Revenir de Jessica Palud, un drame familial en pleine campagne 

Découverte en 2013 avec Les Yeux fermés qui avait divisé la critique, puis avec le court-métrage Marlon, un portrait de famille en milieu carcéral remarqué dans plusieurs festivals, Jessica Palud signe un second long-métrage consacré aux tourments du monde paysan. Drame familial sobre et sensible porté par un convaincant Niels Schneider, Revenir met en scène un trentenaire retournant dans la ferme qu’il a fuie douze ans plus tôt. Le malaise s’installe lorsque le revenant rencontre l’incandescente Adèle Exarchopoulos. Car le come-back n’est évidemment pas sans conséquence. 

Récit d’un drame familial récompensé par le prix Orizzonti du Meilleur scénario à la 76ème Mostra de Venise, Revenir, second long de la jeune cinéaste Jessica Palud, entraîne le spectateur en pleine campagne française dans une ferme isolée où s’entassent les non-dits et les secrets.

De retour dans sa famille d’éleveurs après un exil au Canada, Thomas, interprété par le charismatique Niels Schneider (Sybil, Un amour impossible), est accueilli par Mona (l’incandescente Adèle Exarchopoulos), la compagne de son frère décédé, et Alexandre leur fils de six ans (l’attachant Roman Coustère Hachez). Hélas, l’exploitation criblée de dettes tourne au ralenti. Alors que la mère (Hélène Vincent) de Thomas est mourante, veillée par un père (Patrick d’Assumçao) muré dans le silence et avec lequel rien n’a jamais été possible, le jeune homme, qui se rapproche de la belle barmaid complètement dépassée par les événements, découvre peu à peu la terrible vérité sur la mort de son frère et sur la misère économique locale.

Revenir raconte l’histoire de cette famille meurtrie qui tente tant bien que mal de se remettre à vivre. Le film présente d’indéniables similitudes scénaristiques avec Marlon, le dernier court-métrage de la réalisatrice dans lequel une adolescente de quatorze ans rend pour la première fois visite à sa mère incarcérée. Particulièrement attachée aux thématiques de l’héritage et du mal-être au sein de la cellule familiale déchirée, Jessica Palud adapte ici très librement le roman L’amour sans le faire de Serge Joncour.

Drame rural intimiste construit en quasi huis-clos et dépouillé de tout artifice, Revenir séduit tout d’abord grâce à la sobriété de sa mise en scène, qui découpe l’espace avec délicatesse pour mieux réunir ces personnages hypersensibles, vulnérables et désorientés en tentant de renouer leurs liens. La chaleureuse lumière estivale, qui baigne et enrobe les magnifiques paysages de la Drôme, tranche avec la froideur des silences, l’absence de contact physique ou la rudesse du quotidien.

Malgré le caractère conventionnel de la trame qui reprend l’académique structure de l’amour impossible, Jessica Palud parvient à planter un décor à la fois montagneux et solaire – le film est en partie tourné entre Montélimar et Valence – au service des thèmes du déracinement, de l’incommunicabilité et de la reconstruction ; celui de ces campagnes désertes où règne une profonde solitude morale et affective. Car, à la manière de Petit Paysan (2013) ou Au nom de la terre (2019), Revenir aborde également les difficultés actuelles rencontrées par les agriculteurs dans le but d’évoquer, à travers la question du suicide, la douleur sourde, la détresse et le déclin du monde agricole.

Niels Schneider, qui s’est récemment illustré dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay sous les traits du reporter de guerre Paul Marchand, est impeccable dans le rôle de l’oncle protecteur d’Alexandre, pour qui il devient une sorte de père de substitution. Trentenaire en crise, Thomas doit en effet se reconstruire sous le regard complice, espiègle et bienveillant de son neveu dont il est l’unique repère. Jeune veuve incapable d’assumer pleinement son rôle de mère, Mona tombe bientôt sous le charme du revenant au charisme mystérieux. Le petit Alex, seul rayon de soleil candide qui contraste avec le poids des circonstances tragiques, est le point de jonction de cet équilibre instable, de ces deux drames qui se frôlent, se perdent, puis se retrouvent. Car le cadet, contraint de prendre la place du défunt, va séduire sa belle-sœur tout en ôtant peu à peu l’opaque carapace qui l’emprisonne. 

Jessica Palud accorde une grande importance aux jeux et échanges de regards qui doivent aboutir à la réconciliation. La caméra filme les corps de très près, scrute les visages, comme pour déchiffrer les émotions et les moindres gestes des personnages taiseux qui composent cet émouvant portrait de famille décomposée. Comme en témoigne la scène d’amour dans la boue d’un champ, la sensualité bestiale qui accompagne ce désir naissant imbibe les corps en fuite, fonçant à toute allure sur leur moto, errant sans savoir d’où ils viennent ni où ils vont.

Préférant toujours la réserve à l’hystérie, la mise en scène révèle par touches et avec beaucoup de pudeur l’intrication des ressorts dramatiques. Pourtant, Revenir ne délivre pas tous ses secrets et laisse sa fin ouverte. Thomas est-il revenu pour toujours ? Va-t-il faire face à ses responsabilités ou fuir une seconde fois ? Reste-t-il prisonnier de sa terre natale ? Pour peu que l’on goûte à ce cinéma minimaliste, on prend une belle leçon d’élégance.

Sévan Lesaffre

Revenir – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=jFdvDWWyKFA&feature=emb_logo

Synopsis : À son retour dans la ferme familiale, Thomas rencontre Mona, la veuve de son frère, et son neveu, Alex. 

Revenir – Fiche technique

Réalisation : Jessica Palud
Avec : Niels Schneider, Adèle Exarchopoulos, Patrick d’Assumçao, Hélène Vincent, Franck Falise, Jonathan Couzinié, Roman Coustère Hachez…
Scénario : Jessica Palud, Philippe Lioret, Diastème d’après L’amour sans le faire de Serge Joncour
Photographie : Victor Seguin
Montage : Thomas Marchand
Décors : Léa Mysius
Costumes : Alexia Crisp-Jones
Musique : Augustin Charnet, Mathilda Cabezas
Distributeur : Pyramide Films
Durée : 1h17
Genre: Drame
Sortie : 29 janvier 2020

3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.