Colère sur pellicule : Louis Bloom, le Travis Bickle moderne de Night Call

En avril, LeMagduciné revient sur des personnages qui ont marqué le cinéma avec une émotion particulière. Cette semaine il s’agit de la colère, occasion de revenir sur le personnage principal de Night Call, l’énigmatique Louis Bloom. Intensément moderne, ce Taxi Driver du 21ème siècle nous offre un personnage empli d’une colère sourde envers l’humanité, et d’une soif infinie de succès. 

Les cheveux gras, les joues creusées et le regard nerveux caché derrière d’épais sourcils, Louis Bloom, aussi solitaire et amer que Travis Bickle, passe ses nuits à errer dans les rues de Los Angeles au volant de sa voiture. Caméra à la main, il traque accidents et crimes pour les filmer, puis les vendre à des chaines de télévision. Plus y a de sang, plus ça vend. 

Alors que le film de Scorsese débutait avec les notes oppressantes composées par Bernard Herrmann et une image saturée de rouge, Night Call lui, nous accueille avec une musique douce, aux notes électriques, presque teintées d’optimisme. La bande-son apaise plus qu’elle n’angoisse et accompagne les premières images du film qui nous dévoilent le paysage nocturne de Los Angeles. Si les rues semblent désertes, la ville ne dort jamais totalement, et sous la lumière jaunâtre des lampadaires, les quelques somnambules errent dans les rues jusqu’à l’aube. On y croise Louis Bloom, qui entre par effraction sur un chantier privé. Lorsqu’il se fait prendre en flagrant délit par le type de la sécurité et voyant qu’il ne s’en sortira pas, Lou, sans perdre ses moyens et s’énerver, tabasse l’homme dans le plus grand des sangs froids. 

Froid et professionnel, c’est ainsi qu’on pourrait décrire Lou. Trop professionnel, à vrai dire. Il aborde sa vie comme une succession d’entretiens d’embauche. Chacun de ses gestes et chacune de ses paroles ont pour seul but d’être efficaces et productifs. A la manière dont il recrache des discours pompés sur des cours de business en ligne, il en devient souvent risible. On a davantage l’impression de se trouver face à un rapport de stage, que devant un personnage fait de chair et d’émotions. Car Louis ne s’énerve que rarement. Non pas qu’il soit exempt de violence, les paroles qu’il profère à ses congénères sont agressives et acerbes, mais il s’agit là d’une violence froide, impersonnelle. Les rares fois où nous voyons Lou se mettre réellement en colère, c’est lorsque les personnes qu’il a en face de lui réagissent humainement à ses propos. Comme lorsque son assistant se trompe de chemin, ou quand Nina, qui lui achète ses vidéos pour les diffuser, réagit mal à sa proposition (sa menace) sexuelle en échange de vidéos encore plus sanglantes. Ce qui met Louis en colère, c’est l’humanité. Il dira plus tard à son employé que le problème, ce n’est pas qu’il ne comprend pas les gens, c’est juste qu’il ne les aime pas. Lui dont le seul but est de réussir, qu’importe le domaine, qu’importe le moyen, abhorre la faiblesse des autres, car elle le renvoie à sa propre humanité. 

Pour autant, cette violence et cette colère sont étouffées et rarement montrées à l’écran. Taxi Driver a vu le jour à une ère où le Nouvel Hollywood avait un besoin de voir la violence exploser. Ici, la colère est d’un autre genre, sous-jacente. Présente et pourtant invisible. Le film, teinté de jaune, de vert et de bleu, est davantage mélancolique qu’agressif. Quelques touches de rouges ça et là viennent réchauffer la froideur urbaine, des feux rouges, des néons ou encore la chemise rose délavée de Lou. A mesure que Louis gagne en confiance et en pouvoir, le rouge se fait de plus en plus présent, jusqu’à devenir la couleur de sa voiture. C’est d’ailleurs sur la route, en slalomant entre les véhicules à toute allure pour arriver le premier sur les scènes de crime, que Louis lâche prise. Mais dans Night Call, la violence se retrouve toujours atténuée par un élément, souvent la musique. Dans une scène, Louis arrive sur le lieu d’un accident de voiture avant l’arrivée des secours. Pour avoir un meilleur angle, plus graphique, plus poignant, il entreprend de déplacer le corps de la victime. Le tout est accompagné de cette douce musique qui ouvrait le film. Au lieu de souligner l’horreur d’un tel geste, de nous donner envie de nous révolter, la bande-son met en lumière la réussite de Louis. Il s’agit d’une opportunité en or pour sa carrière, et la musique nous indique son succès et nous encourage presque à nous réjouir pour lui. 

Le film met le spectateur dans cette position inconfortable où il n’arrive plus à se mettre en colère, ni contre Louis, ni contre le système. Lorsque le soleil éclatant de Los Angeles laisse place à l’éclairage superficiel des lampadaires et que la ville se vide de sa population enjouée et colorée, la violence se réveille. Durant tout le film, seule la mort semble être présente la nuit. Mais si on fait face à la mort, on ne voit cependant pas son processus. On n’assiste pas à la violence des meurtres ou des accidents, on regarde seulement des corps déjà vidés de leur vie, sans avoir l’espoir d’y changer quoique ce soit. Et tel Louis Bloom, nous ne sommes bons qu’à observer cette fatalité dans l’œil d’un objectif.

Bande-annonce : Night Call

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Perrine Mallard
Perrine Mallardhttps://www.lemagducine.fr/
J’ai grandi avec Luke Skywalker, Korben Dallas et la bande de Friends. Rêvé de devenir un gangster comme dans les films de Scorsese. Me suis prise pour une cinéphile après avoir vu Pulp Fiction et découvert mon amour pour le cinéma avec les films des frères Coen. J’aime la poésie de Sofia Coppola et l’imaginaire de Wes Anderson. Je préfère presque toujours les méchants. Et mes films préférés sont entre autres : Bronson, Un Tramway nommé Désir, Donnie Darko, The Dark Knight, Thelma & Louise, Somewhere, Mad Max : Fury Road, The Voices, Snatch et la plupart des Coen. J’ai découvert les séries avec Supernatural pour ensuite me tourner vers The Walking Dead, Misfits et continuer avec The Office, Hannibal, True Detective pour ne jamais m’arrêter, à tel point que je ne peux plus me passer de ma dose quotidienne. Néanmoins, j’ai la fâcheuse tendance à dire que les premières saisons sont les meilleures. Je n’ai pas de préférence entre le cinéma et les séries, tout comme je n’en ai pas concernant les genres, les seuls films/séries qui ne me plaisent pas sont ceux qui me laissent indifférente.

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