Cannes 2019 : Les Misérables de Ladj Ly

Ce n’est que le deuxième jour du Festival de Cannes 2019. Cependant, un souffle de fraîcheur surgit précocement. Les Misérables de Ladj Ly fait l’effet d’un immense coup de boutoir aussi rare que déroutant. Dès lors, la compétition officielle, assez rapidement, commence à dévoiler son vrai visage.

Durant cette journée cannoise, avec Les Misérables et Bacurau, il aura été beaucoup question de frontière, de territoire, de zone de non droit où la politique se fait absente et hypocrite, et où l’espace public se métamorphose en Far West dans lequel la violence finit par être le mot d’ordre de toute une population. Beaucoup identifieront Les Misérables à La Haine, notamment dans sa proportion à dépeindre la vérité du quotidien des banlieues et celle de nos jours (Les Gilets Jaunes). Pourtant, Les Misérables de Ladj Ly détient sa propre force, sa véritable personnalité : une oeuvre d’une modernité débordante et qui montre de manière brutale les nombreux aspects d’un environnement en perdition.

D’une simple ronde de routine, cette voiture de la BAC va devoir se confronter aux désordres d’une société aux différents contours dans laquelle le simple vol d’un petit lionceau de cirque va mener à l’insurrection la plus funeste. De ce cinéma vérité, parfois caméra à l’épaule, va  naître un cinéma de genre corrosif où le mirage documentaire va petit à petit se scléroser et s’affiner pour s’affirmer en un western urbain, un survival avec scènes de guérilla tétanisantes. Certains pourraient être décontenancés par le propos du film ou son manque de visibilité : mais il est clair comme de l’eau de roche : la situation est dramatique et rien ne peut l’endiguer. La France est un pays qui s’unit derrière son équipe de foot, qui sait se mélanger, se tenir la main, qui sait exprimer sa ferveur au delà de son amour du pays et admettre les particularités de chacun quand le drapeau l’exige. Mais son obscurantisme, sa soif de réussite et son absence de dialogue, sa violence, sa misère font que son destin finira dans le chaos et dans les cendres. Les Misérables n’est jamais manichéen dans son approche sociologique des banlieues : nous ne nous retrouvons donc pas en face d’un reportage vicié de M6 présenté par Bernard de la Villardière avec les gentils flics et les méchants citadins ou, inversement. C’est tout le contraire même dans l’oeuvre en question. Les Misérables est une plongée suffocante de presque 2h dans une voiture de la BAC d’un quartier épineux qui construit la banlieue comme un lieu cinématographique tentaculaire et le dessine comme un labyrinthe où chaque recoin est un danger plausible. Sauf que cette description n’est jamais à charge : Ladj Ly pose un véritable regard sur cette violence, et la décrit comme une conséquence des maux de notre société, voire de l’absence totale d’écoute envers cette population, et jamais comme une cause d’une aversion politique nébuleuse. La première puissance du film est donc dans l’éclosion de cette facette du discours : celle de ne jamais prendre partie.

Car il n’y a pas de coupables, il n’y a que de simples victimes d’un système. Tous sont des « misérables ». Par la suite, la deuxième particularité de son discours, qui détient de multiples aspects, se détache au niveau de la force centrifuge de son cinéma : un haletant exercice de style qui manœuvre ses effets avec ferveur. À échelle humaine ou dans le ciel par le biais d’un drone, Ladj Ly arrive parfaitement à faire saisir l’espace géographique de la banlieue et sa singularité architecturale pour mieux affirmer la violence et la tension, à la fois du langage et celles qui s’avèrent corporelles, comme un élément du décor, un point névralgique, un personnage à part entière.

On pourra lui reprocher certains tics visuels, certaines facilités dans l’écriture de certains de ses personnages dont la subtilité parait clairsemée par rapport au profond questionnement mis en oeuvre mais il est indéniable que Les Misérables demeure un très fort premier moment de ce Festival de Cannes 2019. Ce genre de film français qui sait nourrir la fibre cinématographique de notre beau patrimoine : celui qui sait parler lui même, s’évoquant par le prisme du réel, tout en s’échappant par la voie du cinéma de genre et sa vocation, cette fois-ci, spectaculaire.

Les Misérables de Ladj Ly : Bande-annonce

Synopsis : Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris et Gwada, deux « Bacqueux » d’expérience. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes…

Le film Les Misérables de Ladj Ly, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.

Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga..
Genre : Drame
Date de sortie Prochainement (1h 40min)
Distributeur : Le Pacte
Nationalité Français

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