Spetters : La règle du jeu de Paul Verhoeven

Paul Verhoeven a toujours eu plusieurs longueurs d’avances sur les autres. Notamment lorsqu’il s’agit de déchainer les passions de ses contemporains. En effet, peu de cinéastes ont su comme lui identifier les frontières érogènes de la zone de confort du spectateur, délimitée par le consensus systémique prévalant à une époque donnée. A cet égard, Spetters constitue un marqueur charnière dans la filmographie du hollandais. Soit le film qui va trop loin pour ne pas être rejeté, et amorcera l’exil du cinéaste pour la Mecque hollywoodienne quelques années plus tard.

Dawa

Avant-dernier film tourné aux Pays-Bas avant son départ pour les Etats-Unis, Spetters est l’œuvre de la rupture pour Paul Verhoeven. Car jusque-là le monsieur était installé. Poil à gratter d’une société hollandaise qu’il se fait un point d’honneur à confronter à son refoulé, le cinéaste peut se targuer d’un soutien massif du public depuis son premier film, Business is business (Turkish Delights est toujours en tête des plus gros hollandais au box-office local). La vieille société battave ne l’aime pas, et il charrie son lot de controverses à chacune de ses sorties. Mais qu’importe : Verhoeven trouve pleinement sa place sur la photo de famille.

Le rebelle nécessaire, l’élément perturbateur que tout système se doit de préserver pour sa pérennisation, c’est lui.  Verhoeven est un réalisateur populaire, installé et établi dans son royaume, le doigt sur le Zeitgeist et l’oreille tendue vers une génération qui l’a désigné comme le messager de son besoin de confrontation avec l’ordre établi. Bref, il était en confiance.

C’est probablement à l’aune de cette position privilégiée qui fut la sienne qu’il faut appréhender Spetters. A cet égard, l’interview disponible sur le blu ray constitue un morceau de choix. Le réalisateur se remémore avec une candeur non feinte sa stupeur face au tollé monumental que souleva son film pour mesurer la sincérité de sa démarche. De fait, Spetters n’a rien du coup de Trafalgar d’un cinéaste en vue, désireux de s’épanouir dans le rejet. C’est le portrait entier et sincère d’un échantillon de la jeunesse prolétaire (« on voulait faire un film sur des gens qui ne deviendraient ni médecin ni avocat » dit Verhoeven), et la tension entre ses aspirations et les imprévus que la vie sème sur leur chemin.

Réalisme social

Comment devenir celui ou celle que l’on voulait être quand l’imprévu nous conduit vers quelque chose que l’on rejette ? Peut-on s’ajuster à cette collision violente entre le vouloir et la vie ? Cette problématique au cœur de la démarche de Verhoeven trouve dans Spetters son itération la plus romanesque.

Récit choral sur une galerie de personnages qui se croisent et se retrouvent au gré du sentier sur lequel la vie les pousse, le film rejette la tentation de la chronique naturaliste à laquelle les dogmes en vigueur le conditionnerait au regard du milieu dépeint. A l’instar de David Lean, influence qu’il n’a jamais cessé de revendiquer, Verhoeven est de ceux qui ne confondent pas le réalisme et observation de la réalité, et transforment les petites choses en épopées.

Preuve en est cette stupéfiante scène de course de motocross, que d’aucuns auraient réduit à une simple anecdote dans la peinture du quotidien. Mais pour Verhoeven, il ne s’agit pas de ramener l’action à un passe-temps accessoire. Le sport occupe trop de place dans la vie des protagonistes pour expédier la scène dans un passage obligé. La filmer (mais VRAIMENT la filmer) c’est se mettre à hauteur des personnages, et avec le public qui doit partager leurs sensations pour les comprendre. Le résultat ? Un ballet motorisé rien moins qu’épique, où le sens aiguisé du montage se conjugue à un engagement scénique, deux caractéristiques qui annoncent les fulgurances hollywoodiennes du monsieur.

Là encore, il ne s’agit pas d’un geste de formaliste mais d’une éthique de narrateur qui ne place jamais le spectateur à distance de ses personnages. Au cinéma, l’étude de caractères est affaire de ressenti, et l’esthétique « crue » de Verhoeven découle avant tout de son approche frontale de son sujet. Des velléités formelles qui déteignent volontiers sur les rapports humains. Opportunistes, calculateurs, vénaux… Verhoeven ne dépeint jamais les personnages plus sympathiques qu’ils ne doivent l’être. Pourtant ceux-ci ne se départissent jamais d’une sincérité candide.

Tout le monde se montre en effet conscient des règles du jeu social rugueux (comme une course de moto-cross finalement) qui s’appliquent à eux, et tout le monde y souscrit. L’âpreté des interactions constitue l’aveu d’honnêteté du cinéaste, soucieux de ne pas tricher par rapport au milieu qu’il dépeint.  Seuls les personnages du présentateur TV et le champion incarné par Rutger Hauer (tous deux issus de la bonne bourgeoisie locale) feront preuve d’une duplicité que Verhoeven se gardera pourtant de prendre à partie.

Transgression morale

Les germes du scandale ayant éclaboussé le réalisateur à la sortie du film résident probablement là. Verhoeven se met au diapason de la rudesse des destins des uns et des autres, y compris les plus difficiles. On pense au parcours douloureux de ce pilote promis à un avenir radieux qu’un accident de la route prive de sa carrière et de ses jambes. Mais aussi à la scène pour laquelle Spetters continue à faire parler de lui (y compris par ceux qui ne l’ont pas vu) à savoir la fameuse scène de viol collectif masculin. Mais étrangement, le moment se révèle finalement moins outrageant que salvateur pour le principal concerné, qui trouve ce qu’il était venu chercher.

On en revient à la brutalité du destin qui rattrape le déni des uns et les alibis des autres. Verhoeven ne filme pas un viol mais une libération, le « baptême  » symbolique d’un personnage qui renait dans la douleur. Le réalisateur n’est pas fasciné par la figure de Jesus pour rien, ni pour les allégories sulfureuses qui outragent ceux qui préfèrent attacher leur investissement dans l’action à la laisse de leurs certitudes morales. Réalisateur no limit, Paul Verhoeven ne demande pas autre chose à ses spectateurs. Tant pis pour ceux qui ne veulent pas.

On n’ose imaginer la réception du film à notre époque qui encourage la transformation du  spectateur en procureur-inquisiteur , où la morale (aussi légitime soit-elle) se mêle de tout, surtout des domaines qui doivent lui échapper. Notamment la cohérence organique d’un film, y compris et surtout si celle-ci implique un état de transgression érigé en horizon nécessaire du récit. .

A cet égard, Spetters ne s’impose pas simplement comme le chant du cygne de la période hollandaise du réalisateur. Il s’agit une profession de foi filmique d’une puissance rare, cérémonie d’allégeance d’un artiste envers l’intégrité de son art qu’il renouvellera . Et tant pis pour le statu quo .

Information Technique sur la sortie en Blu-ray du film « SPEETERS » (1980) de Paul Verhoeven, que l’éditeur BQHL sort pour la première fois en Blu-Ray.

En 2016, BQHL avait déjà sortie en le film en DVD avec la la version intégrale non censurée restaurée en haute définition Eye Film Museum Institute (Pays-Bas).

Un film de Paul VERHOEVEN avec Hans Van Tongeren, Renée Soutendjik (Le 4e Homme), Toon Agterberg, Maarten Spanjer, Marianne Boyer, Jeroen Krabbé, Rutger Hauer (Blade Runner)

Sortie du Blu-ray : Septembre 2019  : Prix public conseillé : 19,99 €

« SPETTERS » : Pays-Bas / 1980 / 122 minutes / drame
Blu-ray : Format : Digipack / Format image : 16/9 compatible 4/3 / Langue : Néerlandais sous-titré français 2.0 dolby digital
Version intégrale non censurée, restaurée en haute définition par Eye Film Museum Institute (Pays-Bas)
Bonus : Interview de Paul Verhoeven

Editeur : BQHL (en partenariat avec les studios MGM)

Pour la 1ère fois, Blu-ray
BQHL avait déjà sortie en juin 2016 le dvd, « SPETTERS » (1980), le film extrême du futur réalisateur des films : Le QUATRIEME HOMME (1983), ROBOCOP, (1987), TOTAL RECALL (1990), BASIC INSTINCT (1992), SHOWGIRLS (1995) et ELLE (2016).

A sa sortie, SPETTERS provoqua un tel scandale qu’il poussa le réalisateur à envisager l’exil. Il commença ensuite sa carrière à Hollywood.

Une fable sociale filmée de manière crue, réaliste, et abordant entre autres les thèmes de l’ambition, la désillusion de la jeunesse, le handicap, la sexualité, l’homosexualité et la religion.

Résumé : Périphérie de Rotterdam, Pays-Bas, 1980. Rien (Hans van Tongeren), Eef (Toon Agterberg) et Hans (Maarten Spanjer) sont trois jeunes hommes issus de la classe ouvrière qui rêvent de gloire et de fortune, unis par leur passion du motocross et leur admiration pour la star nationale de ce sport, Gerrit Witkamp (Rutger Hauer).

Quand la belle vendeuse de frites Fientje (Renée Soutendijk) s’installe dans leur ville, elle aussi rêvant de fortune, elle jette son dévolu sur celui des trois amis semblant promis au plus bel avenir, Rien. Mais suite à un accident, celui-ci perd l’usage de ses jambes. Fientje décide alors de séduire Eef qui, de son côté et en secret, s’enrichit en dépouillant des gigolos…

Avant que BQHL édite le film en DVD, en 2016, le film n’avait pas été projeté en France depuis 12 ans (2004).

Autour du film :

« Ce n’est pas un royaume qu’obtient le héros, mais une friterie et une fille qui a de sérieux antécédents sur le plan sexuel. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas acceptable pour un jeune homme. C’est la vraie vie. Dans nos films, Paul et moi avons toujours lutté contre cette drôle d’idée qui voudrait que le véritable amour ne peut être qu’un amour romantique. »
Gerard Soeteman, scénariste de Spetters.

« Je déteste provoquer gratuitement. Tous les actes montrés dans le film, même les plus ignobles, ont leur raison d’être. Je ne cherche ni à dramatiser, ni à édulcorer. (…) Je voulais aller au-delà de ce qui était “normal ”, de ce qu’on voit d’habitude à l’écran. Je voulais montrer les choses vraies, mais généralement laissées de côté. J’avais envie de dire : “Si c’est vrai, je le filme et je le filme comme ça se fait. Je ne ferai pas d’ellipses et je ne filmerai pas de manière à ce qu’on ne voie rien, genre dans le noir ou la pénombre. Je filmerai tel quel. » (…) La vie réelle, quoi » Paul Verhoeven.

 

 

Festival

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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