Les Valseuses, un film de Bertrand Blier : Critique

Sorti en 1974, Les Valseuses de Bertrand Blier reste encore aujourd’hui culte. A la fois libéré et provocateur, le film a choqué, bien que porté par nombre d’acteurs formidables, dont la plus connue à l’époque, Jeanne Moreau.

On se rappelle de l’affiche et de son trio d’acteurs : Miou-Miou, légèrement vêtue, laissant apparaître un sein, aux bras de deux grands costauds que sont Gérard Depardieu et Patrick Dewaere. Ils ne le savent pas encore mais Les Valseuses rencontrera un succès public immédiat à sa sortie en salles. Le succès est à double tranchant : la critique conservatrice déteste le film (on se doute pourquoi), alors que Depardieu et Dewaere deviennent des vedettes. Pas un film ne se fera sans eux par la suite.

Tout commence avec Jean-Claude et Pierrot, arpentant les rues désertes à la poursuite d’une dame distinguée. Ils la harcèlent, la suivent, lui mettent la main aux fesses, lui font peur. D’entrée de jeu, nous ne savons que penser de nos deux héros : seraient-ils gentils et feraient-ils cela juste pour s’amuser (et encore, c’est limite), ou bien ont-ils vraiment pour but de la violer ? On ne le saura pas, car d’autres habitants les prennent en chasse. Et voilà les deux compères en cavale, poursuivis par la France morale. C’est là un des motifs du film : la fuite en avant. Tel un road-movie, Les Valseuses suit Jean-Claude et Pierrot sur les routes de France, sans aucun but, ou peut-être le seul, « trouver un cul ». C’est ainsi que le film est construit presque par épisodes, avec comme fil rouge la figure de Marie-Ange (Miou-Miou), la seule femme qu’ils trouvent, mais qu’ils n’arrivent pas à faire jouir. On se souvient de cette scène un peu dérangeante mais surtout hilarante des deux nigauds qui s’efforcent de faire l’amour à la fille, en essayant toutes les techniques possibles, ce qui a pour unique conséquence de la faire bailler. « -Elle ferme les yeux ? – Non. -Elle se mord les lèvres ? -Non. -Elle transpire sous les bras ? -Non non. » se demandent-ils, inquiets.

Au-delà de leur misogynie et de leur arrogance, c’est cette inquiétude qui rend les deux personnages masculins touchants. D’abord Pierrot, inquiet par la balle qu’il s’est prise et qui l’empêche de bander. Puis, Marie-Ange qu’ils peinent à contenter et qu’ils dénigrent, frustrés, avec des expressions alambiquées (« juste un trou avec du poil autour ») qui font sourire tant elles paraissent injustifiées. Touchés dans leur estime par cette fille, ils redeviennent plein d’assurance avec les autres femmes. Dans un train, ils tombent sur une mère seule, en train d’allaiter son bébé. Ils insistent pour avoir leur part. Ainsi, Jean-Claude et Pierrot sont comparés ici à deux enfants, deux gamins qui se cherchent une mère. C’est d’autant plus vrai lorsqu’ils vont voir Jeanne (Jeanne Moreau), une « vieille » tout juste sortie de prison.

Il faut s’arrêter un instant sur le rôle tenu par Moreau. Elle joue cette femme à peine sortie de prison que les deux jeunes hommes suivent et séduisent jusqu’à la mener au lit. Actrice star depuis les années 50, son implication dans le film rassure les producteurs et permet aux Valseuses de voir le jour. Son rôle est décrit par Bertrand Blier comme central. C’est effectivement le personnage le plus marquant, le plus digne aussi, comme une parenthèse pessimiste à l’intérieur de cette aventure. Jusqu’à maintenant, les désirs et préoccupations de la gent féminine étaient superbement ignorés par Jean-Claude et Pierrot, à l’instar de Marie-Ange qui veut qu’on l’embrasse et qui en a marre qu’on prenne son cul pour un moulin. Mais lorsque Jeanne parle de sa ménopause, c’est avec gravité. La relation qu’ils ont avec Jeanne est belle, et marquera un tournant dans la vie des deux garçons devenus hommes. Dans la seconde moitié du film, ils réussiront à faire jouir Jeanne, et ils éduqueront même une jeune fille aux premiers amours (Isabelle Huppert).

Que l’on ne s’y trompe pas : Les Valseuses contient quelques scènes très érotiques. La scène la plus belle reste celle avec Jeanne Moreau. On pense à Nymphomaniac dans la manière dont le sexe est abordé, presque aussi trivial (pour l’époque) et avec autant de respect. Très souvent à trois (les deux bonhommes partagent tout), de la tétée au dépucelage en passant par une tentative de rapport homosexuel (a-t-il eu lieu ou pas ?), tout est dans la suggestion. On ne voit rien mais on voit tout. Cela ne concerne pas seulement les scènes de sexe : le montage fait de nombreuses coupes à la limite du faux raccord, mais qui apparaissent très godardiennes. Elles sont en fait une marque de liberté et d’accélération : tout va trop vite, il faut partir. L’ambiguïté reste jusqu’au plan final, où la voiture rentre dans un tunnel, telle la fin ouverte de Thelma et Louise.

Provocateur à souhait, le film de Blier donne un nouveau souffle dans le cinéma français à sa sortie en 1974, sous le pompidolisme. Plus que tout, c’est l’envie de tâcher et de déranger la France bien rangée qui prime, ainsi il en va de cette pauvre bourgeoise ridiculisée en début de film, mais également de Jacqueline qui quitte ses vieux cons de parents, en leur piquant leur fric au passage. De plus, le personnage de Miou-Miou prénommé Marie-Ange ne trompe pas : elle est la dépravation du catholicisme puritain.

Les Valseuses : Extrait

Les Valseuses : Fiche Technique

Titre : Les Valseuses
Réalisateur : Bertrand Blier
Scénario : Bertrand Blier
Interprétation : Gérard Depardieu, Patrick Dewaere, Miou-Miou, Jeanne Moreau, Brigitte Fossey, Isabelle Huppert
Image : Bruno Nuytten
Musique : Stéphane Grapelli
Montage : Kenout Peltier
Producteur : Paul Claudon
Durée : 1h57
Sortie : 20 mars 1974

France – 1974

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