Cannes 2019 : Rencontre avec Jean Michel Blais, compositeur de Matthias et Maxime

La musique est l’un des grands oubliés des prix cannois, pourtant, elle n’en reste pas moins l’un des personnages principaux de ces évènements. Pour la première fois, Jean Michel Blais compose pour un film et c’est directement au Festival de Cannes qu’il se rend avec Matthias et Maxime, le huitième film de Xavier Dolan. Nos deux rédacteurs en chef, Gwennaëlle Masle et Sébastien Guilhermet, l’ont rencontré à l’occasion du 72ème Festival de Cannes, duquel il est reparti avec un disque d’or d’honneur attribué par Cannes Soundtrack.

Plage du Majestic, 23 mai 2019.

C’est la première fois que tu composes pour un film, quel rapport as-tu eu avec les images ? 

C’est particulier, quand j’ai commencé au début, je n’avais même pas d’image en fait. J’étais avec Xavier, on avait le scénario, il me disait des trucs, j’improvisais un peu, on arrivait à créer des sons en studio puis des fois il revenait avec des images. Il y a eu ce rapport là du fait que Xavier a même utilisé ma musique sur le plateau, les gens tournaient et il y avait la musique que j’avais improvisée quelques jours avant. Puis après il faisait son montage là-dessus, c’était une espèce d’heureux mélange d’impro, de première prise, de travail. Ce qui fait que je me rends compte que c’est un rapport très distinct de la façon de faire habituelle où t’as les images et t’as 3 semaines, c’est tout. Je suis extrêmement reconnaissant car je trouve que de la part de Xavier, c’est reconnaître le musicien comme un créateur, comme partie prenante, comme un personnage quasiment. Puis c’est fou parce que je suis ici à Cannes, je passe mon temps avec les acteurs du film. C’est pas mon égo qui parle mais je symbolise la présence de la musique à Cannes, ce rapport là que je trouve sublime. Il a toujours fait ça, je pense que c’est un révélateur, pas forcément de talents mais Xavier aime mettre en avant. Son personnage principal, je crois que c’est un acteur que vous connaissiez pas du tout en France. Il fait ça, il prend les gens, il les met à l’écran et puis voilà.

Depuis que je suis tout petit, le cinéma que je consomme c’est le cinéma cannois.

C’est un peu à l’image du film. Le film c’est sur une bande de potes, ça fait du bien de voir un réalisateur qui ne se met pas juste en avant et qui met toute une communauté autour de lui. 

C’est ça oui, il y a quelque chose de très personnel dans ce film là. Je trouve très drôle le rapport avec la petite conne d’Outremont, c’est une belle mise en abyme ironique du cinéaste. Quand je suis arrivé à Cannes, je suis allé rejoindre la petite bande et il y a eu ce moment donné là où j’ai dit « Là, il faut juste qu’on fasse une pause, je sais pas si je suis dans le film ou dans la réalité », c’est vraiment weird parce qu’ils sont très proches de leur personnage. C’est complètement chaotique et moi, qu’il m’appelle pour me demander si je voulais venir à Cannes, qu’il m’offre une place ici, pour un premier film, je pouvais pas demander mieux. Beaucoup de premières. C’est vraiment cool, ça me donne la piqûre de revenir à Cannes oui, avec un film peut-être un jour. Depuis que je suis tout petit, le cinéma que je consomme c’est le cinéma cannois. Je ne suis pas grande production hollywoodienne, même la musique des films des grandes productions. Il y a John Williams et après tout sonne comme Williams pendant 10 ans, après ça, Hans Zimmer arrive avec quelque chose et tout sonne comme Zimmer pendant 10 ans. J’exagère, c’est pas fun ce que je dis, il y a d’autres choses. La Favorite ou Call me by your name étaient là aux derniers Oscars, ce sont des films que je verrais davantage à Cannes. Mais j’ai toujours adoré et bu ce cinéma là et le cinéma de Xavier, donc me retrouver là en fait c’est peut-être juste logique, c’est peut-être juste la suite des choses mais ça m’émeut beaucoup.

La musique que t’as composée dans le film, ce sont des moments très introspectifs, comme des parenthèses au milieu du film parce qu’on suit la bande de potes et d’un coup, on est plongé dans les pensées des deux personnages. Comment on fait pour composer ces morceaux, à quoi on pense ? Qu’est ce que Xavier t’a dit pour que tu arrives à ces mélodies ? 

Xavier est très occupé, très directif. On ne s’est pas assis puis on n’a pas fait une analyse, il a fallu que moi à un moment donné je m’assois et fasse une analyse de quels sont les moments où il y a du piano et à quoi il servent. Des fois, il ne savait pas les dialogues, il disait qu’il allait y avoir du piano là, que peut-être ces scènes-là s’enchaîneraient. Il y a eu beaucoup de peut-être, même hier j’ai appris des choses en voyant la première, des choses qui ont bougé même au niveau du traitement sonore, les pièces n’avaient pas bougé mais la façon de les diffuser, si. Quand Matt est plus introspectif justement, il y a plus de reverb pour que le piano soit plus diffus puis on est moins dans la précision, c’est un peu flou. Je pense qu’il y a cette représentation sonore et je trouve que ça fonctionne super bien. Je pense que de prime abord, quand j’ai vu la liste des pièces que Xavier a choisies, des gros thèmes forts pour le film, j’ai compris que le piano était vraiment en contrepartie et lui parlait de l’univers intérieur des personnages. Mais c’est ça la vie hein, t’es avec ta bande de potes, tout va bien et puis tu te retournes, tu t’en vas chez toi à pied, seul et des petits trucs ressortent. On vit tous ça et c’est le fil conducteur du film. Les moments avec Max, avec Matt puis avec les deux ensemble. Il y a cette belle transition là, c’est une idée de Xavier, la grosse cuite quand ils sont dans un bar un peu mytheux. Puis là, ça s’effrite et on tombe juste avec des accords de piano et du vide, et même quand on a enregistré, il y a eu un gros bug sonore, on s’est retrouvé avec un grand bruit hyper pénible, finalement le mec au son, il trouvait ça trop cool parce que quand tu sors d’un bar, t’as encore les acouphènes. Et là, les erreurs deviennent partie intégrante du film. Donc je pense que oui, tu as super bien ciblé le point, Xavier avait cette vision très claire dès le début et il ne perd pas le temps de s’assoir et de tout expliquer, il fait. Et après moi, je m’assois, je comprends et je crée un petit langage avec ça mais ça reste des variations sur une pièce qu’il m’avait montrée d’abord, une pièce de Schubert qui m’avait vraiment touché. On est allés dans la contrepartie, comme le négatif un peu en photo.

Xavier utilise beaucoup de références à la pop-culture, de tubes des années 80. Dans Matthias et Maxime, il y a la chanson d’Amir, de l’Eurovision, est-ce que quand tu sais qu’il va utiliser ce genre de chansons, pour toi, c’est pas trop difficile de trouver ta place entre l’image et les chansons des autres pour trouver une identité ? 

Pendant longtemps, je savais les pièces, je les avais écoutées, j’avais mis ça de côté un peu et je travaillais sur mes scènes à moi. Je pense que Xavier avait son idée claire et je me disais que ce que je faisais était tellement à l’opposé mais que ça allait se conjuguer de toute façon. C’est tellement à part que je trouve que ça fonctionne. Il y a ce métissage là qui se fait et je pense que le piano, c’est un instrument qui est auto-suffisant, qui est complet, qui parle beaucoup de l’intériorité. On y est au début, dans le lac, c’est de la technique, c’est du Chopin, on a une grosse étude. D’ailleurs, pour la personne qui doit écrire les partitions, c’était vraiment intense.

Tout à l’heure, tu disais que tu aimais beaucoup le cinéma cannois, tu viens de travailler avec Xavier Dolan, est-ce qu’il y a des réalisateurs desquels tu te sens proche et avec qui tu pourrais collaborer ? 

Oh mon dieu, Yorgos Lanthimos, je pouvais pas croire qu’il était dans la salle. Quand j’ai appris qu’il était parmi les membres du jury, j’ai fait peur. Je suis pas du tout fanatique, surtout pas des personnalités, c’est du travail, mais c’est quelqu’un que je suis, qui me bouleverse. Pour moi un grec qui me fait de la tragédie grecque contemporaine, on peut pas être mieux placé. Gus Van Sant aussi, ça fait longtemps qu’on n’en a pas entendu parler, c’est quelqu’un qui m’a beaucoup touché. Je suis un peu dans ces eaux là, Lars Von Trier etc… Je pense que c’est ça, il y a trop de tragédies, trop de comédies ou trop de films hollywoodiens et je pense que ça nous nuit. C’est bien de sortir avec un mal-être et des interrogations et puis après ça, tu arrives dans ta vraie vie et puis là, tout d’un coup, ça prend forme. Denis Villeneuve, Jean Marc Vallée… J’aime beaucoup les tragédies. Puis dans Matthias et Maxime, ce que j’ai aimé c’est que je ris, à chaque fois, puis alors là c’est pire, je sais les blagues donc je ris d’avance. D’autant plus quand t’es québécois, il y a des subtilités que tout le monde ne peut pas comprendre, c’est comme quand je lis James Joyce et que je me dis qu’il y a un niveau d’anglais que je ne maîtrise pas, que je ne comprendrai jamais mais je vois qu’il y a quelque chose. On y a accès, c’est comme la bande de potes dont on parlait, t’as envie de faire partie de ça. Je pense qu’en France, ça va beaucoup marcher parce que les français sont très potes. Mon copain est français, dans son groupe d’amis ils sont 30 osti. À chaque fois qu’ils se voient, c’est la « party », ça n’arrête plus et dès qu’un ne vient pas, il se le fait reprocher. Il y a un beau respect de l’autre et dans le film, les personnages sont tellement intéressants, ce qui fait que ça fonctionne. Il y a un beau métissage de classes sociales et un métissage musical qui va avec je pense, la ligne n’est pas claire, c’est une autre représentation.

 

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

Comment deux Français se sont-ils approprié l'une des sagas d'horreur les plus iconiques d'Hollywood ? Sébastien Vaniček et Florent Bernard reviennent sur la genèse de "Evil Dead Burn", ses partis pris narratifs et techniques, et la place qu'il occupe dans une franchise qui avance, plus que jamais, à tâtons.

Entretien avec Victoria Verseau sur « Trans Memoria »

Dans cet entretien, la réalisatrice Victoria Verseau revient sur "Trans Memoria", un film intime et sensoriel où mémoire, deuil et transition se mêlent. Elle y évoque Meril, son amie disparue, la construction du film, la présence d’Athena et Aamina, et la manière dont son geste artistique interroge identité, survivance et transformation.

Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

Dans "Libertate", le cinéaste Tudor Giurgiu revient sur un épisode oublié de la Révolution roumaine de 1989 : des centaines de prisonniers enfermés dans une piscine à Sibiu. Entre manipulation médiatique, violence d'État et quête de liberté, le film interroge notre rapport à l’Histoire.