« The Intruder » : en gêne blanche…

C’est une parution que l’on attendait avec l’impatience réservée aux grands maîtres : Carlotta Films commercialise The Intruder en DVD/Blu-ray. L’occasion – si toutefois il en fallait une – de (re)découvrir l’une des œuvres antiracistes les plus importantes de l’histoire du cinéma.

Roger Corman place son public devant une évidence : dès les premières images de The Intruder, bercées par une musique oppressante, il exploite les vues subjectives d’Adam Cramer, son antihéros, pour exposer un village et ses abords, caractérisés par la présence d’ouvriers agricoles noirs dans les champs du sud des États-Unis. Ce premier aperçu à travers les vitres d’un bus renvoie déjà à un imaginaire controversé et douloureux, celui de l’esclavagisme, encore bien ancré dans certains esprits passéistes. Ça tombe plutôt bien : c’est justement cette nostalgie ségrégationniste, fortement racialisée, que ce jeune Blanc avenant et distingué va tenter de raviver. Dépêché par un groupuscule d’extrême droite, l’Organisation de Patrick Henry, Adam Cramer entend se dresser contre une nouvelle loi permettant désormais à des étudiants noirs de côtoyer leurs homologues blancs au lycée. « Je suis venu sauver des vies », résumera-t-il dans une formule messianique.

C’est William Shatner, comédien s’étant surtout illustré à Broadway, qui campe ce personnage sournois et mû par la haine raciale, vers lequel chaque cordelle narrative semble converger. Et si The Intruder a été tôt érigé en brûlot politique, c’est notamment parce qu’Adam Cramer fait à lui seul l’inventaire exhaustif des techniques de propagande : discours enflammés devant des parterres de sympathisants en incandescence, mensonges colportés avec autant de frénésie que de lyrisme, instrumentalisation multidimensionnelle des peurs et des ressentiments, mises en scène spectaculaires et éhontées… Dans une scène centrale, au milieu d’un chapelet de fourberies politiques, on le verra s’en prendre à la NAACP, aux communistes, aux Juifs et à leurs œuvres (supposément) communes, censées affaiblir le pays en l’abâtardissant. À force d’haranguer des foules anxieuses et réceptives aux messages de division, Adam Cramer va peu à peu les transformer en meute incontrôlable. Si cette représentation des vindictes populaires demeure vertigineuse, c’est surtout son actualité qui irradie au premier coup d’œil.

Cons fédérés

Au début des années 1960, dans le sud des États-Unis, on parle encore de « négros » chez les Blancs et de « gueules enfarinées » chez les Noirs. Les premiers craignent que la police ou la médecine ne s’ouvrent aux Afro-américains, quand les seconds rêvent de s’arroger des droits qu’on leur refuse depuis trop longtemps. Roger Corman et Charles Beaumont, son scénariste, parviennent à restituer avec beaucoup d’à-propos une époque où la tolérance et le dialogue interracial restent bloqués au point mort. « Je me demande souvent si ce n’est pas du sang de Noir qui coule dans ses veines », avance après quelques minutes à peine la réceptionniste d’un hôtel pour expliquer la nonchalance de son collègue. Dans la petite ville de Caxton, tout est à l’avenant, et le prêtre d’une paroisse noire organise même une prière collective avant que quelques élèves Afro-américains ne rejoignent un lycée jusque-là réservé aux Blancs. Pendant ce temps, les parents et grands-parents de ces étudiants arguent qu’« à cause d’eux, des Noirs vont se faire massacrer ». De fait, l’intégration des minorités est perçue par les Blancs comme « une invasion de salopards et de voleurs », comme l’énoncera sans ambages le beau-père d’un journaliste sur lequel il est utile de s’attarder.

Campé par Frank Maxwell, Tom McDaniel tient d’abord lieu d’opposant résigné à la loi pour l’intégration des étudiants noirs. Respectueux des législations en vigueur, ce journaliste un peu contrit s’accommode cependant des évolutions en cours dans la société sudiste. Il rejette par principe les discours de haine et les appels à la violence. Après avoir assisté à une tentative de lynchage avortée, il revoit ses positions au sujet des Afro-américains. Il appréhende les discours d’Adam Cramer pour ce qu’ils sont : des barils d’essence jetés sur le feu communautaire. Cette révision de jugement l’impactera doublement : physiquement, quand il subira le courroux vengeur de ses pairs ségrégationnistes ; familialement, au moment où ses relations conjugales se reformatent à la faveur de son combat pour la reconnaissance des droits des Noirs. Tom McDaniel est à The Intruder ce que George Hanson est à Easy Rider : un trait d’union entre deux Amériques qui au mieux s’ignorent, au pire se maudissent.

Un tournage tumultueux 

Tourné dans le Missouri, avec des locaux sudistes recrutés pour les rôles secondaires, The Intruder n’a pas échappé aux polémiques inhérentes à son objet. Roger Corman déclara notamment ceci dans une interview : « Le sujet explosif nous a causé beaucoup de problèmes et j’ai dû faire appel aux polices locales pour protéger mon équipe. Nous passions de ville en ville après avoir été chassés de la précédente par les habitants furieux quand ils se rendaient compte du thème du film. » Dès le départ, les choses se présentent mal : « Je voulais m’éloigner du cinéma de genre et tourner un film engagé, évoquant la lutte pour les droits civiques et l’intégration des enfants noirs dans les écoles du Sud. Personne n’a voulu me financer. Le tournage fut éprouvant, menaces de mort à la clé . » La scène impliquant une croix chrétienne incendiée fut par exemple tournée en dernier lieu, pour éviter les crispations et les débordements. Les discours publics furent quant à eux filmés de manière partielle, les répliques les plus controversées étant ajoutées par la suite. Délicat à coucher sur pellicule, le film connut en outre une carrière malheureuse, puisque son échec commercial ne fut amendé qu’après quarante années et une reprogrammation salutaire en Grande-Bretagne.

Le long métrage de Roger Corman se range instinctivement aux côtés d’œuvres telles que Mississippi Burning (Alan Parker) ou Dans la chaleur de la nuit (Norman Jewison). Dans les trois cas, le récit est fléché, la morale prévisible, mais le mérite et la maîtrise non moins immenses. Pour The Intruder, il suffit de s’en remettre à quelques séquences-clés. Les deux voyages en vues subjectives – d’abord en car, puis en taxi – immergent le spectateur dans une géographie singulière, celle du Sud raciste qu’on peine à déségrégationner. Les deux scènes montrant les lycéens noirs sur le chemin de l’école nous aident à prendre le pouls et à identifier les glissements situationnels. Dans la première, on aperçoit des Blancs scruter avec dégoût une dizaine d’étudiants noirs avançant en rang serré avant d’être accueillis par des manifestants brandissant des pancartes « Pas de nègres ici ». Dans la seconde, le journaliste Tom McDaniel les accompagne et les regards croisés se font davantage interrogateurs, tandis que les jeunes Afro-américains paraissent plus déterminés.

Avec une élégance discrète et une caméra d’une liberté folle – plaquée au sol, subjective, papillonnante… –, The Intruder questionne le rapport à la loi, la tolérance, la manipulation politique et les effets de groupe. Fort d’une volonté inébranlable, Adam Cramer parvient à lui seul à affecter une ville entière, en tirant profit de ressentiments préexistants. En plus d’une densité et d’une audace rares, le spectateur retiendra une manière unique d’inscrire les visages dans le plan, un attentat abject, une superposition de deux vues très connotée, des scènes de lynchage (avortées ou non) à glacer le sang ou des fêlures (notamment identitaires) esquissées avec talent… Adam Cramer se trouve quant à lui examiné à la lumière de la séduction – des foules, puis des femmes, dans un même élan – ou du panthétisme – sa confrontation humiliante avec le marchand cocufié. De quoi faire de cette série B un chef-d’œuvre significatif du septième art.

BONUS ET RESTAURATION

Rien de particulier à signaler en ce qui concerne l’image et le son. Le rendu général est harmonieux et très satisfaisant. Les bonus se révèlent quant à eux assez chiches : en plus des traditionnelles bandes-annonces, on y dénichera un court – mais instructif – documentaire durant lequel Roger Corman revient sur les difficultés rencontrées lors du tournage dans un Missouri encore hanté par le ségrégationnisme. On y évoque aussi le choix de William Shatner comme principal interprète, et la réalisation de deux scènes-clés : le discours d’Adam et la croix christique incendiée.

Bande-annonce : The Intruder

Synopsis : Un jeune homme arrive dans une petite ville du sud des États-Unis et fait tout pour s’opposer à une nouvelle loi permettant aux Noirs d’intégrer les lycées jusque-là réservés aux Blancs…

Fiche technique : The Intruder

Titre : The Intruder
Titre original : The Intruder
Réalisation : Roger Corman
Scénario : Charles Beaumont, d’après son roman
Production : Roger Corman et Gene Corman, pour Roger Corman Productions
Musique : Herman Stein
Photographie : Taylor Byars
Montage : Ronald Sinclair
Pays d’origine : États-Unis
Langues : anglais
Format : Noir et Blanc – 1,85:1 – Mono
Genre : Drame, Thriller
Durée : 84 minutes
Dates de sortie :
14 mai 1962 Drapeau des États-Unis États-Unis
13 août 1963 Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Ouest
26 mars 1978 Allemagne de l’Ouest Allemagne de l’Ouest (1re télévisée)

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français
Format 1.85 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 83 mn

SUPPLÉMENTS (EN HD)
SOUVENIRS DE THE INTRUDER (10 mn)
Le réalisateur Roger Corman et l’acteur William Shatner évoquent leurs anecdotes sur le tournage éprouvant de The Intruder, réalisé au cœur de l’Amérique ségrégationniste, et sur la récente réhabilitation du film, initiée en Europe.
BANDE ANNONCE 2018

Sortie le 10 avril 2019

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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