« Wet Season » de Anthony Chen : douche froide singapourienne

Le jeune réalisateur singapourien Anthony Chen, Caméra d’Or à Cannes en 2013 pour un Ilo Ilo qui nous avait laissé un bon souvenir, est de retour avec son deuxième long-métrage, Wet Season, sur une professeure de chinois délaissée par son mari et se rapprochant d’un de ses étudiants. Si l’on apprécie toujours de découvrir des films venus de pays traditionnellement peu représentés au cinéma, on ne peut qu’être déçu par cette histoire somme toute banale, écrite et filmée avec beaucoup trop de précaution pour espérer toucher le spectateur.

Commençons cette critique, une fois n’est pas coutume, par un petit peu de géographie. Singapour est une cité-Etat de 720km², coincée sur quelques îles entre la pointe sud de la Malaisie continentale et l’archipel indonésien. Ancienne colonie britannique, elle fit brièvement partie de la Malaisie, avant d’en être exclue en 1965, obtenant alors son indépendance. Sa démographie contemporaine reflète son histoire compliquée : environ les trois quarts de la population sont ethniquement chinois, contre seulement 13% de Malais, tandis que le reste se partage entre Indiens et Eurasiens. Quatre langues y sont officielles : l’anglais, le mandarin, le malais et le tamil, les deux premières étant parlées chacune par un gros tiers de la population. Mais le taux d’anglophones a doublé durant les trente dernières années, en raison de l’incitation du gouvernement singapourien à utiliser ce langage plutôt que le chinois. La scolarité y est désormais entièrement en anglais, à l’exception des cours de chinois. D’où le paradoxe d’une population majoritairement chinoise de moins en moins sinophone. Conséquence surprenante : la moitié des professeurs de chinois à Singapour sont… malais.

On en arrive à Wet Season et au personnage de Ling, jeune quadragénaire, de nationalité malaisienne, enseignante de chinois dans un lycée de garçons, et mariée à un Singapourien prénommé Andrew. On le devine, Ling est ostracisée à plus d’un titre : elle est une femme dans un environnement masculin, la représentante d’une minorité ethnique dans un pays pas très tolérant, et l’enseignante d’une langue dont ce même pays ne voit plus trop l’utilité. Comme un malheur n’arrive jamais seul, sa situation familiale ne compense pas vraiment sa situation professionnelle : Ling tente vainement de tomber enceinte depuis huit ans, a affaire à un mari perpétuellement indifférent et absent, et doit de plus s’occuper d’un beau-père infirme, lequel constitue de fait sa seule source d’attachement à son foyer. C’est alors qu’elle se rapproche de Wei Lun, un de ses élèves à qui elle commence à donner des cours de rattrapage. Les parents du lycéen sont encore plus absents que le mari de l’enseignante (on ne les verra jamais), et il ne fait aucun doute que le jeune homme est plus intéressé par sa jolie professeure que par une hypothétique maîtrise de la langue chinoise.

De cette situation pas follement originale, Anthony Chen ne tire malheureusement pas grand chose. Le personnage de Wei Lun n’est pas suffisamment développé pour qu’on s’y intéresse plus que ça, seulement défini par l’absence de sa famille, sa passion pour les arts martiaux et son attirance pour Ling. Pas totalement inconsciente des regards que lui porte le jeune homme, elle semble dans un premier temps persister à le voir comme un fils de substitution (ironiquement, les deux interprètes étaient au demeurant mère et fils dans Ilo Ilo, le premier film d’Anthony Chen). Son trouble ne se communique toutefois jamais au spectateur, pas plus d’ailleurs qu’aucune autre émotion. On peut certes légitimement supposer que la société singapourienne n’encourage pas vraiment la manifestation de sentiments violents. Le réalisateur reste donc mesuré en toutes circonstances, ce qui se traduit à l’écran par une mise en scène discrète et une image grisâtre renforcée par la mousson qui s’abat sur la ville, si bien qu’on ne comprend pas plus pourquoi Ling reste avec son mari que la raison pour laquelle elle se laisse approcher par Wei Lun, ce qui constitue deux impasses. La scène de passage à l’acte, qui prend son temps pour arriver, est à ce titre d’une froideur particulièrement anti-érotique. Quant au climax, dernière étreinte passionnée sous un rideau de pluie, il apparaît comme gentiment téléphoné, représentant typiquement le genre de scène dont on a toujours l’impression qu’elle ne se voit qu’au cinéma.

Si la chair est triste dans Wet Season, on ne peut pas vraiment se consoler sur la composante sociale du film. La grande qualité d’Ilo Ilo se trouvait dans son regard critique sur l’exploitation des femmes venues des Philippines s’occuper des petits Singapouriens des classes moyennes et supérieures (profitons-en pour caser qu’un Singapourien sur sept est… millionnaire). L’action se déroulait dans les années 90, période faste pour le capitalisme. Ce dernier est toujours présent en toile de fond dans Wet Season avec le personnage d’Andrew, en apparence plus préoccupé par le cours de la livre sterling que par sa femme, même si Ling comprend rapidement que les absences de son mari s’expliquent de manière beaucoup plus terre-à-terre. Ce qui laisse peu de place pour la critique sociale.

Le rapport de Ling à la Malaisie est un autre point mort du film. Elle en reçoit des nouvelles de trois manières. Premièrement, par la radio et la télé singapouriennes, qui soulignent régulièrement les troubles agitant le pays voisin. Deuxièmement, par des coups de téléphone à sa mère, à la fois portée sur les croyances traditionnelles et consciente de la nécessité pour les Malaisiens de tenter leur chance à Singapour. Troisièmement, par son frère, qui vient régulièrement lui emprunter de l’argent. Ces trois sources, complémentaires s’il s’agit d’analyser les rapports entre les deux pays, ne laissent cependant que peu d’indices sur ce que pense Ling de la Malaisie, si bien que la fin, avec ses promesses de nouveau départ, arrive comme un cheveu sur la soupe.

En somme, si on dispose de beaucoup plus d’informations sur Ling que sur Wei Lan, elle n’en demeure pas moins une inconnue à la fin du film. On sait ce qui lui arrive, mais on ne sait pas vraiment comment elle le vit. Montrer un personnage en train de pleurer, comme Anthony Chen le fait à plusieurs reprises, est rarement un bon moyen de communiquer une émotion au spectateur. L’occasion d’éprouver de l’empathie ne nous étant pas donnée, l’intérêt qu’on accorde au film ne dépasse guère celui de la curiosité pour un objet venu d’un pays exotique, ce que Singapour, de par son histoire entre capitalisme britannique et diverses influences asiatiques, est assurément. Mais pour cela, on aurait pu se contenter du numéro de l’excellente émission d’Arte, « Le Dessous des Cartes », qui lui est consacré.

Wet Season : Bande-annonce

Fiche technique – Wet Season

Réalisation, scénario et production : Anthony Chen
Avec : Yeo Yann Yann, Koh Jia Ler, Christopher Lee, Yang Shi Bin
Photographie : Sam Care
Son : Kuo Li Chi, Zhe Wu
Montage : Hoping Chen, Joanne Cheong
Distributeur : Epicentre Films
Durée : 1h43
Genre : Drame
Sortie française : 19 février 2020
Singapour / Taïwan (2019)

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