Vivre dans la peur, un film d’Akira Kurosawa : critique DVD

Synopsis : Le professeur Harada, dentiste de profession, est consultant auprès d’un tribunal. Il est appelé pour donner son avis sur un cas particulier : des enfants veulent placer leur père, Kiichi Nakajima, sous tutelle en le déclarant irresponsable. En effet, depuis un moment, celui-ci, terrorisé par la bombe atomique, déclare qu’il veut fuir au Brésil en amenant toute sa famille.

Juste après Les Sept Samouraïs, Akira Kurosawa signe un film politique et un drame émouvant sur le péril nucléaire

En 1955, Akira Kurosawa est un cinéaste mondialement connu. Le Lion d’or et l’Oscar du meilleur film étranger attribués à Rashômon ont fait de lui le premier réalisateur japonais dont les films sont présentés en Occident. Ses œuvres connaissent un succès rare.

La place de Vivre dans la peur, coincé chronologiquement entre Les Sept Samouraïs et Le Château de l’Araignée (c’est-à-dire entre deux des plus grands chefs-d’œuvre du cinéaste, et ce n’est pas peu dire), fait que ce film est souvent considéré comme mineur actuellement, dans l’ombre de deux monuments. Pourtant, malgré quelques maladresses, Vivre dans la peur est un très bon film et son sujet peut toujours toucher les spectateurs actuels.

Qui est le plus fou ?

Dès la fin de la guerre, le Japon est occupé par les Américains. La censure officielle est finie depuis 1949, mais il reste des sujets tabous. Les bombes atomiques en font partie. Généralement, les grands studios refusent de produire des films traitant directement d’Hiroshima ou Nagasaki. Mais le sujet, encore présents dans bien des esprits, ne peut être tu trop longtemps. Et, en ce milieu des années 50, on le voit resurgir de façon indirecte. En 1954, Ishirô Honda (qui avait été l’assistant réalisateur de Kurosawa sur Chien enragé) réalise Godzilla, l’histoire d’un monstre qui ravage les villes nippones après avoir été réveillé par des essais nucléaires.

Un an plus tard, Akira Kurosawa s’attaque au sujet, mais pas frontalement. Lui qui était si humaniste, si proche de ses personnages, va parler de la bombe à travers le portrait d’un personnage particulier, un chef d’entreprise que la peur d’une attaque nucléaire va entraîner dans la folie.

Et au lieu de faire de longs discours, Kurosawa va plutôt employer les moyens que lui offre le cinéma pour implanter une ambiance anxiogène et nous faire partager cette peur. La chaleur étouffante, les éclairs violents, la pluie quasiment incessante, tout rappelle ces explosions qui peuvent survenir à chaque instant.

Car, dans ce film, il n’est pas question de se souvenir d’Hiroshima ou Nagasaki (comme ce sera le cas dans un des derniers films du cinéaste, Rhapsodie en août, film sur la mémoire de ces catastrophes). Ici, il s’agit plutôt de prévenir un peuple jugé trop insouciant que le cataclysme nucléaire peut resurgir à chaque instant. Comme le dit un médecin à la fin du film : « Est-ce vraiment lui le fou, ou est-ce nous, qui restons impassibles en ces temps de folie ? ». Le film se veut donc un cri d’alerte face à un peuple nippon que Kurosawa juge inconscient, trop occupé à reconstruire un pays et à profiter du grand boom économique que vit alors l’archipel.

Peuple sous tutelle

« Vous ne pouvez rien faire », dira un personnage en parlant à Nakajima. La mise sous tutelle de ce père de famille présente deux aspects essentiels à l’histoire. D’un côté, elle montre bien les changements sociaux survenus au Japon. Depuis l’ère Meiji et son ouverture à l’Occident, mais surtout avec l’occupation américaine, la société nippone s’est fortement occidentalisée et s’est éloignée de ses valeurs traditionnelles. Ici, Kurosawa montre bien la disparition du respect dû aux anciens, qui était pourtant une part essentielle de la culture japonaise. Voir Nakajima s’agenouiller et s’humilier pour supplier ses enfants, c’est bien assister à la déchéance honteuse d’un père de famille, quelque chose qui était inconcevable dans le Japon classique.

Et c’est bien là une des sources d’incompréhension entre le père et ses enfants. Kiichi vit dans le passé. Avec sa femme et les maîtresses qu’il entretient au vu et au su de tout le monde, il se comporte en seigneur médiéval et paraît complètement décalé aux yeux de ses enfants, ce qui justifie, en partie, la mise sous tutelle.

Mais cet acte est aussi symbolique de l’état du Japon en 1955, pays toujours occupé par les Américains où le gouvernement n’est pas totalement libre de faire ce qu’il veut. Aux yeux de Kurosawa, c’est comme si tout le peuple japonais était mis sous tutelle, ne pouvant décider souverainement de l’attitude à tenir en cette période de Guerre Froide (alors que la guerre de Corée s’est déroulée à quelques encablures seulement).

En bref, Kurosawa, avec sa maîtrise habituelle de la mise en scène, fait un film émouvant et effrayant à la fois, non dénué d’enjeux politiques. Et si on pourrait lui reprocher d’avoir abusé du maquillage pour vieillir Mifune, il faut quand même recommander ce très beau film qui s’inscrit pleinement dans les thématiques du génial cinéaste.

Vivre dans la peur est édité aux éditions Wild Side ; le coffret DVD+ Blu-ray + livret sort le 27 avril 2016

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Vivre dans la peur – Extrait

Vivre dans la peur- Fiche technique

Titre original : ikimono no kiroku
Réalisateur : Akira Kurosawa
Scénario : Shinobu Hashimoto, Hideo Oguni
Interprètes : Toshiro Mifune (Kiichi Nakajima), Takashi Shimura (Harada), Kyoko Aoyama (Suê), Minoru Chiaki (Jiro)…
Photographie : Asakazu Nakai
Musique : Masaru Satô, Fumio Hayasaka
Production : Sôjirô Motoki
Société de production : Toho Company
Société de distribution : Toho Company
Durée : 100 minutes
Genre : Drame
Date de sortie (France) : avril 1956

Japon- 1955

 

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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