Rétro Jacques Audiard: Portrait d’un artiste

Jacques Audiard, un fils prodigue

Une fois de plus, Jacques Audiard se retrouve à Cannes pour y présenter son nouveau film, Dheepan, L’homme qui n’aimait plus la guerre. Rarement cinéaste aura eu un palmarès aussi fourni, chacun de ses six premiers films récoltant divers prix en France ou à l’étranger. Jacques Audiard est devenu incontournable dans le paysage cinématographique français, destin d’autant plus surprenant pour quelqu’un qui cherchait à fuir le 7ème art.

Etre le fils de Michel Audiard, le dialoguiste des Tontons Flingueurs, semble avoir eu un effet répulsif sur Jacques Audiard : « je ne voulais pas faire le même métier que mon père et j’ai mis beaucoup de temps à accepter l’idée que le cinéma est un mode d’expression[1] . » Du coup, il se dirigera plutôt vers les livres, la littérature, la philosophie, et entamera même des études de lettres. De cette passion pour les livres, il restera chez lui cet intérêt pour les scénarios très écrits, très travaillés, et le thème de la filiation, de la transmission entre père et fils deviendra un des sujets importants de son œuvre.

C’est par le biais du montage que Jacques Audiard entrera dans le cinéma : « J’y suis vraiment venu par accident. J’étais encore étudiant. Je tournais déjà mes petits films en Super 8. Et le montage m’a plu parce que c’était très concret. On apprend vraiment tout dans une salle de montage. Et monter, c’est aussi écrire. C’est une structure, un récit. »

Mais finalement, le passionné d’écriture se retrouvera vite dans les scénarios, d’abord avec son père. Jacques et Michel écriront ensemble le scénario de Mortelle Randonnée, réalisé par Claude Miller. Puis suivront, entre autres, Baxter, de Jérôme Boivin, Grosse Fatigue, de Michel Blanc et même Vénus Beauté (Institut) de Tonie Marshall.

Quête de liberté

Puis, en 1994, il se lancera dans la réalisation et signera une œuvre à la fois dense, diversifiée et cohérente, réaliste et poétique. Ses films se placent souvent à la limite des genres, un pied dedans et l’autre à l’extérieur, histoire d’éviter toute contrainte, de s’appuyer sur un genre pour le dépasser et prendre son envol. Du film noir au mélodrame en passant par les films de prison, Jacques Audiard essaie de ne pas se laisser enfermer dans des catégories.

La liberté constitue un thème de l’œuvre d’Audiard, tout autant qu’une méthode de travail. Thomas cherche à se libérer de l’emprise de son père dans De battre mon cœur s’est arrêté, alors que Malik parvient à obtenir une certaine liberté paradoxale tout en restant en prison (Un Prophète).

Cette volonté de se libérer constitue aussi un horizon du travail du cinéaste. Lui qui est un adepte des scénarios très écrits cherche aussi à s’en libérer quand il passe sur le plateau. Même s’il passe des années à finaliser son texte, il laisse la porte ouverte à la moindre suggestion des acteurs, improvisant parfois, remettant tout en cause à chaque scène tournée.

« J’ai une théorie qui est celle du plan incliné : il faut toujours pencher vers l’avant, à la limite du déséquilibre, avec les comédiens comme avec l’équipe technique, pour éviter que ça se stabilise. Pendant les répétitions, je fais travailler les comédiens avec un texte qui utilise des arguments du récit mais qui propose des situations différentes pour qu’ils restent frais et que le scénario ne s’use pas (…). Je garde des bouts de scène développés en marge du récit principal et qui peuvent créer un appel d’air, lancer les comédiens sur une piste qui n’était pas prévue. »

C’est ainsi que, de son propre aveu, il a développé l’histoire d’amour de Sur mes lèvres, entre Paul et Carla (Vincent Cassel et Emmanuelle Devos) sur des suggestions de la comédienne, lui n’ayant pas remarqué ici cette possibilité.

Paternité

Cette libération se montre aussi par rapport au thème de la paternité, que l’on retrouve dans plusieurs films. Le plus flagrant c’est dans De Battre mon cœur s’est arrêté, remake de Mélodie pour un tueur, de James Toback. « J’avais vu Mélodie pour un tueur à l’époque de sa sortie, à la fin des années 70. Je ne l’avais pas revu depuis et je gardais un fort souvenir du personnage du fils, un « bad boy » qui veut changer de vie et devenir pianiste concertiste. J’y ai vu une manière d’aborder les rapports entre père et fils de manière plus directe que ce que j’avais pu faire par le passé. Comment s’arrange-t-on de cet héritage ? Comment s’en dégage-t-on ? De qui est-on le fils ? D’un père ou d’une mère ? Quel choix fait-on, à partir de ça, pour s’inventer une histoire? »

Une fois de plus, on sent ce besoin de se libérer d’un poids (familial dans ce cas) pour pouvoir prendre son envol. Chercher sa propre voie, en s’appuyant sur celle des prédécesseurs pour pouvoir mieux s’en défaire le moment voulu. Le film montre bien que cet arrachement n’a rien de facile.

Ce thème de la paternité, que l’on retrouve dans d’autres films de façon plus ou moins évidente (Regarde les hommes tomber, Un Prophète…), permet au cinéaste d’instaurer une filmographie très masculine. Les films d’Audiard se déroulent souvent dans un monde fermé où les femmes sont peu présentes : « Il y a une forte tradition de films d’hommes en France, comme les films écrits par mon père ou Albert Simonin, Touchez pas au Grisbi, Le cave se rebiffe, avec Jean Gabin, dans lesquels passent des mots ou des gestes d’une douceur troublante. Ça m’a toujours intéressé de voir cette tendresse affleurer ce monde de « burnés » et, entre les personnages de Regarde les hommes tomber, je voulais que les rapports soient ambigus, retenus, que les choses ne soient pas données immédiatement. Le spectre des sentiments entre les hommes est très large. »

Réalisme et réalité

Ces sociétés fermées (ou non), le cinéaste les filme dans un subtil équilibre de réalisme et de création poétique. Ainsi, De Rouille et d’os « se situe entre la fable et le mélodrame. La fable parce que c’est comme si ce film pouvait être raconté par le personnage de l’enfant. Je sortais d’une histoire de prison, j’avais envie de quelque chose de plus large, de plus lumineux, qu’il y ait des femmes et des sentiments [2]. »

Faire appel au genre de la fable, cela permet à Audiard d’élargir le sens de ses films, qui ne sont plus uniquement des destins humains mais des symboles. Le personnage d’Un Héros très discret représente l’ensemble de la France qui se disait résistante sans l’avoir forcément été. Quant à la prison d’Un Prophète :

« Avec la prison, nous avons pu inventer un ancrage mythologique et décoller du réalisme. L’univers carcéral est une métaphore toute prête qui nous a fourni un cadre très réel pour parler d’exclusion, d’humiliation, de rapports de forces exaltés. On y admet tout de suite l’expression du racisme et de la violence, c’est presque une tournure de phrase. »

Cette volonté d’échapper au cadre trop strict du réalisme n’empêche pas Audiard de se poser des questions sur le rapport entre cinéma et réalité. « À quoi sert ce machin qu’on persiste à appeler cinéma et qui paraît parfois dépassé ? Qu’est-ce que cet outil ? Le prenons-nous tel qu’on nous l’a laissé ? Est-ce, tout simplement, le même outil ? Je suis persuadé que non. Comment fait-on, aujourd’hui, pour capter le réel et pour en rendre compte ? »

La liste des prix obtenus par jacques Audiard est impressionnante, aussi bien en France qu’à l’étranger. Une fois de plus, il est à Cannes cette année. La sortie de Dheepan est une occasion de se replonger dans une œuvre à la fois unie et multiple.

Interview – Jacques Audiard:

Jacques Audiard en quelques dates :

1976 : assistant-réalisateur sur Le Locataire, de Roman Polanski.

1982 : écriture du scénario de Mortelle Randonnée, en collaboration avec son père Michel Audiard.

1994 : Regarde Les Hommes Tomber

1999 : Victoire de la musique du meilleur clip pour La Nuit Je Mens, d’Alain Bashung

2006 : César du meilleur film pour De battre mon cœur s’est arrêté.

2009 : Grand Prix du festival de Cannes attribué au Prophète.

2015 : Dheepan, L’Homme qui n’aimait plus la guerre, en sélection officielle au Festival de Cannes.

[1] Sauf précision contraire, l’immense majorité des citations sont extraites d’un entretien que l’on trouve sur le site de Télérama 

[2]  Citation extraite d’un entretien paru dans Le Journal du Dimanche 

 

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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