Les plus belles Palme d’or : L’Anguille de Shōhei Imamura

L’Anguille (Palme d’or en 1997) de Shōhei Imamura constitue avec De l’eau tiède sous un pont rouge paru quatre ans plus tard (2001), un superbe diptyque sur la question du désir féminin et de l’impuissance masculine. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de la Ballade de Narayama d’interroger la narration cinématographique.

De la rédemption à la farce

Yamashita est du type taiseux. Pas l’idéal quand on ouvre un salon de coiffure, lieu s’il en faut de bavardages et autres échanges de potins. Mais il se trouve que Yamashita, tout juste sorti de prison, a tué sa femme huit ans plus tôt après l’avoir surprise avec son amant. Libéré sous probation, il se mure depuis dans le silence et évite les relations intimes avec qui que ce soit. Seule une anguille dont il a fait sa compagnie alors qu’il était encore en prison, a le privilège de recueillir ses confidences. Comme le personnage du film de Kaurismâki, l’Homme sans passé, le très secret Yamashita attire autour de sa personne une faune de personnages atypiques, qui vivent comme lui en retrait de la ville, dans ce quartier périurbain bordé par un canal. Un charpentier au caractère bien trempé, un fou qui se prépare activement à une visite d’extraterrestres et un voisin aussi curieux que son coiffeur est discret. Une « famille » exubérante, comme on en rencontre aussi chez Ettore Scola ou encore Takeshi Kitano qui confère au film la tonalité d’une farce aux limites de l’absurde.

Désir et impuissance

La mise à distance que Yamashita met en œuvre dans son rapport aux autres va trouver ses limites lorsque Keiko, une jeune femme sauvée d’une mort par suicide, surgit dans son quotidien. Il faut dire que la jeune femme a des arguments à faire fondre le plus congelé des icebergs.  Dès les premières minutes, la présence de l’actrice Misa Shimizu, qu’Imamura réemploiera dans ses deux films suivants, apporte une sensualité et une fraîcheur à laquelle il est difficile de rester insensible. Pour autant Yamashita s’évertue à snober la jeune femme devenue entre-temps son assistante. Keiko a beau se démener pour montrer l’intensité de son désir, faire force sourires, gestes affectueux et allusions explicites, rien ne vient défriser le coiffeur qui continue de lui préférer son anguille. Anguille qui malgré la symbolique phallique à laquelle elle semble renvoyer représente en réalité la force de la féminité comme le rappelle le compagnon de pêche de Yamashita. « L’anguille traverse les océans pour se reproduire, fait face à mille dangers mais revient toujours à son point de départ ». S’il est incapable de répondre aux avances de Keiko, Yamashita n’est pas indifférent à la féminité mais est en quelque sorte tétanisé par la fascination qu’exercerait celle-ci. Non pas intimidé par la femme réelle qu’est Keiko mais effrayé par la Femme idéalisée présente dans son imaginaire.

La puissance de l’imaginaire

De fait, le film d’Imamura accorde une grande place à l’irréel à tel point que l’on en vient à douter de la réalité de certaines scènes. D’autres sont carrément fantaisistes. Ainsi la scène de crime initiale interroge : pourquoi l’amant est-il vu de façon aussi fugace ? Pourquoi ne se défend-il pas ? Pourquoi disparait-il aussi vite ? On peut en fait douter de l’existence même de cet amant. Même s’il apparait dans le champ de vision de Yamashita lorsqu’il les observe faire l’amour, on peut se demander si Imamura nous donne à voir dans cette scène, non pas la vision de la réalité, mais celle fantasmée que son personnage en a (voir sa femme avec un autre homme). L’enquête policière achoppera d’ailleurs sur cette question de l’amant. De même, dans la deuxième partie du film, le personnage de l’ancien compagnon de cellule qui vient tourmenter Yamashita n’existe vraisemblablement pas dans la réalité. Il est plutôt une projection mentale de Yamashita, une forme d’incarnation de sa culpabilité. La façon dont ce personnage surgit de l’eau pour attraper Yamashita lors d’une partie de pêche en atteste. Enfin, cette scène qui voit Yamashita, visiblement tourmenté, être irrésistiblement attiré puis « avalé » par l’aquarium où se trouve son anguille. Un moment du film surréaliste qui n’est pourtant pas présenté objectivement comme un cauchemar, et peut donc être interprété à nouveau comme une projection mentale de Yamashita. Le film ne cesse d’interroger le rapport au réel ou à l’irréel qu’instaure la représentation cinématographique. Ce que l’on voit est-il réel ? Est-ce que cela appartient à la réalité des personnages ou juste à leur imaginaire ? Avec une frontière entre les deux qui serait en quelque sorte volontairement brouillée par le réalisateur. Brouillage des genres également puisque l’Anguille qui commence comme un thriller est en fait bien davantage une fable constituée de personnages archétypaux : l’Homme impuissant, la Femme désirante, le Juste, le Fou, le Vieux, le Méchant, tous pris dans une folle sarabande aux trois quarts du film.

Un mélange de tons, de thèmes et de genres qui font de l’Anguille un film particulièrement troublant, plus proche de la farce métaphysique que du thriller psychologique. Une grande Palme d’or.

Bande annonce : L’Anguille

Synopsis : Takuro Yamashita est mis en liberté provisoire sous la responsabilité d’un bonze après avoir passé huit ans en prison pour le meurtre de sa femme. Ayant appris le métier de coiffeur au cours de sa détention, il décide de s’installer dans une friche industrielle non loin de Tokyo. Il est renfermé, ne parlant guère qu’à l’anguille qu’il a apprivoisée pendant ses années d’incarcération. Cependant, le salon, qu’il retape de ses mains, lui permettra de renouer des liens avec un groupe de petites gens alentour.

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Festival

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