Rétrospective Pedro Almodovar : Femmes au bord de la crise de nerfs

Grâce à ses cinq Goyas, son premier succès en France (près de 600 000 entrées) mais aussi ses nominations aux prix du meilleur scénario à Venise et du meilleur film étranger aux Oscars, Femmes au bord de la crise de nerfs est le film qui fit connaître le style visuel ouvertement artificiel et criard d’Almodovar à l’international. Mais pas seulement.

Synopsis : Pepa, une célèbre comédienne de doublage, se fait brutalement quitter par Ivan, son collègue et amant. Plutôt que se laisser démener, elle mène l’enquête et lui découvre d’autres conquêtes puis rencontre son fils, tout aussi charmeur. L’arrivée chez elle d’une amie, elle aussi perturbée par une récente relation, va encore compliquer les choses.

Vaudeville à la sauce movida

Après une dizaine d’années à briller au sein du milieu underground madrilène grâce à ses films en rupture avec la bien-pensance héritée de la tradition catholique et du franquisme, Pedro Almodovar entame en 1988 un processus de maturité artistique qui le fit aussitôt entrer dans la cour des grands. Bien que toujours fidèle à son écriture faite de figures féminines hautes en couleurs, le cinéaste, alors âgé de 38 ans, s’occupe pour la première fois davantage de la cohérence de son scénario que de son souci de créer un véritable patchwork visuel de la culture populaire puisqu’il adapte à sa guise une pièce de théâtre de Jean Cocteau. C’est donc avec une fluidité qui rompt radicalement avec le foisonnement foutraque de Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier réalisé 8 ans plus tôt, qu’Almodovar tisse autour de Pepa toute une galerie de personnages de femmes toutes plus borderline les unes que les autres. Cette hystérie féminine, qui aurait aisément pu être qualifiée de misogyne si elle n’était pas le chaînon d’une filmographie si féministe, est au contraire une dénonciation brutale de stéréotypes que le scénario s’amuse à amplifier jusqu’à l’absurde.

Ce second degré s’accorde à la superficialité des décors (criards et assumés dès le plan d’ouverture) et au kitsch apporté par leurs couleurs flamboyantes mais non moins pleines de significations. Ce travail visant à assumer la barrière entre le vrai et le faux ne fait que se renforcer dans la mise en scène proche du théâtre filmé de certaines scènes en intérieur et dans l’absence de résolution concrète à la fin. Mais toute l’intelligence d’Almodovar se retrouve dans les habiles mises en abyme qu’il installe dans son univers visuel factice, sur les plans aussi bien diégétique que formel. En plus de créer une fausse publicité dans laquelle Pepa fait référence à un rôle qui lui tient à la peau, le réalisateur exploite plus que jamais le cinéma. Dans la première partie, le doublage du classique Johnny Guitar sert à introduire des échanges à distances entre Pepa et Ivan, après quoi se multiplient les références filmiques, dont un rêve tout fellinien ou encore une scène de course-poursuite en voitures digne d’un polar hollywoodien. Autant de clins d’œil, pas toujours subtils, qui jouent de façon ludique avec les attentes du spectateur.

Entre direction artistique pétaradante et narration apaisée, entre liberté de ton et détournement acerbe des rapports hommes/femmes les plus conflictuels, Pedro Almodovar atteint la synthèse de ses œuvres précédentes et offre une clé nécessaire pour pleinement saisir les suivantes.

Tandis que le non-respect des codes basiques de la grammaire cinématographique se révèle accompagné d’une incontestable maitrise du médium, un humour parodique nait peu à peu de cette histoire baroque et invraisemblable mais trop déjantée pour être, à un seul instant, prise au sérieux. Cette efficience délirante teintée de contestation socio-culturelle et de progressisme féministe, qui sont des thématiques déjà présentes dans ses longs-métrages antérieurs, valut aussitôt à Almodovar d’être dès lors considéré comme un véritable auteur par des cinéphiles qui, jusque-là, n’assimilaient les élucubrations de la modiva qu’à un effet de mode immature. Autant dire que Femmes au bord de la crise de nerfs représente une date majeure non seulement dans la carrière de son réalisateur mais pour le cinéma espagnol tout entier.

Pour ses acteurs aussi, ce film marqua un tournant… mais pas forcément aussi bénéfique. En effet, son actrice principale Carmen Maura, qui était pourtant présente dans tous les films antérieurs d’Almodovar, se fâcha avec le cinéaste au point de n’être rappelée par lui que 18 ans plus tard dans le très auto-référencé Volver. C’est la jeune Rossy De Palma, qui avait fait sa première apparition l’année précédente dans La loi du désir, qui devint après coup une figure (et quelle figure !) indissociable du cinéma d’Almodovar et enchaina aussitôt les rôles des deux côtés des Pyrénées. Mais le rayonnement international du film permit surtout à Antonio Banderas de débuter sa carrière hollywoodienne, de Philadelphia (1993) à Expendables 3 (2014). Au-delà de ces anecdotes, il est bon de reconnaitre à Femmes au bord de la crise de nerfs d’être également la marque du talent d’Almodovar pour s’entourer et tirer le meilleur parti de comédiens au fort potentiel, et ce dans des registres aussi bien comiques que mélodramatiques. Des genres qui s’affirmeront dans les films à venir.

Dans sa façon de jouer sur les limites de la fiction pour mieux pointer du doigt les revers d’une réalité altérée par sa propre artificialité, Pedro Almodovar fait mieux que signer un marivaudage bariolé : il met au point une réflexion métafilmique dont l’amertume se cache derrière un humour décalé. Aujourd’hui injustement désavoué par le grand public, Femmes au bord de la crise de nerfs n’en reste pas moins une référence pour de nombreux cinéastes désireux de jouer avec ce que le cinéma européen peut avoir de plus kitsch.

Femmes au bord de la crise de nerfs : Bande-annonce (VF)

Femmes au bord de la crise de nerfs : Fiche Technique

Titre original : Mujeres al borde de un ataque de nervios
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Carmen Maura, Antonio Banderas, Julieta Serrano, María Barranco, Rossy de Palma, Kiti Mánver, Guillermo Montesinos…
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : José Salcedo
Musique : Bernardo Bonezzi
Direction artistique : Emilio Cañuelo, Félix Murcia
Production : Agustín Almodóvar, Pedro Almodóvar, Antonio Llorens
Studios de production : El Deseo, Laurenfilm
Genre : Comédie dramatique
Durée : 85 minutes
Date de sortie : 1er avril 1989

 

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Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
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