Grâce à l’impulsion de la Central Motion Picture Corporation, In Our Time est devenu un film à sketches fondateur du Nouveau Cinéma taïwanais, réalisé collectivement par Edward Yang, Yi Chang, Ko I-chen et Tao Te-chen. Œuvre chorale aux tonalités douces-amères, elle explore avec une grande sensibilité des moments charnières de la vie – de l’enfance à l’entrée dans l’âge adulte – à travers quatre récits distincts mais unis par une même attention au quotidien et aux vibrations de l’existence. La participation d’Edward Yang, alors encore inconnu, donne déjà un aperçu de l’acuité narrative et visuelle qui marquera par la suite sa carrière internationale.
Situé à un moment de bascule historique, In Our Time occupe une place essentielle dans l’histoire du cinéma taïwanais. Il rompt avec les productions commerciales et les mélodrames officiels de l’époque pour proposer un regard plus intime, plus réaliste et parfois teinté d’un humour discret sur la société contemporaine. Ce film-manifeste annonce une nouvelle génération de cinéastes désireux de raconter Taïwan de l’intérieur, avec une poésie du banal et une liberté de ton qui influenceront durablement les décennies suivantes.
Le dinosaure et l’enfant
Dans La Tête de Petit Dragon, Tao Te-chen ouvre In Our Time par un geste de cinéma à la fois humble et visionnaire : raconter le monde à hauteur d’enfant. Son jeune protagoniste, Hsiao-mao, erre dans un foyer qui le rejette et dans une cour d’école où les camarades ne voient en lui qu’une cible facile. La mise en scène, toute en respiration, fragments quotidiens et touches d’onirisme, traduit ce double mouvement : un réel rugueux, implacable, et la force vitale de l’imagination qui devient refuge. Ce regard enfantin, tendre et lucide, irrigue d’ailleurs l’ensemble du film : chaque segment d’In Our Time explore une étape de la vie, mais tous partagent cette même volonté de saisir l’intime au milieu d’un Taïwan en mutation. Ce premier court-métrage en trace les contours initiaux avec une sincérité qui annonce les ambitions plus vastes du Taiwan New Cinema.

Le dinosaure auquel Hsiao-mao s’attache devient alors bien plus qu’un jouet. Il incarne la permanence face à une réalité instable, la résistance silencieuse d’un être minuscule dans un monde qui le dépasse. Ce petit animal préhistorique, fragile dans ses mains, lui offre à la fois un compagnon et un talisman : une créature d’un autre temps pour supporter le présent, un symbole de survivance pour échapper à l’effritement familial. Plus tard, les autres courts-métrages du film prolongeront cette quête : chez Edward Yang, l’adolescence cherche d’autres repères pour appréhender le désir ; chez Ko I-chen et Chang Yi, la jeunesse adulte tente d’habiter un monde social contraignant. Tous poursuivent le même fil : comment grandir lorsque le monde ne vous accueille pas tout à fait ?
Ce premier segment s’inscrit ainsi pleinement dans l’esthétique naissante de la Nouvelle Vague taïwanaise : dépouillement narratif, observation du quotidien, profondeur émotionnelle sans emphase. Tao Te-chen capte la poésie du banal, laisse parler les silences et les gestes timides de l’enfance, et parvient à faire du moindre objet un pont vers l’imaginaire. À travers Hsiao-mao et son dinosaure, il pose la question que chacun des réalisateurs développera à sa manière : pour survivre au réel, faut-il s’en évader, l’apprivoiser ou simplement apprendre à le regarder autrement ?
L’éveil et le monde
Avec Expectation, Edward Yang signe l’un des segments les plus aboutis d’In Our Time. Il s’appuie sur une intrigue d’apparence simple – la naissance du désir chez Hsiao-fen, adolescente timide et curieuse – mais en déploie chaque nuance avec une délicatesse rare. Là où certains réalisateurs auraient versé dans le mélodrame, Yang choisit la grâce : un enchaînement de sensations, de regards suspendus et de gestes infimes dont la musique de Du Du-chi prolonge la légèreté presque tactile. Le nouveau pensionnaire, étudiant séduisant, est filmé non pas comme un homme réel, mais comme un rêve : halo lumineux, plans serrés sur sa silhouette parfaite, présence magnifiée par le regard de la jeune fille. L’élan sentimental qui naît en Hsiao-fen n’a rien de naïf. Yang fait du premier émoi une complexité intime et une contradiction fondatrice.

Mais la force du segment tient aussi à ce qu’Edward Yang inscrit cette histoire dans un contexte social précis, celui d’un Taïwan des années 60 qui s’ouvre au monde par la radio et la télévision, autant de bribes de culture occidentale qui traversent les murs des appartements. Hsiao-fen découvre sa propre instabilité dans un pays qui se transforme tout aussi vite. L’adolescence n’est pas seulement une affaire de cœur : c’est une période où chaque protagoniste doit apprendre quelque chose par lui-même pour exister dans un paysage nouveau, encore marqué par l’arrivée massive de familles continentales après 1949. La mère de Hsiao-fen, issue de cette migration, cristallise une pression sociale et scolaire devenue la norme – un témoignage en creux de l’histoire récente de l’île. Et dans cette société en recomposition, même apprendre à faire du vélo devient le symbole d’une autonomie fragile et incertaine.
Ce qui frappe, c’est à quel point Yang parvient à condenser tout cela dans une trentaine de minutes sans jamais alourdir le récit. Son sens du cadre et du rythme témoigne d’une maîtrise formelle étonnante pour une première œuvre. Il suffit d’évoquer la séquence où Hsiao-fen découvre ses premières règles : filmée avec une sobriété presque pudique, elle refuse l’emphase pour mieux révéler la poésie discrète de l’expérience. Ce moment, d’une simplicité désarmante, en dit davantage sur la vulnérabilité de l’adolescence que bien des discours appuyés.
Ainsi, Expectation s’impose comme le cœur battant de l’anthologie : le segment qui, tout en respectant la ligne esthétique de la Nouvelle Vague taïwanaise – observation du quotidien, attention au sensible, refus du spectaculaire – parvient à s’en détacher par sa finesse émotionnelle et la fluidité de sa mise en scène. Edward Yang y embrasse simultanément l’intime et le collectif, la rêverie et le réel, offrant une méditation sur l’éphémère : celui des sentiments, des âges de la vie et d’un pays encore en recherche de lui-même. À travers Hsiao-fen, il capte le moment où l’on comprend que cette prise de conscience, aussi douce que douloureuse, est peut-être la véritable naissance du regard.
Une jeunesse volontaire
Au menu du troisième segment réalisé par Ko I-chen, La Grenouille Sauteuse poursuit le mouvement ascendant esquissé par les deux premiers segments d’In Our Time. Après l’enfance rêveuse de Tao Te-chen et l’adolescence frémissante d’Edward Yang, vient le temps de la jeunesse qui cherche à s’affirmer. Tu Shih-lien, étudiant hésitant mais volontaire, cristallise cette période de la vie où l’on tâtonne encore, où l’on parle beaucoup pour masquer ce que l’on ne sait pas encore de soi. Le segment, plus bavard et démonstratif que les autres, fait de cette agitation une matière première. Ko I-chen filme une génération en transit, en pleine effervescence, coincée entre le poids des attentes universitaires et l’envie de tracer une voie propre.

À travers l’épreuve sportive qui devient le pivot du récit – redorer l’honneur de son école face à des athlètes étrangers – le film raconte bien plus qu’une compétition. Il parle de Taïwan, de son rapport complexe à l’identité et à la reconnaissance, de la nécessité de « sauter » par-dessus les doutes historiques et culturels pour exister pleinement. Là où Yang révélait l’intériorité d’une jeune fille dans un pays qui s’ouvrait au monde, Ko I-chen montre cette ouverture comme un défi collectif : une jeunesse qui doit affirmer sa légitimité par l’action, par l’effort, par un courage quotidien qui n’a rien de spectaculaire. Ce défi final devient alors une métaphore limpide : la quête identitaire se joue dans la capacité de persévérer, même quand tout semble nous dépasser.
Si le segment souffre parfois d’un rythme inégal et de quelques insistances, il n’en demeure pas moins profondément attachant et juste. Son dénouement, sans mélodrame, crée cette sensation rare d’un courage simple, presque modeste, qui résonne avec l’esprit global d’In Our Time. Ko I-chen parvient à inscrire sa vision dans la continuité esthétique de la Nouvelle Vague taïwanaise tout en offrant une énergie plus directe et plus bruyante, qui enrichit l’ensemble. La Grenouille Sauteuse est ainsi un chaînon essentiel, un récit de libre arbitre et de détermination qui complète, avec ses propres forces et fragilités. Une petite fresque du passage à l’âge adulte.
Le couple invisible
Dans Dites-moi votre nom, Chang Yi clôt In Our Time sur une note de légèreté teintée d’ironie, en suivant un jeune couple tout juste installé dans un nouveau quartier. Fraîchement mariés, ils se retrouvent anonymes aux yeux de tous : lui ne parvient même pas à convaincre les voisins qu’il est bien le locataire de l’appartement – faute de clé et de reconnaissance – tandis qu’elle découvre, dès son premier jour de travail, qu’elle n’existe pas encore vraiment dans la structure administrative de son entreprise. Chang Yi transforme ces situations du quotidien en un ballet comique où l’identité sociale ne tient qu’à des détails absurdes : le mari en caleçon enfermé à l’extérieur de chez lui, un badge oublié, une boîte aux lettres mal étiquetée et des voisin suspicieux. À travers ces petites scènes, il dresse un portrait malicieux d’un Taïwan urbain en pleine modernisation, où être adulte ne signifie pas forcément être reconnu, ni même être compris.

Ce dernier segment interroge ainsi la manière dont on devient un « citoyen » taïwanais – non pas au sens institutionnel du terme, mais au sens intime et social : exister aux yeux des autres, trouver sa place dans un quartier, dans une entreprise, dans un mariage. Là où les trois premiers courts-métrages exploraient l’enfance, l’adolescence et la jeunesse en quête de soi, Dites-moi votre nom montre que l’âge adulte reste rempli de zones d’incertitude, où l’identité doit encore se construire pas à pas. Son humour, jamais moqueur, apporte une respiration douce à l’anthologie et souligne que grandir, dans le Taïwan des années 70-80, c’est aussi apprendre à naviguer dans les règles tacites de la société, à apprivoiser la bureaucratie, à accepter d’être un inconnu avant de devenir quelqu’un. Un final souriant qui, sans grandiloquence, rappelle que l’avenir ne se conquiert qu’en franchissant ces petites étapes du quotidien.
Ainsi, le Nouveau Cinéma taïwanais naît dans un éclat discret mais décisif avec In Our Time. Quatre récits, quatre regards, une même urgence à raconter la vie telle qu’elle se vit. De l’enfance cabossée aux tâtonnements de l’âge adulte, le film capte un pays en pleine métamorphose et révèle déjà des voix prêtes à bousculer les codes, à commencer par Edward Yang. En quelques gestes simples et autant de fulgurances, cette anthologie impose une nouvelle manière de filmer Taïwan : plus libre, plus intime, plus vraie. Un acte fondateur qui continue de résonner bien au-delà de son époque.
In Our Time : bande-annonce
In Our Time : fiche technique
Titre original : Guang yin de gu shi (littéralement : « Histoires au fil du temps »)
Réalisation et scénario : Tao Te-chen, Edward Yang, Ko I-chen, Yi Chang
Pays de production : Taïwan
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 1h50
Genre : Drame
Date de sortie : 1982




