« Derniers jours d’un médecin de campagne » : un oasis d’empathie dans un désert médical

Derniers jours d’un médecin de campagne n’est pas qu’un témoignage poignant : c’est une réalité appelée à se faire jour dans la plupart des communes rurales de France (et de Belgique). Ce documentaire raconte les déserts médicaux par le truchement du docteur Patrick Laine, médecin généraliste candidat à la retraite, mais cependant incapable de trouver un successeur et d’abandonner ses patients.

Le docteur Patrick Laine, soixante-huit ans, arpente Saulnot, une petite commune de Haute-Saône, dans son SUV blanc. Il enchaîne les rendez-vous, fait une infiltration à une jeune patiente, revoit le traitement d’une dame plus âgée, répond aux questions et apaise les craintes de sa patientèle. Comme de nombreux confrères exerçant en milieu rural, il subit tous les contrecoups des déserts médicaux : un agenda surchargé, la nécessité de faire un peu de cardio ou de rhumato pour éviter des délais très longs en ville, une position inévitable d’auxiliaire du SAMU et de principal – voire unique – interlocuteur médical pour trois ou quatre générations d’une même famille. Et derrière la médecine, le lien social, l’empathie. « Le spécialiste soigne l’organe, nous on soigne l’humain. » C’est à ce titre que ce généraliste candidat à la pension reste en activité : il peine à trouver un successeur et refuse de laisser ses patients sans recours en cas de départ à la retraite. On le lui rend cependant bien, avoue-t-il. Et de fait, tout au long de ce documentaire, les patients ne cesseront de louer sa gentillesse et sa disponibilité.

Le docteur Laine pointe deux difficultés dans l’exercice quotidien de son métier : la gestion du temps et, corollaire obligé, l’impossibilité matérielle de satisfaire à toutes les demandes. Il a conscience d’être parfois la « seule visite mensuelle » de certains patients âgés. Il recueille leurs confidences, leur explique patiemment les synergies entre médicaments, les rassure et leur permet de maintenir un lien social avec l’extérieur. Lui-même, en tant que praticien, craint de perdre ce contact privilégié avec les autres. Ce n’est de toute façon pas à l’ordre du jour, puisqu’il n’y a aucun repreneur hypothétique pour le cabinet. Le docteur Laine a d’ailleurs fait le buzz en cherchant un successeur sur… Leboncoin ! Sans succès toutefois. Et quand il s’agit d’en désigner les responsables, il évoque le numerus clausus, la féminisation de la profession (avec les temps partiels), le manque d’attrait de la médecine libérale (couverture sociale réduite à sa portion congrue), la quantité limitée de maîtres de stage ou la volonté des jeunes médecins d’être salariés à l’hôpital, de mieux concilier vie privée et professionnelle ou de travailler en équipe dans des centres de santé.

À terme, un quart des généralistes de France pourraient disparaître. Le docteur Laine imagine un futur fait de « super-infirmiers », tandis que le médecin traitant serait plutôt un « trieur » envoyant les patients vers les différents spécialistes. En attendant que cette prophétie peu amène se réalise (ou pas), les infirmiers d’aujourd’hui craignent que le départ du docteur Laine ne les conduise à la mobilité forcée, puisqu’ils dépendent de ses prescriptions pour les remboursements de la sécurité sociale… Dans son documentaire, Olivier Ducray révèle l’extrême humanité d’un praticien en même temps qu’il conjugue toutes les peurs – celles du patient, du généraliste, des infirmiers, et celles induites par un modèle qui semble courir à sa perte. Le document est précieux, mais l’effort de réflexion va-t-il suivre ?

BONUS

« Un an plus tard ». Douze mois ont passé et le docteur Laine est toujours de service. Dans une longue interview, il revient sur sa médiatisation récente, ainsi que sur ses combats, annonce que la liberté de s’installer des nouveaux médecins doit être régulée, se prononce sur la notion d’empathie et envisage des futurs généralistes diplômés en cinq ans et placés sous l’autorité de médecins coordinateurs, probablement mieux formés et plus aguerris…

« La vie des gens ». Film annonce.

Fiche technique

Derniers jours d’un médecin de campagne, un documentaire d’Olivier Ducray édité par Tamasa.
Son : 5.1 & Stéréo / Sous-titres : anglais
VF – 16/9 – 1,77 respecté – 5.1 – 1h23

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.