It must be Heaven de Elia Suleiman : la comédie du désespoir

Elia Suleiman est égal à lui-même dans ce nouveau film, It must be Heaven. Utilisant un humour burlesque descendant tout droit de Keaton et de Tati. Presque sans un mot, il fait le constat d’une planète aussi belle que malade de ses guerres incessantes, en Palestine, mais aussi ailleurs.

Synopsis ES fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, avant de réaliser que son pays d’origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d’une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l’absurde. Aussi loin qu’il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie.
Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir  » chez soi  » ?

 

Les vacances de Monsieur Suleiman

Comme une pierre précieuse, Elia Suleiman est rare. En 20 ans, il nous aura gratifié de seulement 4 longs métrages. Mais ses films sont suffisamment forts pour que son nom reste présent bon an mal an, comme une belle effluve, un bon sillage  dans l’atmosphère cinématographique.

It must be heaven n’est pas différent de ses précédents films. Le protagoniste Elia Suleiman, l’alter ego du cinéaste, s’entend certes dire de la part de la bouche d’un producteur français (interprété par Vincent Wild Maraval) que le film qu’il propose n’est « pas assez palestinien », il n’en demeure pas moins que ce film-ci a des parentés évidentes avec les précédents, même si ces derniers étaient peut-être plus démonstratifs, plus « palestiniens » comme disait le producteur français. D’ailleurs, ce protagoniste, un observateur mi-inquiet, mi- goguenard de la société d’aujourd’hui, ne prononcera que deux choses tout au long du métrage : « Nazareth », puis « I’m Palestinian ». C’est dire si son propos reste tourné vers sa patrie.

It must be heaven se transporte sur 3 continents. Tout d’abord, en Palestine, à Nazareth, donc, où la vie s’écoule de manière faussement paisible sous un soleil écrasant. Les  vignettes qui composent le métrage ont toujours une double facette, une possibilité de lecture métaphorique. Sous le regard poker face de Suleiman, le voisin fait mine d’arroser le champ de citronniers. En dehors de son regard, il est plutôt en train de lui voler ses citrons, intéressé et nullement aidant. La toute première séquence, hilarante, met en scène un pope et ses fidèles, à qui on interdit l’entrée dans leur propre église qui sera alors défoncée par le pope en personne. Une métaphore à peine voilée de tout peuple qui se verrait privé de  la possession de son propre territoire…

Quand l’alter ego du cinéaste prend son envol pour Paris, peut-être dans l’espoir de trouver autre chose qu’à la maison où la police est omniprésente et rappelle que la guerre n’est jamais bien loin, mais également pour faire valider un nouveau film par un producteur, c’est pour qu’il tombe nez à nez contre pléthore de policiers lui rappelant qu’ici aussi, on n’est pas en sécurité. Qu’ils soient à pied pour mesurer de manière drôlatique la terrasse d’un café, ou en hoverboard pour faire leur ronde de manière quasi-chorégraphique dans les rues désertes de Paris, les policiers sont bel et bien là, encadrant un Paris désert, traversé uniquement ça et là de magnifiques créatures stéréotypées, belles, bien habillées, une image parisienne que Suleiman contemple avec ses légendaires yeux faussement candides. Mais également défilent des chars dans une rue étroite, de manière incongrue (ce sont en réalité les chars pour le défilé du 14 Juillet).

Quand de nouveau il change de lieu, C’est un New-York surréaliste qu’il nous donne à voir. Dans un supermarché où il fait quelques courses, il s’aperçoit  que tout le monde a un revolver, une mitraillette voire un lance-roquettes en bandoulière, homme et femme réunis. Ces scènes sont vraiment très drôles, mais angoissantes aussi, tant par le message d’un mode devenu sécuritaire qu’elles véhiculent , que par le constat de la disparition manifeste du Heaven tutélaire.

It must be Heaven ne s’embarrasse pas de grandes déclarations. Avec ses saynètes dignes de Tati (la scène de la fouille à l’aéroport, par exemple) ou de Keaton, auxquels on ne cesse de l’apparenter, bien qu’à titre personnel, il se réclame de l’horizontalité du grand Ozu, Elia Suleiman livre des messages simples et faciles à décortiquer. Son regard est peut-être en effet adouci, mais l’absurdité de la vie palestinienne (cette jeune femme au baquet d’eau), ou sa dangerosité (ces policiers qui transportent une femme aux yeux bandés) ne sont jamais occultées. Avec le temps, il se dit que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin, mais qu’en revanche, ça sent de plus en plus le roussi à peu près partout…

It must be Heaven est un petit bijou de drôlerie et de constat inquiet tout autant qu’empreint d’une sorte apaisement. Il conviendrait de ne pas passer à côté de ce film précieux dont le réalisateur pourrait bien de nouveau rentrer dans son cocon pour les dix prochaines années !

It must be Heaven– Bande annonce

It must be Heaven – Fiche technique

Réalisateur : Elia Suleiman
Scénario : Elia suleiman
Interprétation : Gael García Bernal (Lui-même), Ali Suliman (le fou), Elia Suleiman (lui-même), Grégoire Colin (L’homme dans le métro), Kwasi Songui (le chauffeur de taxi new-yorkais), Vincent Maraval (le producteur parisien), Nael Kanj (le pope)
Photographie : Sofian El Fani
Montage : Véronique Lange
Producteurs : Edouard Weil, Laurine Pelassy, Elia Suleiman, Thanassis Karathanos, Martin Hampel, Serge Noël, Coproducteurs : Georges Schoucair, Zeynep Özbatur Atakan
Maisons de production : Possibles Média, Rectangle Productions, Nazira Films, Zeynofilm, Pallas Film, Doha Film Institute
Exportation/Distribution internationale : Wild Bunch
Distribution (France) : Le pacte
Récompenses : Mention Spéciale et Prix Fipresci – Compétition officielle, Festival de Cannes 2019
Durée : 97 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 4 Décembre 2019
France | Qatar | Allemagne | Canada | Turquie | Palestine – 2019

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.