Le Dahlia Noir : Une fleur si peu seyante à la boutonnière de De Palma

Quatre ans après un timide retour aux affaires avec Femme Fatale, Brian De Palma vampirise Le Dahlia Noir d’Ellroy dans une adaptation qui manque de bouquet.

Sorti de l’immense succès de Se7en, David Fincher avait émis l’idée d’adapter le premier Tome du quatuor de Los Angeles de James Ellroy, Le Dahlia noir. Un projet shooté en noir et blanc qui resta prisonnier dans les limbes du développement jusqu’à ce que le réalisateur de Fight Club ne décide de le convertir en série télé avec à son bord Mark Wahlberg dans le rôle du boxeur Leland Blanchard et Josh Hartnett dans celui de Bucky Bleichert. A nouveau recalé, Fincher jeta l’éponge et ce n’est qu’au milieu des années 2000 que Brian De Palma s’empara du projet, bien décidé à donner vie à cette Arlésienne cinématographique.

De Palma vs Curtis Hanson : Le contexte

La densité d’un livre de James Ellroy ne réclame en rien un traitement en surface. Pourtant, c’est en simplifiant à l’extrême sa narration et en taillant les essentielles secondes intrigues que De Palma va s’affranchir de l’œuvre originelle et en livrer une version tronquée assez loin de sa résonance sociale. Si le métrage amorce à juste titre une scène d’émeutes raciales au cœur de Los Angeles, il en contournera par la suite la politique pure pour se focaliser essentiellement sur son aspect spectaculaire : Le meurtre de Betty Short. Un choix assez radical qui éloigne l’ambition du film d’une réussite aussi probante que celle du L.A. Confidential de Curtis Hanson. Ce dernier aimait se focaliser sur le visage à multi-facettes du Los Angeles des années 50 et de son backstage empli de flics corrompus, d’une haine raciale à peine dissimulée, d’une presse people à sensations et de mœurs sexuels douteux pratiqués par les hauts fonctionnaires. Si la proposition d’adaptation de Hanson diffère de celle de De Palma, elle n’en dénature aucunement l’œuvre d’Ellroy car le principe est de livrer avant tout le portrait d’une Amérique rugueuse qui est encore bien loin d’accepter les mutations de son époque. En résumé, la réussite tient plus à brosser un arrière plan riche que d’en dessiner les contours en deux mouvements de caméra, histoire de planter un décor.

De Palma vs James Ellroy : La vision

Il est étonnant de constater que le réalisateur du dytique Scarface/L’Impasse avait, autrefois, accordé le soin nécessaire de dépeindre une toile de fond peu reluisante d’une Amérique noyée sous la coke ou les complots en tout genre (Blow Out). Preuve que le réalisateur oeuvrant au cœur même de l’après « Nouvel Hollywood » était toujours conscient de l’état de décomposition de son pays. Étrangement épluché de son intérêt contextuel, l’œuvre d’Ellroy vue par le prisme de De Palma visera nettement moins haut. Une ambition ramenée à celle du thriller gentiment excitant du samedi soir ou tout du moins à celui de l’imperfection incarnée par des opus comme L’Esprit de Cain ou Femme fatale. Après visionnage, Le Dahlia noir pourrait s’apparenter à un exercice un peu faiblard dépossédé d’une incarnation réelle navigant entre le souvenir des éclats de violence des Incorruptibles. La raison de cette pathologie cinématographique revient aux choix de De Palma de faire plier le matériau à sa convenance toute personnelle. Une espèce de mariage contre nature où le cinéaste montrerait qu’il est toujours le maître à bord, à l’image d’une scène de meurtre découpée avec précision qui lui redonnerait espoir en son cinéma. La rencontre entre le romancier Ellroy et le créateur de formes De Palma ne fera que se télescoper car ce sont bien deux artistes aux regards opposés qui se posent sur le meurtre de Betty Short. Celui du romancier est la métaphore douloureuse d’un pays au bord du chaos. Le constat sans détour que les hautes institutions ou les milieux artistiques friqués font main basse sur le peuple. A contrario, le style De Palma s’accompagne d’un plaisir égocentrique de base où la jouissance de filmer affirme sa volonté de tirer les ficelles de la narration. Les composantes de son cinéma sont d’ailleurs si personnelles qu’elles ont bien du mal à trouver une légitimité en dehors d’un système accouché par le réalisateur lui-même. Seul l’exercice du Blockbuster comme Mission Impossible et le fait d’être canalisé par un producteur peut apporter une plus-value à l’entreprise. Apposer sa griffe sur l’œuvre d’Ellroy reviendrait pour l’auteur de Phantom of the Paradise d’en dénaturer le propos ou tout du moins réduire sa fonction à celui de roman de gare. La démarche d’Ellroy consisterait plus en celle d’un architecte bâtisseur et De Palma en celle d’un super ouvrier qualifié. L’écart est à ce point que l’exercice va prendre une nouvelle tournure et ramener au premier plan les fantômes des thématiques Hitchcockiennes à l’instar d’un réflexe Pavlovien.

De Palma vs Alfred Hitchcock : Le double

Bien qu’embarrassant sur le plan de l’adaptation pure, Le Dahlia noir n’a pourtant rien d’un réel échec. Il se laisse même à certains moments contempler. La réussite plastique de la photographie de Vilmos Zsigmond et le montage de Bill Pankow n’y sont pas complètement étrangers. Débarrassé de l’ombre imposante du Bulldog (surnom de Ellroy), De Palma joue à nouveau la représentation d’une pièce qu’il connait par cœur, à commencer par la figure du double féminin incarnée par Kay Lake/Betty Short. Cherchant toujours la symétrie parfaite avec le Vertigo d’Hitchcock, l’opposition de la défunte et de son homologue vivante ravive un peu le plaisir du spectateur en y introduisant le morbide. Un reflet déformant de ses propres œuvres tout aussi proche d’un Body Double que d’un Obsession avec ses prémices de l’industrie du porno et ses tendances purement nécrophiles. Passionnant est le vieux sillon creusé par De Palma sur la représentation que l’on se fait de la mort et de la résurrection par une enveloppe de chair corporellement identique mais à la personnalité différente. Les parallèles entre Scottie Ferguson (James Stewart) et Bucky Bleichert (Josh Hartnett) se tissent avec autant de passion dans l’enquête qu’elles mèneront à une forme de pardon de la disparue. Et là réside la force d’une partie de l’oeuvre du cinéaste, sa capacité à créer la folie et l’obsession dans une boîte crânienne. Enfin, Les essais de Betty Short en noir et blanc avec en off la voix de De Palma dans le rôle d’un réalisateur peu scrupuleux achèvent le film dans son entreprise de cannibalisation. Une manière également de remettre à l’avant-poste la part égocentrique de son géniteur sur pellicule. De ce fait, les empoignades éclairs relatées par Ellroy s’effacent laissant apparaître toute la force priapique des mouvements d’appareil et de l’éclat d’une lame dans la pénombre. Bien loin de l’analyse du Bulldog, c’est la technique brute qui prend le relais avec un art consommé du découpage afin de panser les plaies de l’ignorance. On l’aura compris, dénaturer le style du chef de file du Nouvel Hollywood avec un Best seller ne servira à rien. De Palma est un homme de caractère et un hédoniste qui se résume en une image : le pilier phallique dressé vers le ciel en épilogue de Snake eyes comme un doigt d’honneur. Faut-il en rajouter ?

Le Dahlia Noir : Bande-annonce

Synopsis : Dans les années 40, à Los Angeles, Bucky et Lee, deux inspecteurs, s’attaquent à une affaire de meurtre particulièrement difficile. Une starlette, Elizabeth Short, a été découverte atrocement mutilée. Sa beauté et sa fin tragique deviennent les sujets de conversation de toute la ville.
Certains sont prêts à tout pour en tirer bénéfice… ou cacher leurs secrets. Quels étaient les liens de la victime avec la puissante famille Linscott ? Que vivait-elle dans son intimité ? Et avec qui ? Au-delà des apparences, l’enquête commence…

Le Dahlia Noir : Fiche Technique

Titre original : The Black Dahlia
Réalisation : Brian De Palma
Scénario : Josh Friedman, d’après Le Dahlia noir de James Ellroy
Interpretes : Josh Hartnett (Bucky Bleichert), Scarlett Johansson (Kay Lake), Hilary Swank (Madeleine Sprangue Linscott), Aaron Eckhart (Sergent Lee Blanchard), Mia Kirshner (Elizabeth Short), Rose McGowan (Sheryl Saddon), Patrick Fischler (Ellis Loew)…
Décors : Dante Ferretti
Costumes : Jenny Beavan
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Bill Pankow
Musique : Mark Isham
Producteur(s) : Rudy Cohen, Moshe Diamant, Art Linson, Avi Lerner
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Genre : drame, policier, thriller, film noir
Durée : 120 minutes
Date de sortie en France : 8 novembre 2006

États-Unis – 2005

Auteur ; Peter Quill

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