action (appelé Downton Abbey dans la fiction, en réalité Highclere Castle) et son reflet inversé, ce qui résume plutôt bien le propos de la série : nous montrer en parallèle ce qui se passe en haut (la famille noble Crawley) et en bas (leurs serviteurs). Deux mondes, deux classes sociales plus ou moins organisées de la même façon, qui évoluent chacune de son côté, tout en ayant d’inévitables interactions.
Les deux mondes sont organisés de façon similaire, autour d’une figure masculine paternaliste, Lord Robert Crawley, comte de Grantham d’un côté, et Charles Carson de l’autre. Tous les deux ont le même rôle, celui de veiller au bon fonctionnement de leur “famille” et à ce que chacun respecte son rôle. Chaque épisode va se dérouler alternativement “en haut” et “en bas”, chaque groupe devant faire face à des difficultés et des questionnements liés aux personnalités de chacun, mais aussi à leur appartenance à une classe sociale.
A priori, le fonctionnement social est harmonieux, chacun connaît son rôle et reste à sa place. Ici, pas de lutte des classes, pas de confrontation. Les nobles servent le pays et la région qu’ils doivent gérer, les serviteurs accomplissent leurs tâches quotidiennes pour leur faciliter le travail, et chacun éprouve une fierté à faire ce qu’il a à faire. Car les serviteurs sont fiers d’être ce qu’ils sont, en particulier auprès d’une famille de nobles comme les Crawley, ce qui est perçu comme une forme d’accomplissement social. A ce titre, il est intéressant de voir, dans le long métrage sorti en 2019, le conflit entre les serviteurs de Downton et ceux de la famille royale, pour se faire une idée du contentement ressenti par l’acte de servir de hautes personnalités.

Deux classes sociales apparemment parfaitement homogènes et vivant côte à côte.
Certes, mais dès le premier épisode, le caractère hermétique des classes sociales va être remis en cause, et ce sera un fil rouge de toute la série. Ainsi, lorsque débute Downton Abbey, les héritier du domaine viennent de mourir dans le naufrage du Titanic, et il faudra donc trouver un nouvel héritier (ce qui ravive le thème de la transmission, qui sera important dans toute la série, transmission du savoir ou transmission sociale). Et la solution au problème se trouvera dans la personne d’un lointain cousin, Matthew Crawley. Un membre de la bourgeoisie qui refuse, dans un premier temps, de se conformer aux manières de la noblesse. Il ne veut pas habiter au domaine de Downton et surtout ne veut pas quitter son travail d’avocat. Le choix qui se posera au sein de la famille sera donc : acceptation de la différence ou assimilation progressive aux coutumes aristocratiques ?
Le personnage de la mère de Matthew sera peut-être encore plus important. Durant toute la série, elle restera aux côtés de lady Violet, la mère du comte de Grantham, qui l’acceptera à condition que chacune reste à sa place. Ainsi, dans les dernières saisons, lady Violet rejettera l’idée d’un remariage d’Isabelle Crawley, union qui ferait d’elle une aristocrate de rang supérieur. A la même période environ, les deux femmes entrent en conflit au sujet de l’hôpital du village, lady Violet voulant ne rien changer à sa situation tandis qu’Isabelle accepte le projet de rattachement à l’hôpital de York ; l’aristocratie se fait ainsi gardienne des traditions et d’un statu quo social et politique alors que la bourgeoisie aurait une volonté de modernisation.

Cette confrontation à une modernisation qui oblige l’aristocratie à sortir de ses traditions est un thèmes principaux de la série. C’est traité parfois sur le mode comique (voir l’arrivée révolutionnaire du téléphone à Downton Abbey, puis la première fois où ils entendent le roi à travers la radio), mais aussi parfois de façon plus grave. Ainsi, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement socialiste met la famille Crawley en émoi, et divise les serviteurs. Dans la même période, la nécessité de réduire le train de vie de la famille en mettant fin à certains postes de serviteurs entraîne, là aussi, des questions sociales : le prestige aristocratique se distingue-t-il par l’ampleur du nombre de ses domestiques ? Combien de valets de pied sont-ils nécessaires dans une maison digne de ce nom ? Doit-on attendre d’une famille noble qu’elle se plie aux évolutions sociales ? Se dévoile là toute une confrontation entre les traditions et la modernité.
Cette question de la modernité portera aussi sur l’ouverture d’une classe sociale jusque là très fermée. Une scène est très symbolique, celle de la “journée portes ouvertes” à Downton, où la famille Crawley ouvre son domaine et guide elle-même les habitants des environs qui viennent le visiter. Au XXème siècle, est-il possible que l’aristocratie qui participe au gouvernement du pays reste une classe fermée ?

Cette ouverture, ce sera sans doute Sybil qui l’incarnera le mieux. L’une des trois filles de lord Grantham est, dès le début, présentée comme une grande militante socialiste et imposera à sa famille son mari, Tom Branson, qui n’est autre que… le chauffeur des Crawley. La question, pour Tom, sera, outre de se faire accueillir dans une famille noble, de garder son identité. Il cherchera constamment à garder ses spécificités tout en faisant partie intégrante d’une famille aristocratique. Ainsi, il cherchera à travailler par lui-même, allant jusqu’à ouvrir une concession automobile, tout en gérant une partie du domaine de Downton. La question se posera de façon encore plus ardue lorsqu’il sera séduit par une jeune institutrice aux idées très révolutionnaires et dans laquelle il se reconnaîtra. Ce sera alors un conflit intérieur entre ce que fut Tom dans le passé et ce qu’il est devenu alors. Ses positions politiques sont-elles compatibles avec son rôle dans une famille aristocratique ?
La même institutrice qui saura séduire Tom Branson apportera aussi un autre sujet de réflexion : l’éducation comme ascenseur social. Ainsi, elle va pousser la jeune Daisy, servante travaillant aux cuisines de Downton, à se lancer dans des études qui pourraient lui permettre, à terme, de sortir du rôle de domestique. Daisy sera aidée en cela par un autre serviteur, Molesley, qui avait toujours voulu être instituteur mais ne put mener des études dans sa jeunesse par manque d’argent. L’éducation atteint ici pleinement son rôle, qui consiste à élever socialement les personnes et les faire sortir de situations sociales compliquées.

Downton Abbey aborde donc, au fil de ses six saisons, la question des relations sociales par différents biais. Cette question est souvent mise en relation avec l’idée d’ouverture, contrainte ou volontaire : ouverture à d’autres classes sociales, ouverture choisie ou imposée par l’époque, etc. Downton abbey pourrait, finalement, se résumer à l’histoire d’une famille noble qui s’ouvre au monde extérieur.

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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