Harlots, un regard (en Blu-ray) sur la prostitution à l’époque georgienne

Harlots sort en DVD/Blu-ray. L’occasion de revisiter l’Angleterre de l’ère georgienne, ses costumes surannés, ses décors typiques, mais surtout d’épingler le phénomène de la prostitution féminine et de revenir sur les batailles que se livraient les maisons closes concurrentes…

Harlots repose sur une double immersion. Diffusée sur ITV et Hulu, la série prend pour cadre l’Angleterre georgienne, et plus spécifiquement le Londres de 1763. Soho, St James’s Square ou Covent Garden font partie des lieux traversés par les protagonistes de Moira Buffini et Alison Newman, les créatrices du show, qui s’inspirent du livre Harris’s List of the Covent Garden Ladies de Hallie Rubenhold.

Le spectateur se trouve plongé, grâce à des décors travaillés et des costumes idoines, au cœur d’une société apparaissant tout au plus au seuil de la civilisation moderne. Deux éléments suffisent à s’en convaincre : une femme sur cinq se prostitue et la plupart de ces travailleuses du sexe sont répertoriées, comme de vulgaires produits de consommation courante, dans un opuscule consacré aux plaisirs de la chair, volontiers vexatoire.

Le milieu de la prostitution, la guerre que se mènent deux maisons closes constituent la deuxième couche de cette immersion. Comme les créatrices de la série le mentionnent elles-mêmes dans les bonus de cette édition Blu-ray, les deux maisons rivales se distinguent à l’écran par différents procédés, parfois très subtils : l’apparat de leur établissement, la condition sociale de leur clientèle et même les couleurs de leurs accoutrements.

Margaret Wells, à qui le spectateur est appelé à s’identifier, gère un bordel aux finances incertaines, qu’elle cherche bientôt à établir à Greek Street, au prix d’embarras considérables. Cette matriarche a beau présenter un visage humain et se montrer à l’occasion vulnérable, elle n’hésite pas à monnayer les charmes de ses filles, Charlotte et Lucy. Lydia Quigley est son adversaire la plus coriace. Elle manipule les juges, recrute de jeunes femmes ingénues en recourant à la ruse, exige d’elles une certaine tenue et des talents particuliers (dont la pratique d’un instrument de musique), et provoque des violences aux conséquences variables. Les deux femmes ont un passé commun qui sera révélé par bribes, sans beaucoup d’éclat, après plusieurs épisodes.

L’essentiel de Harlots se déroule toutefois à l’intérieur des maisons closes. Il ne s’agit nullement de faire l’étalage d’un racolage gratuit, car « chaque scène de sexe participe de la discussion sur la condition des femmes », comme l’indique très clairement la comédienne britannique Jessica Brown Findlay dans une interview accordée au magazine Télérama. Il est plutôt question de survie, de résilience, d’impuissance, du rapport au sexe et au corps féminin, mais surtout des liens filiaux qui s’effilochent, comme c’est le cas entre Lydia Quigley et son fils Charles ou entre Margaret Wells et sa fille Charlotte. Cette dernière lui rappellera d’ailleurs la chose suivante : « Maman, tu m’as vendue à douze ans. »

La vie à Londres en 1763

Pour bien cerner les enjeux, il faut remettre en perspective la réalité sociologique de ce Londres passé : l’argent est perçu à l’époque georgienne comme « l’unique pouvoir d’une femme dans ce monde », les demoiselles de condition modeste qui s’en tirent le mieux sont celles qui parviennent à s’attacher la sympathie d’un « protecteur conciliant », le viol et l’inceste constituent le point de départ de nombreuses carrières dans la prostitution et même la matriarche Wells a été vendue dans sa jeunesse… contre une paire de chaussures.

Les clients des bordels, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, notables ou non, peuvent se montrer pitoyables, violents, bienveillants ou en butte aux souvenirs périssables d’une femme autrefois aimée. Sir George Howard, qui s’apprête à prononcer un discours important au Parlement, vit quant à lui au cœur d’un ménage à trois, puisqu’il fraie ouvertement avec Charlotte Wells, au vu et au su de tous – y compris de sa femme. C’est en fait une douzaine de personnages que le spectateur est appelé à suivre dans une ronde permanente : aux tenancières perdues dans des intrigues shakespeariennes se juxtaposent par exemple un énigmatique Lord Fallon, une Lucy Wells fragile ou une Emily Lacey à l’humeur changeante, qui va passer sans vergogne d’une maison à l’autre.

Écrite et réalisée par des femmes, Harlots dispose d’un point de vue singulier sur les conditions de vie des prostituées londoniennes d’une ère révolue. Le travail de reconstitution, le générique stylisé mettant à l’honneur le corps féminin, la bande-son pop-rock, la restitution (sommaire) des dysfonctionnements judiciaires, la résurgence du conservatisme religieux, l’évocation de certaines relations purement contractuelles, les multiples questions laissées en suspens sont autant de satisfactions à mettre au crédit de Moira Buffini et Alison Newman, les cocréatrices du show.

En revanche, on peut regretter, surtout au regard des promesses véhiculées par la série, un certain ronronnement scénaristique, un déficit en scènes puissantes, des dialogues inégaux et un manque de rythme défavorable au récit. Si l’envie de bien faire se ressent au fil des épisodes, plusieurs maladresses mettent à mal certaines tentatives louables. Il en va ainsi des relations entre Charles Quigley et Emily Lacey ou entre Charlotte Wells et Sir George Howard, pas dénuées de clichés. Ce n’est malheureusement pas dans les bonus de l’édition DVD/Blu-ray qu’on trouvera de quoi se consoler, puisqu’ils se cantonnent à un bref entretien avec les créatrices de la série et une présentation tout aussi rapide des différents métiers – les décors, les costumes, le maquillage – qui font l’étoffe de Harlots.

Bande-annonce

Synopsis : Deux maisons closes rivales se livrent une guerre sans merci dans l’Angleterre georgienne… 

Fiche technique

8 épisodes de 45 minutes – Accord Parental
Langues : Français et Anglais – Sous-titres : Français
Bonus : Entretiens avec les créatrices de la série / Les secrets de tournage
Rapport de forme : 1.78:1
Nombre de disques : 2
Studio : Koba
Date de sortie du DVD/BR : 20 mars 2019
Durée : 360 minutes
Prix public conseillé : 24,99 € le coffret 3 DVD / 24,99 € le coffret 2 Blu-Ray

Créée par Moira Buffini et Alison Newman
Diffusée par ITV Encore et Hulu
Produite par Monumental Pictures
Sortie le 27 mars 2017

Note des lecteurs0 Note
2.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Eega, la mouche vengeresse : l’amour revient toujours

Un homme tué par son rival amoureux revient en mouche domestique pour se venger. Entre les mains de S.S. Rajamouli, ce pitch impossible devient l'un des films les plus singuliers et les plus rafraîchissants du cinéma contemporain. Sortie en 2012, "Eega, la mouche vengeresse" constitue l’œuvre pivot d'une filmographie qui donnera naissance au monumental dyptique "La Légende de Baahubali" et la merveille "RRR".

Torso (1973) de Sergio Martino : tripes et nichons en 4K

Au carrefour du giallo et du slasher, Torso de Sergio Martino marqua son époque par sa violence exacerbée et son lot généreux de scènes érotiques. Succès important à sa sortie en 1973, le film s’est depuis lors vu certifier un label « culte ». Pur divertissement coupable ou grille de lecture plus subtile qu’on ne le pense ? Ou vous laisse juger, mais cette magnifique édition vaut en tout cas le détour.

Le Maître du Kabuki : le nouveau « trésor national vivant » japonais ?

Davantage qu’une ode à un art théâtral ancestral – par ailleurs difficile à apprécier pour un spectateur occidental – "Le Maître du kabuki" est une véritable saga qui aborde de multiples thématiques dont l’écho résonne bien au-delà des frontières de la péninsule nippone.