« Ridley Scott : philosophie du monstrueux » : au-delà de l’image

Jean-Clet Martin est un spécialiste de Gilles Deleuze et l’auteur de plusieurs ouvrages mêlant philosophie et histoire de l’art. Dans un essai paru aux Impressions nouvelles, il se penche sur l’œuvre de Ridley Scott, et a fortiori sur Alien et Blade Runner, qu’il analyse à l’aune des limites de l’espèce humaine.

Prenez Aristote, René Descartes, Friedrich Nietzsche, Spinoza, Gilles Deleuze, Fritz Lang, Terry Gilliam, le Nosferatu de Murnau, le 2001 de Stanley Kubrick, mettez-les en parallèle avec l’œuvre de Ridley Scott, dégagez-en des mimétismes ou des lectures inédites et vous obtiendrez, au moins en partie, ce qu’énonce le dernier essai en date de Jean-Clet Martin. L’auteur, qui avait déjà publié une Logique de la science-fiction en 2017, passe en revue la filmographie de Ridley Scott, et plus spécifiquement Alien et Blade Runner, analysés à l’aune du post-humanisme, des intelligences artificielles et des figures monstrueuses.

Au jeu des analogies, l’auteur pointe Soleil vert et Blade Runner pour la dictature et la surpopulation, Nosferatu et Alien pour la bête et ses morsures, Rick Deckard et René Descartes pour leur filiation thématique et homonymique, Ripley et Maximus pour leur caractérisation et leur héroïsme. Brazil et Metropolis ont des façons de représenter de la ville comparables à celles de Blade Runner. Rachael et le xénomorphe constituent deux versions de l’inhumain qui se tournent le dos. Ash, l’androïde du Huitième passager, se montre peu à peu fasciné par l’alien, comme si deux formes de post-humanisme se rencontraient et s’adoubaient graduellement.

Jean-Clet Martin évoque les « divinités mécaniques » que sont les androïdes, se penche sur le test Voight Kampff et ses failles, exhume les pensées des Nexus-6 et leurs rêves de liberté, relève une dialectique hégélienne dans Blade Runner, quand l’esclave devient plus majestueux que le maître. Alien, l’autre film au cœur de cet essai, voit son ouverture commentée par le menu. L’ordinateur Mother fait lui aussi l’objet d’une entrée. Alien 3 place les prisonniers d’une planète abandonnée en face du xénomorphe, comme si une tripotée de meurtriers et de violeurs était l’ultime bastion d’une humanité bientôt mise en échec par une créature vorace. Quant à Prometheus, il bouleverse la généalogie de l’homme selon le double point de vue de la mythologie et de l’archéologie.

À certains égards, Ridley Scott : philosophie du monstrueux vient compléter L’Art et la science dans Alien, récemment publié aux éditions La Ville brûle. Les analyses qu’on peut y trouver se complètent partiellement. Il y a cependant dans l’essai de Jean-Clet Martin bien plus d’apports philosophiques – plutôt que scientifiques –, mais aussi une sorte de mise en catéchisme de la filmographie de Ridley Scott. Cette dernière s’avère facilement objectivable, notamment à la lumière des brèves descriptions accompagnant les films du réalisateur américain – et des commentaires sur les critiques de cinéma ayant « mal » recensé lesdits films.

L’ouvrage est intéressant en ce sens qu’il donne de l’amplitude réflexive à l’œuvre de Ridley Scott. Il relie ses films les uns aux autres par des motifs ou des situations de cinéma, tout en cherchant à identifier les intentionnalités les conditionnant. Cela donne toutefois, parfois, l’impression d’une intellectualisation exacerbée, surtout s’agissant de films qui, à l’instar de Prometheus (que je défends à titre personnel), n’ont pas toujours été accueillis avec le plus grand des enthousiasmes par la « communauté » des cinéphiles.

Ridley Scott : philosophie du monstrueux, Jean-Clet Martin
Les Impressions nouvelles, octobre 2019, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Le Principe de Wellington : l’aveu en énigme

Le Principe de Wellington de Nathalie Léger : une commande de scénario sur l’aveu devient une enquête vertigineuse sur l’écriture, la vérité et les masques du « je ». Entre anagnorisis tragique, Wittgenstein, Emily Dickinson et imitation des personnages aimés, la narratrice-écrivaine explore les confins du langage et de la fiction, interroge les affres de la création et la culpabilité, et tisse une émouvante apologie de la relation entre frères et sœurs.

« Géographie du rap » : musique périphérique

Dans "Géographie du rap : Villes et scènes en France et aux États-Unis", le géographe Séverin Guillard étudie les signes et lignes de force qui relient les artistes à leurs villes, ainsi que les inégalités qui séparent les scènes locales des centres de l’industrie musicale. De Lille à Atlanta en passant par Paris, représenter un lieu, c’est aussi revendiquer sa place sur un échiquier complexe.

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.