Les années 2010 : Damien Chazelle, un cinéaste dans les étoiles

Sur des airs de jazz, de comédie musicale et de mélodie lunaire, Damien Chazelle, le plus francophile des réalisateurs hollywoodiens, est entré sur la scène du cinéma mondial. Avec ses films Whiplash (Grand Prix du jury au Festival de Deauville 2014), La la land (Meilleur réalisateur aux Oscars 2017) et First Man (2018), le cinéaste a marqué la décennie 2010 du septième art. Une étoile montante qui a illuminé et renouvelé le cinéma américain.

De la Terre à la Lune

A 34 ans, Damien Chazelle a déjà gravi les célèbres pentes du Mont Lee, dont le versant sud héberge les neuf lettres immortalisées du panneau hollywoodien. Une ascension fulgurante, comme on en voit peu, qui lui a permis de connaître un succès critique et public retentissant, en moins de cinq années. Une histoire digne du rêve américain qui a commencé sur les bancs de l’Université d’Harvard, sur lesquels le réalisateur a étudié le cinéma et rencontré Justin Hurwitz, son ami et futur compositeur attitré.

Passionné par la musique, en particulier le jazz, Damien Chazelle se laisse volontiers séduire, et influencer, par les comédies musicales enjouées de Jacques Demy (Les parapluie de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort) qu’il cite encore aujourd’hui parmi ses films préférés. Ses premières d’œuvres, toutes musicales, démontrent d’ailleurs le goût prononcé du cinéaste pour le son, le tempo et le chant. Guy and Madeline on a Park Bench (2009), centré sur le jazz, raconte la romance contrariée entre un trompettiste et une chômeuse indécise. Le film, tourné en noir et blanc et envisagé initialement comme une thèse pour l’Université, a bénéficié d’une sortie limitée aux États-Unis.

C’est avec son deuxième film Whiplash, tiré du court-métrage éponyme réalisé en 2013, que Damien Chazelle accède à la renommée. Une œuvre prenante, viscérale, récompensée par le Grand Prix du jury au Festival de Deauville ainsi que par l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour la prestation, brutale et démentielle, de J.K. Simmons. Un face-à-face impitoyable et scotchant, au dénouement haletant, entre un jeune batteur très ambitieux, Andrew, et un professeur de conservatoire aussi réputé que sans pitié, le glaçant Terence Fletcher.

Deux ans plus tard, Damien Chazelle renoue avec la comédie musicale. Dans La La Land, le réalisateur s’inspire des œuvres de Jacques Demy tout en apportant sa patte personnelle et une touche hollywoodienne. Le film, grâce à son duo glamour Emma Stone/Ryan Gosling et à sa mise en scène inventive, repart avec pas moins de sept Golden Globes et six Oscars. La consécration d’un cinéaste qui fonce et danse dans les étoiles, à l’image de ses deux personnages Mia et Sebastian.

Fort de ses succès, Damien Chazelle s’attèle à un nouveau style. Il quitte le monde du musical, de la fiction pure, pour entrer dans l’univers bien réel de la vie d’un homme. First Man, film d’ouverture et Grand Prix du jury de la Mostra de Venise, retrace le parcours de Neil Armstrong d’un point de vue intimiste. Derrière le visage impassible de Ryan Gosling se cachent puis se révèlent les émotions voilées d’un astronaute endeuillé.

Peu après la sortie de First Man, Damien Chazelle s’est engagé dans production et la réalisation d’une série Netflix française, dont le tournage a commencé l’été dernier. Marquant le retour du réalisateur à la comédie musicale, The Eddy, interprété par Tahar Rahim et Leila Bekhti, se construit autour du propriétaire d’un groupe de jazz et de son groupe à Paris. Par ailleurs, Damien Chazelle travaille sur le projet de son cinquième long-métrage, Babylon, qui se déroulerait dans l’industrie hollywoodienne des années 1920, à l’ère de l’avènement du cinéma parlant. Emma Stone et Brad Pitt seraient pressentis pour en intégrer le casting.

La tête dans les étoiles

A l’instar de leur créateur, les personnages de Damien Chazelle sont des ambitieux, des rêveurs, des passionnés. Ils aspirent à un idéal, à vivre de leur art et à atteindre les étoiles. Andrew ne pense qu’à devenir le meilleur batteur de jazz de sa génération (Whiplash), Mia une grande actrice hollywoodienne, Sebastian un directeur de club de jazz (La la land), et Neil Armstrong le premier homme à marcher sur la Lune (First Man).

A travers ses films, Damien Chazelle nous enseigne la patience, le courage, la persévérance nécessaires pour réaliser nos rêves, et surtout à ne jamais les abandonner malgré toutes les épreuves de l’existence. Mia enchaîne ainsi les auditions et va jusqu’à monter son propre spectacle, sans se laisser décourager par des refus ou des critiques négatives, pour finalement obtenir le rôle qui lancera sa carrière. Le Neil Armstrong incarné par Ryan Gosling ne renonce pas davantage malgré ses souffrances émotionnelles, la mort de plusieurs de ses amis astronautes, les échecs technologiques et le risque probable de ne jamais revoir sa famille.

Dans Whiplash, cette dimension d’effort, d’endurance et d’obstination devient particulièrement viscérale. Elle se situe au cœur même des méthodes d’enseignement de l’implacable et tyrannique Terence Fletcher, qui affirme telle une maxime : « There are no two words in the English language more harmful than « good job » ». C’est l’horreur du travail bien fait, de l’autosatisfaction qui n’incite pas à se dépasser, à franchir ses limites. Impossible dans ses conditions d’assister à la naissance de véritables étoiles. Pas de Charlie Parker, alias « Bird ». Pour Terence Fletcher, il faut se battre, suer et saigner pour accomplir sa destinée. Une philosophie extrême, subie par Andrew, qui permettra pourtant à celui-ci, par esprit de combativité et de vengeance, de toucher l’inaccessible.

Avec Damien Chazelle, on croit à ses rêves, on les poursuit avec une foi et une obsession hors normes, mais on ne peut jamais les caresser, ne serait-ce que d’un doigt, sans faire des sacrifices. Le premier d’entre eux reste le couple, l’amour, vécu tantôt comme un soutien tantôt comme un frein à l’accomplissement d’une quête personnelle. Andrew rompt alors sa relation avec Nicole dans le but affiché de se consacrer exclusivement à la batterie. Dans La la land, Mia et Sebastian s’entraident face au doute, à la peur de l’échec et à la tentation d’abandonner qu’ils affrontent chacun dans leurs projets respectifs. Sebastian n’hésite donc pas à venir chercher Mia en voiture devant chez elle pour la conduire à une audition, lorsque Mia commence à baisser les bras. Le couple ne survit cependant pas à la recherche simultanée de deux voies opposées, qui amène les personnages à continuer la route chacun de leur côté. Réaliser ses rêves implique ainsi d’être accompagné, encouragé, mais aussi de faire des choix. Pour Mia et Sebastian, la passion, l’élévation personnelle, qui les rend heureux et donne un sens à leur vie, prime sur leur amour.

Dans First Man, le voyage vers la Lune implique aussi des renoncements, mais devient surtout une étape indispensable à l’évolution du cheminement intérieur du héros. Le Neil Armstrong de Damien Chazelle, homme d’apparence froide, hermétique aux émotions et coupé de son entourage, doit quitter la Terre pour renouer avec elle. C’est sur une Lune âpre, désolée et paisible qu’il parviendra enfin à faire le deuil de sa fille, comme si la paix avec soi-même ne pouvait se retrouver qu’au-delà des étoiles, dans l’infini de l’inconnu, au contact d’une dimension métaphysique échappant à l’humain. First Man rejoint bien ce nouveau courant de la science-fiction intimiste (Interstellar, Blade Runner 2049, Ad Astra), qui franchit les frontières terrestres pour plonger dans l’intériorité des personnages.

A la vitesse d’une étoile filante, Damien Chazelle a imposé son style au cinéma hollywoodien. Il a aussi marqué l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes qui croit en ses rêves et vise toujours plus haut. Court-métrages, films, séries, le réalisateur n’a de cesse d’explorer de nouveaux horizons.

 

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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