Une affaire de famille : retour sur l’oeuvre du réalisateur Hirokazu Kore-eda

Avec Une affaire de famille, Hirokazu Kore-eda a reçu une Palme d’or à Cannes et semble avoir franchi un cap dans sa filmographie tout en la portant à son paroxysme. L’occasion de revenir sur l’œuvre du réalisateur japonais.

Ce qui nous lie 

Il y a des scènes inoubliables qui marquent tout un cinéma, qui forgent la « patte » d’un réalisateur. Ainsi, lorsque Nobuyo explique à la petite Yuri qu’aimer c’est être tendre, et non malveillant, avec en arrière-plan, légèrement floutés tour à tour, les différents membres de la famille recomposée d’Une affaire de famille, tout le cinéma de Kore-eda semble se dévoiler sous nos yeux. Il y a la complexité des liens qui unissent les êtres entre eux, la limpidité de la lecture des sentiments, affranchie du besoin d’être du même sang, et l’extrême intelligence de la mise en scène du groupe. Ces thématiques-là traversent toute la filmographie du réalisateur japonais, sorte de variation virtuose, par petites touches, sur ce qui nous lie.

Dès son premier film de fiction, Marobosi, Kore-eda tisse le lien de l’arbitraire des sentiments, du choix d’aimer en accompagnant le parcours de deuil d’une femme dont le mari s’est suicidé. Tout porte à croire face à la douce subtilité de ce premier essai, que Kore-eda sera le réalisateur d’une grande maîtrise, accompagnée d’un grand cœur, prompt à aborder le quotidien en y mettant de la lumière. Il s’agit pour lui de capter l’absence, comme il le fera plus tard avec une de ses plus belles œuvres, Nobody Knows. Ce qui frappe chez Kore-eda, c’est sa capacité à faire que chaque personnage imprime le film, qu’aucun ne se détache plus qu’un autre. Le personnage n’est pas un corps, mais des corps, un groupe. Ils se complètent, se contredisent, s’entrechoquent et font avancer l’histoire, ensemble. C’est en se choisissant qu’ils se construisent et deviennent, même baignés dans un quotidien banal, des héros de cinéma. Parler d’empathie pour qualifier l’œuvre de Kore-eda serait presque lui faire offense, tant son cinéma n’est que cela, une longue quête pour s’approcher de l’autre, apprendre à tourner autour de lui, comme le fait sa caméra, à l’entourer.

The Third Murder, son film le plus inattendu, malheureusement peu soutenu par la critique, en est une preuve de plus. Il s’accroche à la volonté d’innocenter un potentiel meurtrier, suit les pérégrinations d’un avocat doutant de la culpabilité de son client et montre à quel point entrer dans la vie d’un autre, c’est changer la sienne à jamais, quel que soit le prix à payer. Une affaire de famille bénéficie de la noirceur assumée de The Third Murder, il s’affranchit ainsi des petites ritournelles des précédents films du réalisateur, et s’intéresse aux corps, comme aux cœurs, de ses personnages. Kore-eda dit d’ailleurs lui-même dans une interview donnée au magazine Première (numéro de décembre 2018), qu’il n’aurait pu réaliser son dernier film, sans avoir fait The Third murder avant. Preuve que son cinéma n’est décidément pas qu’une affaire de famille.

« La vie des gens leur a été attribuée arbitrairement, en dépit de leur volonté, c’est injuste »

Mais la « colère » de Kore-eda est-elle nouvelle ? Il semblerait en tout cas qu’elle se dessine plus clairement aujourd’hui. Dans ses précédents films, et dans un de ses tous premiers « succès » en France, After Life, il y avait pourtant déjà cette impression que le monde était à refaire, à revivre. On y suivait le parcours de « morts » devant mettre en scène le moment le plus fort de leur vie passée. La subtilité du propos tenait à la capacité des personnages à se lier même dans la mort. Il y avait déjà-là une forme de rébellion contre ce que fût la vie sur terre, mais avec une douceur infinie qui baignait le propos dans un cocon ouaté. L’œuvre de Kore-eda était ainsi encore assez peu liée au « monde réel », malgré son passé de documentariste.

Avec Distance, il parlera encore un peu plus de l’absence, du besoin de combler un vide, en s’approchant au plus près de l’intimité de ses personnages en ayant recours à un procédé peu utilisé ensuite dans son cinéma, la caméra à l’épaule. Pas de maniérisme ici, mais la volonté, comme toujours, d’être au centre de ses personnages avec sa caméra, tout en leur laissant l’espace nécessaire pour respirer, exister, se transcender.

Nobody Knows marque en 2003 la naissance de l’enfance dans le cinéma du réalisateur japonais. En effet, on y retrouve une tribu d’enfants abandonnés par une mère qui ne les a jamais déclarés à l’état civil. Ils n’existent donc pas, mais doivent pourtant (sur)vivre tous ensemble. Avec l’inoubliable petite Yuki, on pense instantanément à la Yuri d’Une affaire de famille, mêmes regards distanciés et tristes sur le monde, même capacité à s’éloigner pourtant de la tristesse en choisissant l’enfance, sans niaiserie, même maturité. Et mêmes destins brisés, à quelques variations près.

Still Walking possède, lui aussi, des thématiques communes à Une affaire de famille. On y mange déjà beaucoup, comme souvent dans l’œuvre du réalisateur. Mais surtout on s’y retrouve, on y partage la vie, les scènes du quotidien, avec toujours l’absence en toile de fond, ici un frère disparu quinze ans plus tôt. Kore-eda entremêle les générations dans ce film apaisé et apaisant, qui dit comment chez soi l’on est toujours un peu le même, malgré les infinis changements que la vie engage pour chacun. Qu’es-ce que la vie d’ailleurs ? Question posée à travers une poupée gonflable qui prend vie, dans son film (Air Doll) le plus corporel avant Une affaire de famille. Là encore, complexité des sentiments, de l’approche, mais limpidité d’un propos qui sublime l’humanité, tout en en montrant les travers.

I wish marquera ensuite avec Tel père, tel fils, Notre petite sœur et Après la tempête, une série de variations plus anecdotiques dans la filmographie de Kore-eda. Les films sont pour la plupart lumineux, traversés toujours par la question de l’enfance, de la construction de soi et par les liens qui unissent les êtres entre eux. La colère est moins marquée, même si Tel père, tel fils, permet à ses personnages d’aller contre l’urbanisation des sentiments, en amenant un homme froid à « devenir père » littéralement, même d’un fils qui n’est pas de son sang. Il apprendra à voir à travers lui un monde qu’il a depuis longtemps déshumanisé dans son esprit. I wish est le film le plus joyeux de Kore-eda, marqué par les rêves d’enfance, tout comme Notre petite sœur renoue avec un cinéma tendre et plus posé où la simple réunion des êtres suffit à créer l’émotion. L’arrivée d’une petite sœur dans une famille endeuillée redéfinit une fois encore la notion de lien filial et d’affinité. Enfin, Après la tempête, confronte les êtres les uns aux autres, semblant leur donner une seconde chance, pour mieux la reprendre ensuite. Avec ce personnage qui tente de « se faire une place » dans la vie de son fils, comme le résume le synopsis du film, Kore-eda mesure la capacité de son œuvre à offrir une place à chacun, sans forcer le rapprochement des uns et des autres.

En Liberté !

Une affaire de famille pousse le curseur du lien encore plus fort avec une famille entièrement factice mais pourtant étonnamment liée, même dans ses bassesses les plus fortes. Est-ce l’argent, est-ce l’arnaque ou le crime, qui lient tout ces êtres ou l’amour véritable? En faisant murmurer des déclarations d’amour à ses personnages, en choisissant de ne pas complètement terminer son film (le dernier plan est ambigu, ouvert et bouleversant), Kore-eda dit mieux que toute son œuvre dernière lui qu’il n’y a pas qu’une vérité sur l’humanité, que tous nos actes nous construisent et pas simplement un moment donné, privé d’une lecture plus large. D’ailleurs, le prochain film de Kore-eda, entièrement tourné en France avec des actrices françaises et, tiens tiens nous en parlions à l’instant, titré La vérité (…), n’a pas fini de jeter définitivement un vent de liberté dans l’œuvre de plus en plus riche et puissante d’un cinéaste nécessaire, apaisé et révolté à la fois, conscient des enjeux qui l’entourent comme capable de créer des bulles autour de son cinéma humaniste et profondément beau.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Woman and Child : la vengeance d’une femme

Avec "Woman and Child", Saeed Roustaee trace le destin d'une femme déterminée à trouver les coupables du malheur qui l'accable pour les châtier. Le portrait poignant d'une Médée autant que d'une Méduse qui, impuissante à se venger, finira par choisir une autre voie. Magistralement mise en scène.