La dernière folie de Claire Darling / Une intime conviction : comment va le cinéma français ?

A l’heure de la sortie de deux bons films français au cinéma la même semaine, La dernière folie de Claire Darling et Une intime conviction, et juste avant celle du Chant du loup le 20 février prochain, retour sur un art vivant qui tente de se maintenir hors de l’eau : le cinéma français.

Voyage à travers le cinéma français

Télérama en a fait tout un dossier récemment, un retour sur la santé du cinéma français à travers des réalisateurs aussi prolixes que Christophe Honoré. Son modèle de financement, qui parfois vacille, fait rêver le monde entier,  mais pourtant quand Canal Plus tremble, le cinéma français tremble avec lui. Cependant, la production cinématographique française a de belles heures devant elle, car elle sait parfois prendre des risques. Le risque de la douceur, de la tranquillité et du deuil avec Julie Bertuccelli et son La dernière folie de Claire Darling et celui très « casse gueule » du film de procès avec Une intime conviction d’Antoine Raimbault, dont c’est la première réalisation.

Les deux films n’ont a priori rien à voir, mais mêlent réalité et fiction avec une habileté inouïe, l’une faisant l’état des lieux de la vie d’une femme en la croisant avec celle d’une actrice, Catherine Deneuve, l’autre en faisant l’état des lieux de la justice, à travers le vrai procès de Jacques Viguier. Ce qui frappe d’emblée dans le film de Julie Bertuccelli, qui vient aussi du documentaire, c’est sa capacité à percer la faiblesse d’une actrice, tout en ne filmant que sa force. Quand elle confronte Catherine Deneuve à sa fille Chiara Mastroianni, on sent la puissance des regards et l’on pense nécessairement à la vraie relation qui unit les deux femmes dans la vie comme ici à l’écran. Catherine Deneuve a les cheveux blancs, elle montre sa peau, elle s’égare, elle se défait de ce qu’elle a accumulé dans sa vie ou plutôt, c’est Claire Darling qui fait cela ? Le tout au cœur de la maison de famille de la réalisatrice. De quoi se perdre dans les dédales de la réalité, de la fiction. Pourtant, elle nous rappelle gentiment que nous sommes face à une pure invention, en mêlant habilement passé et présent. Les souvenirs ne proviennent pas de flash back, mais sont des surgissements dans le présent, comme des fantômes qui reprennent vie. Si bien que les adultes et les enfants partagent le même écran, le même espace vital tout en faisant partie de deux espaces temps opposés. C’est assez troublant et le cadre en devient poétique, car la mise en scène même épouse la mélancolie du propos.

Julie Bertuccelli se détache du passé, tout en s’y accrochant de toutes ses forces. Il est donc encore question de racines comme dans son film le plus endeuillé et le plus vivant pourtant, L’Arbre, qui déjà s’attaquait à une grande actrice, Charlotte Gainsbourg. Julie Bertuccelli prend parfois des Nouvelles du Cosmos ou de la société avec La cour de Babel quand elle tourne des documentaires, et dans ses films elle retrace la vie, prend donc des nouvelles de l’intime de ses personnages pour les rendre universels.

Un monde qui vacille 

Antoine Raimbault, de son côté, prend des nouvelles de la justice française, en retraçant le procès Viguier, version 2. Il ne s’agit pas tant pour lui de s’intéresser à l’affaire, mais aux fantasmes qu’elle a suscités. Rien de mieux pour lui donc que de créer un personnage de pure fiction, étranger à l’affaire réelle, mais dans le film impliqué intimement, viscéralement à l’affaire. A ce jeu-là, Marina Foïs représente, avec brio et comme souvent, les travers de la vindicte populaire. En voulant défendre un être par pure conviction, elle en oublie de prendre du recul, celui que devrait toujours prendre la justice. Dans son plaidoyer, Olivier Gourmet/Eric Dupont-Moretti, dit d’ailleurs « le jour où l’intime conviction des policiers servira de preuve, la justice sera morte, et nous pourrons aller nous coucher ». Il s’agit bien-là de montrer à quel point le doute habite tout homme de justice, et que ce dernier doit bénéficier à la liberté et non à l’enfermement. La question de la preuve demeure assez ambivalente dans le film, tant on s’imagine persuadés d’une culpabilité sans pouvoir en faire l’exposé véridique, lassés d’une justice qui peut retourner à son avantage n’importe quel propos. Le cinéma français prouve avec ces deux films qu’il est bien encore connecté à la société, au-delà des questions de spectacle et de budget.

Bien entendu, La dernière folie de Claire Darling est truffé de scènes magnifiques, toutes simples et si compliquées à mettre en scène, comme ce papillon qui sort de sa chrysalide devant nos yeux et se pose sur les mains d’une mère et d’une fille si éloignées au moment où le cadre les réunit ou encore une scène d’explosion aussi radicale que troublante. Quant à Une intime conviction, le film ne se contente pas de montrer platement le procès, mais par un habile montage, met en avant les hommes qui composent la justice, la frénésie des préparatifs des plaidoiries. Le cœur du film s’emballe donc à mesure qu’il déploie sa pédagogie à peine voilée sur ce qu’est un procès et les enjeux qu’il contient.

Les deux films font surtout appel à de grands acteurs, de Catherine Deneuve, qui ne cesse de surprendre ces dernières années en jouant de son âge, sans atermoiements, à Olivier Gourmet, qui impose sa stature, sa voix, en faisant pourtant des choix de films assez modestes, en passant par Marina Foïs qui trace son sillon en donnant corps à des personnages ambigus que des réalisateurs tentent de faire aimer ou du moins de rendre visibles. Des personnages qui sont comme  broyés et qui peinent à relever la tête et plongent au contraire dans la vie comme dans une piscine à balles, avec l’intention d’en sortir au plus vite, mais en trébuchant sans cesse, et en peinant à remonter à la surface.

Le cinéma français se dépatouille un peu à cette image aussi. Entre les concurrents qui sortent désormais des films aussi somptueux que Roma sur des écrans de télévision, un embouteillage des sorties, et une baisse de fréquentation des salles, il semble quand même encore chercher des défis, des batailles à mener. La Fémis regorge ainsi de jeunes réalisateurs dont les œuvres ambitieuses ont marqué nos écrans ces dernières années : Grave, Bande de filles, Ava... Et toutes ces petites perles comme les deux films cités tout au long de cet article mettaient des femmes à l’honneur, sans être militants, simplement en observant la vie et son lot de révolutions.

Bandes-annonces :  Une intime conviction et La dernière folie de Claire Darling

Fiches techniques

La dernière folie de Claire Darling     

À Verderonne, petit village de l’Oise, c’est le premier jour de l’été et Claire Darling se réveille persuadée de vivre son dernier jour… Elle décide alors de vider sa maison et brade tout sans distinction, des lampes Tiffany à la pendule de collection. Les objets tant aimés se font l’écho de sa vie tragique et flamboyante. Cette dernière folie fait revenir Marie, sa fille, qu’elle n’a pas vue depuis 20 ans.

Réalisation :  Julie Betuccelli
Scénario : Julie Betuccelli, Sophie Fillières, d’après l’oeuvre de Lynda Rutledge
Interprètes: Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni,  Samir Guesmi, Laure Calamy, Alice Taglioni, Olivier Rabourdin Johan Leysen
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : François Gédigier
Producteurs : Yaël Fogiel, Laetitia Gonzalez
Sociétés de production :  Les films du Poisson, France 2 Cinéma, Pictanovo Région Hauts de France, Ucceli ProductionDistributeur : Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : drame
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 6 février 2019

France – 2018

Une intime conviction

Depuis que Nora a assisté au procès de Jacques Viguier, accusé du meurtre de sa femme, elle est persuadée de son innocence. Craignant une erreur judiciaire, elle convainc un ténor du barreau de le défendre pour son second procès, en appel. Ensemble, ils vont mener un combat acharné contre l’injustice. Mais alors que l’étau se resserre autour de celui que tous accusent, la quête de vérité de Nora vire à l’obsession.
Réalisation : Antoine Raimbault
Scénario : Antoine Raimbault, Isabelle Lazard, Karim Dridi
Interprètes : Marina Foïs, Olivier Gourmet, Laurent Lucas, Jean Benguigui, François Fehner, François Caron, Philippe Uchan, Armande Boulanger
Photographie : Pierre Cottereau
Montage : Jean-Baptiste Beaudouin
Producteur: Caroline Adrian
Sociétés de production : UMedia, Delante Productions
Distributeur: Memento Films Distribution
Durée : 110 minutes
Genre : Judiciaire
Date de sortie : 6 février 2019

France – 2018

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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