Rétro Coen : Fargo – Critique du film

Noir comme neige

Qui peut se vanter d’avoir une filmographie aussi riche et hétéroclite que les frères Coen ? Ce travail en fratrie, récompensé à de très nombreuses reprises à Cannes ou aux Oscars, se démarque par une maîtrise absolue des récits et des personnages. Des protagonistes souvent simples, aux conduites aléatoires dans des univers sociaux corrompus par l’argent, la violence ou la solitude. Après avoir réalisé trois très bons films, oscillant entre la tragi-comédie et le thriller (« Sang pour sang », « Arizona Junior » et « Miller’s crossing »), ils obtiennent la consécration avec « Barton Fink » en 1991. Primé au festival de Cannes en 1996 de la Palme d’or, du prix de la mise en scène et du prix d’interprétation masculine, ce chef d’œuvre ancre l’univers des frères Coen et garantie le début de leur renommé au cinéma, les prémices du succès critique que sera Fargo.

Passé la légère déception qu’est « Le Grand Saut », Joël et Ethan se rachètent et subliment leur art en réalisant « Fargo », qui les propulse, avec leur 6ème réalisation, au rang des grands réalisateurs. Une véritable comédie noire subversive, primée à Cannes pour sa mise en scène et récompensée aux Oscars pour son scénario original et pour la prestation de Frances McDormand.

Le film démarre sur de longues étendues de neige, symbolisant la froideur de cet univers, empêchant les personnages de communiquer entre eux. Chaque protagoniste, par ses actes, se retrouve piégé dans un engrenage d’horreur tragi-comique, où chaque nouvelle action le mène vers sa perte. Le Minnesota est la terre natal des Coen, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le retour au pays est flamboyant.

Un homme, non satisfait de sa vie monotone auprès d’une femme naturellement stressée et d’un fils agaçant, se retrouve ruiné par son entreprise automobile. Il tente une opération aussi vaine qu’incroyablement naïve, faire enlever sa femme par des criminels pour soutirer une rançon auprès de son beau-père riche et méprisant. Cet homme, Jerry Lundegaard, interprété avec justesse par William H. Macy, incarne la quintessence d’un personnage « Coennien ». Crédule et faible, il se laisse manipuler par l’envie de l’argent, symbole d’une société corrompue et individualiste. On croirait voir par moment un véritable enfant, tant ses mimiques et son comportement puéril ressortent. Le plan, aussi absurde soit-il, entraînera une spirale tragique, aux conséquences des plus néfastes.

Comme nous indique l’affiche, on se surprend à rire de cette histoire aux finalités plus que dramatiques, notamment par des situations assez loufoques, en suivant les deux gangsters. Personnifiés par les brillants Steve Buscemi (Carl) et Peter Stormare (Gaear), les deux antagonistes sont étrangement hilarants dans leur rôle. Tandis qu’on rira des blagues aux goûts douteux de Carl, on se délectera, à notre grande surprise, du manque incroyable d’humanité de Gaear, personnage mi-animal, mi-humain. Leurs physiques s’harmonisent avec leurs mentalités, le phrasé hystérique de Buscemi s’allie parfaitement avec son humour noir, de même que le mutisme perturbant de Stormare s’unit avec sa désincarnation humaine.

De la même manière, pour le personnage de Marge Gunderson ainsi que son mari. Norm, interprétés, pour l’une par l’épatante Frances McDormand, récompensée d’un Oscar et pour l’autre par le très bon John Carroll Lynch. On ressent pour eux comme une tendresse amusée. Leur relation est une représentation d’une vie de couple réussie et heureuse mais distante, tout ce dont Jerry n’a pu se contenter. Nous sommes ici confrontés à des sentiments contradictoires, où la répulsion, la pitié et l’empathie peuvent s’éprouver pour chacun des personnages. Le regard désabusé et halluciné du spectateur passe avant tout par celui de Marge, qui semble atterrée par de tels comportements, par une telle stupidité, brillamment exprimée par sa réplique finale. Il s’en suit une interrogation sur la grossesse de Marge. Symbolisme de l’innocence dans un monde abruti par la corruption et la criminalité, la question se pose de procréer dans une société aussi pourrie, hallucinante de bêtises et d’une violence anthropique inouïe. Ainsi, les femmes comme Marge, aussi gentilles, compétentes et naïves soient-elles, se retrouvent happées dans un univers de délinquance.

Mais au-delà de cette franche réussite, dans la construction des personnages, qu’est-ce que les frères Coen souhaitent nous conter réellement ? En dehors de la froideur communicative entre les différents personnages, le duo de réalisateur nous montre à quel point l’être humain est prêt à tout pour de l’argent, allant jusqu’à mettre sa propre famille en danger. Les metteurs en scène choisissent de cadrer de longues étendues neigeuses, démontrant la vacuité des motivations des protagonistes. Et tout cela dans un film orienté plus thriller que d’habitude chez les Coen, en ajoutant une touche humoristique, une véritable comédie noire. Le film est néanmoins aussi drôle que révulsant, notamment par des pratiques criminels intolérables et par des comportements d’une stupidité sévère.

La froideur de l’univers réaliste est soulignée par la lancinante bande originale de Carter Burwell, ayant collaboré dans tous les premiers films des frères Coen. Elle se compose de discrètes notes de piano et de violons appuyant le tragique. Les orgues complètent les situations désespérées des personnages, piégés dans leurs engrenages tragiques.

À l’exception de pinaillage superficiel, essentiellement sur un rythme manquant parfois de rebondissements, peu de défauts transparaissent de cette œuvre, qu’on pourrait qualifier de parfaite si le terme de perfection était possible. Autant de louanges qu’il paraît nécessaire de souligner, tant les réalisateurs atteignent la quintessence de leur style, ce qui leur permettra de s’inscrire à l’international, dans le haut gratin des metteurs en scène de talent.

Ainsi, Fargo s’impose dans notre esprit comme l’une des œuvres majeurs des frères Coen. Par une mise en scène d’exception, primée à Cannes, des acteurs brillants, récompensés aux Oscars et un scénario d’une originalité et d’une fourberie rarement égalées, le film reste une des œuvres majeurs des années 90 et constitue un chef d’œuvre aussi drôle que révulsant.

Synopsis: En plein hiver, Jerry Lundegaard, un vendeur de voitures d’occasion à Minneapolis, a besoin d’un prêt de Wade Gustafson, son riche beau-père. Endetté jusqu’au cou, il fait appel à Carl Showalter et Gaear Grimsrud, deux malfrats, pour qu’ils enlèvent son épouse Jean. Il pourra ainsi partager avec les ravisseurs la rançon que Wade paiera pour la libération de sa fille. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu.

Fargo: Bande annonce

Fargo : Fiche Technique

Année : 1996.
Réalisation Et Scénario : Joel Coen.
Co-Scénariste : Ethan Coen.
Casting : Jerry Lundegaard (William H Macy), Marge Gunderson (Frances Mcdormand),Carl Showalter (Steve Buscemi), Gaear Grimsrud (Peter Stormare),Wade Gustafson (Harve Presnell), Jean Lundegaard (Kristin Rudrud), Norm Gunderson  (John Carroll Lynch), Shep Proudfoot (Steven Reevis), Mike Yanagita (Steve Park).
Directeur De La Photographie : Roger A Deakins.
Musique : Carter Burwell.
Production : Ethan Coen / Polygram / Working Title.
Distribution : Polygram Film Distribution.
Durée : 97 Minutes.

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Louis Verdoux
Louis Verdouxhttps://www.lemagducine.fr/
Louis Verdoux : Lycéen passant en première économique et sociale, j'ai commencé ma passion cinéphilique avec le film Spider-Man de Sam Raimi, devenu mon super héros préféré. Cependant mon addiction au cinéma s'est confirmé avec deux films, The Dark Knight de Christopher Nolan et surtout Drive de Nicolas Winding Refn que je considère encore comme mon film préféré. En si qui concerne mes goûts, je suis quelqu'un de bon public donc je déteste rarement un film et mes visionnages ne se limite à aucun genre, je suis tout aussi bien tenté par Enemy que par Godzilla. Le cinéma est bien plus qu'un art et j'espère vous le faire partager

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