Stéphane Brizé : en guerre contre le système

Avec En Guerre, La Loi du marché ou encore Quelques heures de printemps, mais plus largement à travers son cinéma, Stéphane Brizé s’intéresse à des personnages qui refusent d’être écrasés par le système. Ils veulent faire leurs propres choix quitte à s’y perdre mais en gardant le poing levé, la liberté chevillée au corps. Un parfait exemple à la française pour notre cycle anti-système.

Les voix qui portent

Comment construire un discours à travers un film ? Dans En guerre, Stéphane Brizé fait le choix d’être au plus près de ses personnages, qui ne sont presque pas des personnages. Ils parlent fort, tous les uns sur les autres, leurs réunions syndicales battent au cœur du film. Du coup, le discours empiète sur la forme du film lui-même, il est le film. Le jusqu’au-boutisme de la souffrance aussi, telle que l’on peut la retrouver dans des films comme Au nom de la terre où rien n’est épargné de la douleur profonde qui anime le personnage.  Ce discours est ensuite tenu par des acteurs non professionnels, ce n’est donc pas un discours appris, répété, c’est un discours vécu, animé. Mais ce n’est pourtant pas du documentaire pur, puisque Vincent Lindon, acteur de renom, endosse le « rôle principal », si cela a encore un sens de dire cela. Tout cela pour dire que le cinéma de Brizé, pour affronter le système en face, est un cinéma du langage, de la parole. Un cinéma où l’on affronte le silence, la peur, l’angoisse. Dans La loi du marché, tout le film est d’abord construit sur des dialogues de sourds, entre des personnages qui ne se comprennent pas, ou n’ont pas les mêmes intentions dans le discours. Thierry (alias Vincent Lindon, encore) est d’abord analysé puisqu’il passe un long moment à négocier, discuter et, surtout protester. Face à lui, il rencontre des barrières : employeurs déjà décidés à ne pas le prendre avant même la fin de l’entretien d’embauche, banquière qui lui parle assurance décès quand lui évoque les études de son fils… Le silence domine pourtant souvent également, on se souviendra longtemps des instants suspendus, musicaux entre la violoniste et le réparateur dans Mademoiselle Chambon. C’est que souvent chez Brizé le décalage se fait entre le corps et ce que l’être humain doit être. Ainsi un demandeur d’emploi vieux, fatigué, brisé doit pourtant se vendre dans des stages absurdes est un élément criant de vérité contre un système qui marche sur la tête.

Je ne suis pas là pour être aimé

La deuxième force du travail de Stéphane Brizé, c’est l’image : ces instants suspendus qu’il filme avant d’étouffer le spectateur la seconde d’après dans des scènes haletantes, qu’il fait durer jusqu’à l’épuisement. Toujours dans La Loi du marché, Brizé livre un constat, à coup de longs plans parfois étouffants, utilisant même les images de vidéosurveillance. Cette « loi du marché », Thierry la connaît lors de sa recherche d’emploi, mais surtout au sein de l’entreprise. Cette sacro-sainte loi brise des hommes, les broie, les soumet. Thierry ne plie pas, mais il n’a cependant pas la force d’y résister. Les plans se répètent, les gestes aussi, la démarche. Le corps se déploie comme souvent chez Brizé qui adopte ici un ton quasi documentaire. On le connaissait en maître du réalisme ; ici, si tout est construit, tout sent la réalité. Acteurs non professionnels, caméra au corps à corps avec les acteurs. Son cinéma est donc devenu tranchant et efficace. Il avait du mal à se frayer un chemin au milieu des paillettes cannoises. Qui pouvait supporter de tels gestes de désespoir au milieu du soleil et des costumes ? Qui pouvait au milieu des flashs qui crépitent entendre les cris de détresse ? En tout cas, Brizé aura certainement mené ces spectateurs-là comme les autres à bout de souffle. On y retrouve avec un poil plus de force dans les images, le discours sur les grandes surfaces destructrices vu chez Kervern et Delepine dans Le Grand soir. Quelque chose d’aussi absurde qu’un corps pendu qui tourne accroché à un manège. Ces images-là rappellent la dimension sociale de son cinéma et Brizé n’a pas à rougir de cette recrudescence de réalisme, au plus près des ouvriers. C’est après tout la vocation première du cinéma, né devant les usines Lumière. On y voyait alors des employés sortir de l’usine. Fabriquée cette scène était surtout aux prises avec le réel et une certaine réalité sociale. Depuis, la magie s’est aussi emparée du cinéma. Pourtant, sa dimension sociale n’a pas disparu.

Au crépuscule

Quand il s’intéresse aux relations entre les personnages, là aussi, rien n’est évident, rien n’est conventionnel. Quelques heures de printemps suit ainsi le parcours d’une mère qui veut mourir digne en pratiquant le suicide assisté, interdit en France. En filmant les silences pesants jusqu’à l’étreinte finale qui unit ses deux personnages, Brizé dit aussi beaucoup de la dignité humaine, des choix que nous faisons. Brizé s’intéresse ainsi encore une fois au crépuscule des corps, à leur identité sociale, il observe comment ils évoluent chez eux, dans l’intimité. Comment la violence s’inscrit aussi en sourdine. On y voit ainsi des personnages qu’on n’a pas l’habitude de voir, qui ne sont pas là pour être aimés, admirés, mais pour être écoutés, entendus. Ils sont parfois au crépuscule de leur vie, ils agissent, et Brizé les suit avec beaucoup de pudeur et un sens du rythme qui engagent forcément réalisateur et spectateur dans un combat commun. Pour qu’on ne puisse pas lire un jour sur un affiche de ses films « ils ne respectent aucune loi, sauf celle du marché » (affiche du film La crème de la crème) mais plutôt : « ils ne respectent qu’une loi :  la dignité humaine ». Mine de rien, c’est moins vendeur, mais beaucoup plus intéressant et poignant. C’est certainement cela qui fait du cinéma de Brizé un cinéma « anti-système ».

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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