Soleil vert : un avenir surpeuplé et déshumanisé

Soleil vert est surtout connu pour être un film d’anticipation, une dystopie presque cannibale (mais qui s’ignore !) autour d’une enquête pour meurtre. Mais à l’origine, c’est un livre de fiction, lui aussi dystopique, Make room ! Make room !, publié en 1966. L’occasion de revenir, dans le cadre de notre cycle sur les dystopies en littérature, sur ces deux œuvres mettant en scène des mondes surpeuplés et déshumanisés.

« Aujourd’hui, mardi, jour du soleil vert. »

S’il est une chose commune à retenir des deux œuvres (Soleil Vert, 1973 et Make room ! Make room !, 1966), c’est le drame inévitable de la surpopulation mondiale. Dans Soleil Vert, nous retiendrons des images fortes qui illustrent ce propos : « Des camions-bennes avec pelleteuse qui dispersent les manifestants et surtout Sol (Edward J. Robinson) attendant la mort dans une salle irradiée d’images d’une nature sauvage et remplie par la musique de Beethoven3, Tchaïkovski4, Grieg5 sous le regard médusé de Robert Thorn (Charlton Heston) », comme le rapporte très justement un article consacré aux regards portés sur le film. Le livre offre également son lot de moments forts liés à cette thématique comme le parcours de Billy Chung (personnage central pourtant absent dans le film) à la recherche de nourriture et d’un travail. On peut presque le sentir fouler ses semblables, se frayer un chemin, se battre pour un peu d’eau. L’inévitable survient alors, puisque la séparation entre les populations privilégiées et les populations appauvries a cours dans les deux fictions comme un des passages obligés du récit dystopique (ici un peu moins simpliste cependant). L’inévitable c’est l’intrusion de Billy dans un monde d’opulence, le meurtre et l’enquête commune aux deux œuvres, sur l’assassinat d’un riche homme d’affaires flanqué d’une jolie jeune femme qui ne laissera pas l’enquêteur indifférent. Ce qui est absent du livre, c’est la question du soleil vert qui occupe pourtant une place centrale dans le film. En effet, à l’origine, Soleil vert ne s’appelle pas ainsi mais Make room ! Make room ! dans sa version originale, ce qui signifie « faites de la place ».  L’idée étant bien de lutter contre la surpopulation, que ce soit à coups de rationnements – on lit souvent le long périple des personnages jusqu’aux points d’eau, leur attente, leur espérance, le danger qui les guette – ou encore en réfléchissant sur la question du contrôle des naissances (par la contraception notamment).

« Tout le monde s’en fout, personne ne demande rien. »

Soleil vert tourne tout entier autour de l’idée d’un complot, ajoutant au caractère inéluctable de la violence qui s’abat sur le film, alors que le roman s’intéresse avant tout au manque de place et de ressources de manière plus pragmatique. Dans le film, c’est Sol qui incarne ce lien au monde d’avant, à tout ce qui ne va plus dans le monde tel qu’il nous est décrit. Il est très présent et son discours est volontairement tourné vers le passé. Il est aussi la clef du film (« Les Hommes ont toujours été moches, seulement le monde était beau »). On voit ainsi le personnage de Thorn goûter peu à peu à tout ce qui faisait le monde d’avant (en termes d’alimentation notamment, mais aussi d’hygiène). Ce qui frappe dans Soleil vert est bien cette utilisation des images « d’avant »puisque le film s’ouvre sur des images de « l’ancien monde » de plus en plus effrénées, avides des destructions qui se sont déroulées. Nous n’étions pourtant qu’en 1973. La force de ces images n’est pas sans rappeler celles que l’on voit dans Vice mais qui sont montrées là comme des conséquences et non comme un préalable à ce qui se déroule. Soleil vert résonne d’autant plus que le monde qu’il propose est celui de 2022 (1999 dans le roman) qui comme pour Blade runner est presque devenu notre présent. Les images que l’on voit ensuite sont presque représentatives d’un monde ancien, délabré, on est loin des belles images futuristes et léchées que propose souvent la science-fiction. Les riches ne sont pas suspendus dans les airs dans un vaisseau inatteignable, tous les humains peuplent la Terre devenue irrespirable. D’où cette canicule lancinante qui dans les deux œuvres donnent de la lourdeur, de l’apathie aux corps. Ils n’ont presque plus la force d’agir. Pourtant, au-dehors, une émeute a bien lieu, certains déploient leurs dernières forces, les jettent dans la bataille. Le propos du film va ainsi plus loin, notamment si l’on pense au personnage féminin considéré ici comme du « mobilier ». La jeune femme que notre héros rencontre appartient ainsi aux murs, elle est beaucoup plus libre (en apparence seulement) de ses mouvements dans le livre. Sa prison est cependant identique, celle de la survie. Ce qui lie les deux films est l’indifférence apparente de la population, sa résignation (même les émeutes sont vaines, quand on pense aux « dégageuses » proches des machines qui détruisent des vie dans L’écume des jours).

Une question de pouvoir

Toute bonne dystopie évoque le rôle de l’Etat et donc du pouvoir dans l’horreur qui se déroule. Le film aborde très justement la question du « contrôle de la mort » (voir l’article déjà cité à ce sujet) par l’Etat et le livre celui du « contrôle des naissances », toujours par l’Etat. Dans les deux cas, ce n’est pas la même population qui est concernée, mais le résultat est le même. Nos sociétés actuelles sont irriguées par ces deux questions, elles les traversent, voire les déchirent. On l’a vu avec le Covid-19 et les EPHAD en France ou encore en Chine avec sa politique longtemps adoptée de l’enfant unique, les questions que les dystopies soulèvent et les univers qu’elles développent sont l’exacerbation de ce qui dysfonctionne dans nos sociétés et que nous acceptons tranquillement jusqu’à l’excès. La dystopie est une version cauchemardesque des utopies que l’on pense construire en réussissant par exemple, comme avec le soleil vert, à nourrir toutes les populations. Dans le livre, si la question posée est celle du contrôle des naissances, a priori une avancée, qui concerne-t -elle ? Qui vise-t-on réellement ? Ainsi, si de nombreuses dystopies reposent sur le mythe d’une vie infinie (bien que menacée comme dans Time out par exemple ou quand le corps devient bionique, soignable à l’infini comme Elysium), Soleil vert repose sur l’angoisse d’une mort programmée, d’une population qui doit se réguler pour éviter sa propre extinction. Le vertige est immense dans le film comme dans le livre, où l’entassement des populations se traduit littéralement par un personnage qui doit avancer en slalomant entre des corps en passant littéralement « par-dessus », en les enjambant. Il faut donc faire de la place, mais le prix à payer est une véritable source de questionnement que les deux œuvres soulèvent tout en nous faisant nous attacher à des personnages qui sont des cibles potentielles. En effet, l’individu y est maître, le sens du partage n’y existe presque plus, nous croisons un nombre incalculables de corps qui jamais ne se rejoignent, ne construisent ensemble, puisque seule la survie compte. C’est peut-être en cela que les deux dystopies sont les plus insoutenables dans ce qu’elles semblent révéler du présent et de l’avenir vers lequel l’humanité tend.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Autofiction entre littérature et cinéma : la mise en scène de soi, tout un art

Dans son dernier album, Cœur parapluie, Hoshi chante Mathilde, 27 ans, et raconte sa vie, son histoire. Cette mise en scène de soi, la rentrée littéraire n'y échappe pas non plus avec le dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre folle. Et côté cinéma ? Malgré la polémique, le dernier film de Valéria Bruni-Tedeschi, Les Amandiers, narre les jeunes années de la réalisatrice, son histoire du théâtre et sa naissance en tant qu'actrice qui finira "folle", forcément. Hoshi se rêve comme de la "neige sur le sable" quand Chloé Delaume parle de sa bipolarité. L'autofiction, une question d'affirmation de la différence ? Une question de transformer la vie en art, surtout, "d'exorciser le réel".

« Un ennemi du peuple » : le pire système à l’exception de tous les autres

Adapté d'une pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen jouée pour la première fois à Oslo en 1883, Un ennemi du peuple fait l'objet d'une redéfinition judicieuse (ligne claire, actualisation, références multiples) en passant entre les mains du dessinateur et scénariste catalan Javi Rey.

Les Fantômes du Chapelier : la rencontre de Simenon et de Chabrol

Il est facile de trouver une communauté de centres d’intérêt entre les oeuvres de Simenon et de Claude Chabrol. De fait, le cinéaste a adapté plusieurs fois le célèbre romancier belge. Les Fantômes du Chapelier, quelques années avant Betty, est déjà un bel exemple de ces intérêts communs entre les deux artistes, ainsi qu’un exemple d’adaptation fidèle.