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Mirage de la vie, un film de Douglas Sirk : Critique

 Mirage de la vie : Éloge de la liberté, ode à la célébration de la vie

Synopsis: Sur la plage de Coney Island, près de New York, Lora Meredith, une jeune mère célibataire aspirant à devenir actrice, rencontre Annie Johnson, une sans-abris noire s’occupant elle aussi seule de sa fille. Les deux femmes sympathisent et Lora propose bientôt à Annie de rester chez elle, devenant ainsi la nourrice et la domestique de la maison. La fille d’Annie, Sarah Jane, semble ne pas supporter la couleur de sa peau à une époque où cela l’exclut socialement; elle est jalouse de Susie, la petite fille blonde de Lora. Cependant, les deux enfants grandissent ensemble, comme de véritables soeurs. Son père était pratiquement blanc : Sarah Jane a donc la peau très claire et se fait passer pour blanche, provoquant la tristesse de sa mère. Les années passant, Lora devient une véritable star de Broadway. Mais elle a dû sacrifier sa vie personnelle, ne pouvant s’occuper de Susie et refusant la demande en mariage du seul homme qu’elle ait jamais aimé, le beau photographe Steve Archer…

Dans la grande tradition américaine qui a construit sa légende depuis la nuit des temps, le mélo tient une place à part dans le mythe Hollywoodien. De ces années 50, propices à un grand bouleversement social pour les États-Unis au sortir de la guerre, émergera un genre encore balbutiant même si ancré dans son histoire. Ces drames, tout en revendiquant de façon formelle un caractère contestataire, n’en oublient aucunement une flamboyance et une démesure qui sied particulièrement bien au genre. C’est la glorieuse époque de laquelle ressortiront les plus grandes stars qui marqueront à jamais le cinéma: Paul Newman, Elizabeth Taylor, Grace Kelly, Ava Gardner, Clark Gable et bien d’autres encore laisseront définitivement leurs empreintes dans le 7ème art.

Mirage de la vie appartient pleinement à cette catégorie. Éloge de la liberté, le film emprunte autant au mélodrame qu’au pamphlet. Plus que la dénonciation d’un racisme lattant dans une Amérique encore largement ségrégationniste, c’est une ode à la célébration de la vie aussi dure et injuste soit-elle. Prenez cette femme noire. Elle ne cesse de se battre contre la fatalité de sa condition qui voudrait l’enfermer dans un misérabilisme confortable. Consciente que sa couleur de peau est un frein pour la société, elle refuse malgré tout ce déterminisme social et tente tout ce qui est en son pouvoir pour protéger et raisonner sa fille, qui n’arrive pas à accepter son origine négrière. Aussi blanche que « la race pure », celle-ci va jusqu’à renier sa mère, condition sine qua non, pense t’elle, pour avoir une vie décente.

La rencontre de ces deux pestiférées avec une femme blanche et sa fille middle class s’avère une bénédiction, c’est un véritable ascenseur social. Si le message peut être considéré comme maladroit car sans trop de finesse, surtout au début, il est rattrapé par une caractérisation du personnage en femme volontaire ne se laissant jamais emportée par ses émotions. C’est une femme qui n’hésite pas à aller au devant du danger pour protéger ceux qu’elle aime, dépassant ainsi les stéréotypes de la misérable gouvernante laissée à son minable sort d’esclave. Ses rêves sont ceux de tout citoyen américain, aucune condescendance n’est acceptée par le réalisateur. Sa mort, bouleversante, n’est du à aucune maltraitance physique, seulement la conséquence d’un long et douloureux combat éreintant pour mener une vie correcte et préserver ce qu’elle avait de plus précieux au monde.

Le combat de cette actrice sur le déclin, différent mais tout aussi difficile que celui de sa gouvernante, représente assez bien la volonté qu’a eu Douglas Sirk de s’inscrire dans cette optique d’une vie harassante et cruelle pour une femme de ce temps la. Veuve et ayant comme unique famille proche une gamine espiègle, elle lutte pour ne pas sombrer dans la déchéance. Les hommes de sa vie, avec plus ou moins de succès, ne la détourneront pas de son objectif principal. Ce photographe, amoureux transi dès le premier regard, aura une importance capitale dans son parcours, mais elle s’en éloignera quand celui-ci sera un obstacle pour sa carrière. Lui restera quand même proche d’elle et de sa nounou. Elle mettra également un terme à sa relation avec le metteur en scène qui lui aura fait connaitre ses plus grands triomphes, lui reprochant un égoïsme trop étouffant. Sa liberté n’est pas négociable, et ce quel qu’en soit le prix.

Enfin, le long-métrage est une déclaration d’amour au théâtre, le seul terrain de jeu noble où peuvent s’épanouir le talent des acteurs. Pas dupe de la superficialité du cinéma, Sirk dépeint ce milieu comme un microcosme grouillant de snobisme ou seul compte l’argent et la notoriété. Agents véreux et machistes, cinéastes veules et roublards, telle est sa vision d’ensemble. Jouer est un acte gracieux qui requiert de s’abandonner tout entier à sa passion. La représentation sera le refuge de cette actrice qui retrouvera tout le plaisir perdu et une nouvelle ambition.

Le mirage du titre correspond à la sublimation de l’existence de ces êtres, qui ne redoutant pas la mort, font de la vie un éternel songe merveilleux. Cette envie de toujours faire du pathétique quotidien une exaltation exacerbée de L’Amour et du partage donne tout son sens au déroulement de cette intrigue. La Passion qui les animent prend le dessus sur leurs fragiles expériences d’humains. Ils se sentent plus fort que le destin, une belle preuve que la vie est une illusion dont nous nous départissions tous pour réinventer notre réalité de simple vivants.

D’où vient alors cette légère sensation d’inachevé ? Une petite mais certaine déception nous habite à la vision de ce drame épique. Son introduction, bien que nécessaire à la compréhension de l’ensemble, parait un poil trop mièvre et peu en accord avec la complexité des personnages. Le film semble avoir mal vieilli et l’accumulation de ces petits défauts nous fait craindre un instant une fadeur mielleuse. Il n’en est évidement rien et le fabuleux parcours qui s’en suit est tout à fait charmant et ravissant. La blondeur de Lana Turner, autre étoile brillante de cet age d’or, incarne le fantasme de bien des hommes. Ses partenaires ne sont pas en reste et nous offrent une splendide démonstration de ce que doit être une réussite de ce genre.

Fiche Technique: Mirage de la vie (Imitation of life)

États-Unis – 1959
Réalisation: Douglas Sirk
Scénario: Allan Scott, Eleanore Griffin d’après: le roman de Fannie Hurst.
Interprétation: Lana Turner (Lora Meredith), John Gavin (Steve Archer), Sandra Dee (Susie), Susan Kohner (Sarah Jane), Juanita Moore (Annie Johnson).
Date de sortie: 19 septembre 2012
Durée: 2h04
Image: Russell Metty.
Montage: Milton Carruth.
Musique: Frank Skinner, Henry Mancini.
Production: Ross Hunter.

Auteur de l’article Le Cinéphile Dijonnais

Top of the Lake, la mini-série de Jane Campion

Surprenante série que ce Top Of The Lake par Jane Campion, émérite cinéaste des passions contrariées. Si cet univers mystérieux d’un huit clos étouffant, dans le grandiose paysage d’une Nouvelle-Zélande peu habituée à nos rétines de téléspectateurs interloqués, semble à priori correspondre aux antécédents de la palmée d’or cannoise, le traitement qu’elle en fait peut au premier abord intriguer. L’enlèvement de cette insondable gamine qui s’en suit pique la curiosité de ses fans, qui peuvent légitimement se demander quelle est donc sa motivation d’aborder un genre qui ne lui est pas familier.

Synopsis: Tui, une jeune fille âgée de 12 ans et enceinte de 5 mois, disparaît après avoir été retrouvée dans les eaux gelées d’un lac du coin. Chargée de l’enquête, la détective Robin Griffin se heurte très rapidement à Matt Mitcham, le père de la jeune disparue qui se trouve être aussi un baron de la drogue mais aussi à G.J., une gourou agissant dans un camp pour femmes. Très délicate, l’affaire finit par avoir des incidences personnelles sur Robin Griffin, testant sans cesse ses limites et ses émotions…

Les  damnés au Paradis

L’intrigue qui se met en place laisse abonder quelques parcimonieux indices à même de répondre à ces questions. En fait de classiques investigations avec recherches et résolutions plus ou moins immédiates, s’installe tout un réseau de ramifications parallèles ou le questionnement moral le dispute à l’insoutenable quête des origines humaines. Les réponses comptent alors beaucoup moins, car ce qui importe réellement à la cinéaste est bien plus le pourquoi que le comment. Prétexte à sonder nos âmes, le format permet cet abyssale regard sur notre complexité. Artiste féministe engagée et reconnue, la néo-zélandaise creuse différents portraits d’hommes et de femmes abîmés par la vie, reclus au sein de leurs communautés tels des ermites errants. Si son empathie envers cette détresse se ressent fortement, elle n’en fait pas pour autant des anges déchus. Spécialiste de la cruauté des individus, elle n’a pas son pareil pour décrire l’ambiguïté d’êtres tiraillés par leurs démons intérieurs.

La micro fiction n’échappe pas à cette sacro-sainte règle d’or. Ces femmes détruites vivant sous la coupe d’une chef de clan, sorte de gourou religieux, pour éplorées qu’elles soient, ne sont pas pour autant épargnées. Physiques ingrats, défaitistes avant l’heure et trop dépendantes du confort masculin, elles se complaisent trop facilement dans un malheur évident. A l’inverse, l’énigmatique leader reste impassible à toutes circonstances, déterminée qu’elle est à rejeter la moindre parcelle de bonheur. Le sort lui à appris à se méfier et sa carapace cache bien des failles inavouables. Prédatrice prête au sacrifice ultime pour ses protégées, elle veille sur son troupeau comme une louve. Habile à décrire cette assemblée particulière, Campion en oublie parfois une certaine neutralité et force le caractère frondeur par son militantisme castrateur. L’opposition, légitime qu’elle soit, apparaît comme un brin schématique, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Présageons d’un meilleur équilibre pour la suite.

Les hommes ne s’en sortent guère mieux et leurs brutales méthodes n’arrangent rien à l’affaire. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et sous l’allure patibulaire d’un père de famille féroce et des ses fils à la conception limitée de la justice pour soi même, il se pourrait bien que sous cette autorité visible se cache des nuances inattendues. C’est ce que laisse entrevoir les prémices de l’enquête, où l’on sent pointer le désarroi familial face à la soudaine disparition de la fillette. Celle la même qui, soit dit en passant, n’est pas dénuée de signes inquiétants. Son apparente passivité souligne surement des troubles que l’avancement de l’intrigue viendra, sinon éclaircir, du moins apaiser. Il en va ainsi de la brigade d’intervention où le partenaire principal de la flic, au demeurant charmant et lisse, noue des liens pour le moins suspects avec les principaux accusés. Sa séduction masquerait t’elle des vices inavoués ? L’hypothèse ne parait pas farfelue et mérite d’être posée.

Seule cette femme de terrain semble avoir grâce aux yeux de la réalisatrice, mais c’est pour mieux nous plonger dans les sombres méandres de son trouble passé. Pourquoi a t’elle quitté cette île des années auparavant et quel est ce soudain remord dont elle fait preuve à la lisière de son travail ? Son empressement à tant d’acharnement pour retrouver au plus vite une gamine dont elle n’a aucune connaissance serait il lié à la peur de s’engager avec son fiancé resté sur place ? Sa rencontre avec la mystique chamane ne serait elle que pure coïncidence ? Pas si sur, eu égard aux imbrications des histoires personnelles de chacune. On peut surement y voir une implication liée à son désir de maternité. Et la violence des relations humaines lui saute à la gueule, suite à sa malencontreuse entrevue avec un ancien pédophile, suicidé de tant de suspicions inévitables. Manière, pour la conteuse, de rappeler que la filiation n’est pas sans danger, combien même et surtout si l’enfance est sacralisée dans la construction familiale. La mère de l’héroïne lui rappelle à quel point la nature de celle ci est fondamentale dans l’équilibre individuel, elle qui est atteinte d’un cancer en phase terminal.

Épisodes 3 et 4:
Dans la continuité du récit, l’amorce d’un revirement de situation se fait jour. L’armure du vieux lion hirsute se fendille peu à peu pour laisser place au cœur blessé d’un personnage troublant. La vulnérabilité qu’il dévoile nous en apprend davantage sur son passé meurtri. Délaissé par sa compagne, qui le dénigrait continuellement, il s’est retiré du monde civilisé pour mieux prendre son destin en main. Ce faisant, il mène sa barque entre entre divers trafics et menus larcins et retraite tourmentée dans le fief de sa mère défunte. Son obsession pour sa fille le rapproche étrangement du repaire des amazones sauvages et son attitude changeante nous laisse quelque peu pantois. Il va tenter d’amadouer la chamane mais ce revirement n’est en fait qu’un calcul manipulateur pour récupérer sa terre natale. L’échec essuyé fera vite resurgir sa vraie nature. La dualité constatée de l’énergumène ne peut le rendre que plus fascinant et l’auteure de la série en joue constamment.

Épisodes 5 et 6: l’épilogue
En équilibre instable, le scénario navigue perpétuellement entre drame spirituel profond et sentimentalisme peu inspiré. Et si les superbes envolées lyriques donnent une ampleur assez monumentale à l’ensemble, le fil narratif n’épouse malheureusement pas la courbe. La nature profondément bestiale qui dévore ses enfants rend grandiosement compte de notre rapport irrespectueux envers elle. Enfreignez ses lois nous expose à sa divine colère. L’esprit des morts et des disparus règne à jamais sur cette vaste lande et quiconque ne le respecte pas, est tragiquement rappelé à son sort. Dans la veine de Terrence Malick, sa digne descendante transcende sa vénéneuse beauté. De larges panoramas captent son immensité tandis que les plans rapprochés donnent à voir sa contradictoire source nourricière et protectrice. Païenne, comme son compère, elle attache une importance considérable à ses racines maories et nous transmet toute cette richesse culturelle. Les liens entre tous les protagonistes et ces enjeux primaires fournissent la matière première du projet. Ne ménageant pas les fausses pistes et les changements de ton, Top Of The Lake déconcerte régulièrement le spectateur. Certaines révélations déjouent totalement la logique attendue et il n’est pas aisé de les suivre, tant et si bien que l’on se demande pourquoi la construction minutieuse et développée jusque la, s’évapore aussi artificiellement.

La parenté Malickienne est également présente car, étant tous les deux panthéistes, ils se réclament des forces supérieures. L’ordre religieux s’inscrit dans ce cadre et moult éléments y font explicitement référence. Tel le Christ se repentant de sa pénitence, le fougueux barbu se flagelle violemment avec des orties pour demander grâce à sa génitrice pour son indigne faiblesse. La figure de L’Évangile n’est pas loin. Ces damnées buvant les paroles miraculeuses de L’Oracle, crinière blanchâtre et pâleur mortifère aux aphorismes secs et tranchants, se prosternent devant la pieuse Marie Madeleine. L’Immaculée conception en est toute retournée. Semblables aux pêcheurs du Jardin D’Eden, ce petit monde s’excommunie à Paradise, île vierge de toute diabolique tentation. Toute ressemblance avec la légendaire histoire D’Adam et Eve n’est ici pas du tout fortuite. La connexion établie entre ces nombreux fils narratifs, atteint une apogée émotionnelle extraordinaire dans son dernier acte et le talent intact de la soliste Campion rajoute sa touche unique dans l’entreprise.

Bien que son emprise soit réelle, cette alliance n’est pas sans reproches. Si bien que sa volonté d’englober l’intime dans le global la desserve, manifestement. L’amour comme remède aux maux humains, soit, mais pourquoi tant d’intermèdes; de prêchi-prêcha pour signifier la relation entre la bonne samaritaine et cet ancien amant ? Chaque tension se voit quasi systématiquement tristement amortie par la vorace libido du duo. Le sexe, autre grande affaire de la metteuse en scène, par sa crudité et son voyeurisme habituellement parfaitement intégré au contexte, sert ici de cache misère à des failles scénaristiques béantes. En résulte de fréquentes baisses de rythme dommageables. La fin retorse de l’aventure manque aussi sa cible. Sa noirceur courageuse captive mais pâtit affreusement d’un dénouement incompréhensible. Elle pose question sur la difficulté inconcevable de comprendre comment une telle œuvre, si ambitieuse autant formellement que fondamentalement, arrive à décevoir à ce point.
A déconseiller aux âmes sensibles, tant les sujets abordés peuvent avoir des résonances particulièrement douloureuses. Viols, incestes et autres traumas psychologiques sont délibérément abordés sans fausse pudeur et peuvent horrifier les plus fragiles. Mais on saura gré à la directrice d’acteurs de ne pas avoir cédé à la si grande tentation des studios d’édulcorer. A rebours des productions du tout venant, cette fiction imparfaite mais ô combien nécessaire prouve que la qualité d’auteur à encore de l’avenir devant lui.

Trailer Top of the Lake

Fiche Technique: Top of the Lake

Saisons : 1
Nombre d’épisodes : 7
Format : 45 minutes
Date de 1ère diffusion FR : 7 Novembre 2013 (Arte)
Diffusée sur BBC Two, Sundance Channel et UKTV à partir du 18 Mars 2013
Création : Jane Campion, Gerard Lee
Avec Elisabeth Moss, Peter Mullan, Holly Hunter, David Wenham, Jacqueline Joe, Thomas M. Wright

Auteur de l’article Le Cinéphile Dijonnais

Hippocrate, un film de Thomas Lilti : Critique

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Le parallèle est inévitable. En 2011, Maïwenn surprenait son petit monde avec Polisse, une représentation quasi-documentaire de la brigade de protection des mineurs -Prix du Jury à Cannes- qui s’avérait d’une force et d’une brutalité sans concession, le tout agrémenté de séquences légères et sensibles. C’est un peu ce que l’on retrouve avec Hippocrate, le second film de Thomas Lilti, qui nous offre une vision humaniste du milieu hospitalier avec ces espoirs, ces déceptions et les difficultés du métier.

Première chose qui frappe avec ce film, c’est que Thomas Lilti est un scénariste et réalisateur à ses heures perdues et qu’il a avant tout suivi un cursus médical. Praticien et fils de médecin, il apporte tout naturellement son expérience personnelle à Hippocrate, film qui en devient presque autobiographique. A savoir que le prénom du personnage principal -Benjamin- est le second prénom du réalisateur. Acharné dans ses deux professions, Thomas Lilti n’a certes réalisé que deux longs et deux courts métrages mais il a également écrit les scénarios de Mariage à Mendoza et Télé Gaucho, deux comédies sympathiques sorties fin 2012 et début 2013, où l’on retrouvait déjà respectivement Philippe Rebbot et Félix Moati.

Médessine

Et il faut dire que l’apport personnel de Thomas Lilti est une vraie force pour ce film qui trouve la justesse et le réalisme des situations que comporte un service hospitalier. Émouvant, amusant, parfois dur, le réalisateur porte un regard humaniste et social sur la profession et notamment sur ces disparités d’appréciation et d’échelons entre ces médecins étrangers et ces jeunes internes à la même enseigne. Hippocrate est un film qui apporte une réflexion médiatique et culturelle sur l’hôpital d’aujourd’hui, avec les difficultés de procéder à des soins qui bénéficient toujours moins de moyens ou de ces questionnements sur la fin de vie. Thomas Lilti lance avec empathie un nouveau pavé dans la marre, la narration n’offrant quasiment aucune liberté d’être en désaccord avec le réalisateur. Le plus intéressant dans le film vient du fait que le réalisateur aborde son scénario avec une approche presque documentaire. Il n’ira jamais jusqu’au bout des choses, tout juste une brève interview face caméra de Vincent Lacoste racontant sa sensation d’être un médecin. Hippocrate lorgne donc davantage vers le docu-fiction que le romanesque pur. La caméra tremble, l’immersion est assurée mais l’aspect documentaire s’arrête là. On ne ressent pas de situations marquantes, tout juste quelques patients atypiques aux crises aiguës ou un homme à la consommation d’alcool extrême. Documentaire également lorsque le réalisateur aborde les relations entre les personnels de l’hôpital. En ce sens, on y découvre les différentes strates d’une micro société interne, où les médecins étrangers logent dans des chambres minables, à côté d’internes puérils qui ne pensent qu’à faire la fête et chercher les emmerdes. On retrouve à nouveau le côté très personnel du réalisateur puisque le film a été tourné dans un hôpital où il avait déjà pratiqué. C’est ce genre de détails qui apporte la justesse et la richesse d’un récit qui apparaît relativement réaliste. Un récent article du Figaro mettait en avant le fait que les étudiants en médecine affirmaient que le film Hippocrate était même un « portrait réaliste et criant de vérité » de l’hôpital et montrait bien les conditions de travail actuelles.

A la tête de Hippocrate, on retrouve un duo d’acteurs qu’on n’attendait pas vraiment ensemble. Tout d’abord Vincent Lacoste qui interprète pour la première fois un rôle relativement mature, il s’agit d’ailleurs de son premier rôle où son personnage pratique un métier. Fini les personnages d’ados attardés, et place peut-être à l’avenir à des rôles plus matures, plus sérieux. Son côté désinvolte persiste malgré cette volonté d’appuyer le sérieux de ce nouvel interne. Vincent Lacoste assure le boulot sans véritablement impressionner. C’est davantage Reda Kateb qui lui vole la vedette dans ce rôle d’urgentiste étranger précaire. Médecin humain porteur d’une morale sur le bien-être du patient, il est l’élément clé du film et ses choix le mettront dans une situation aussi délicate que déterminante pour l’avenir de l’hôpital. Bouleversant et tellement impliqué, Reda Kateb confirme qu’il est l’un des acteurs franco-arabes du moment et son parcours aux Etats-Unis (Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow) confirme son côté « bankable ». On le retrouvera prochainement dans la première réalisation de Ryan Gosling (Lost River) et Qui vive de Marianne Tardieu. A leurs côtés, une brochette de seconds rôles sympathiques comme Jacques Gamblin (Le Nom des Gens), Félix Moati (Libre et assoupi) ou Philippe Rebbot (Mariage à Mendoza).

Si Hippocrate est indéniablement un film d’une rare justesse sur le milieu hospitalier, le film s’avère en revanche trop peu ambitieux, trop peu marquant, peut-être trop romancé pour laisser une impression aussi durable que Polisse. L’aspect léger du film le rend plus accessible mais limite l’impact à la sortie du film. Sans force et grandeur, Hippocrate est tout juste un film représentant avec une certaine réussite le quotidien des personnels hospitaliers mais ne tend jamais à aborder les vrais réflexions de la médecine actuelle. De fait, le réalisateur-scénariste se retrouve à compléter son intrigue avec des situations lassantes et prévisibles. Il est dommage qu’avec un tel travail de reconstitution des situations hospitalières, on se retrouve à soupirer parce que Thomas Lilti tombe aussi lamentablement dans la facilité. La séquence d’état d’ébriété de Vincent Lacoste en est la preuve. A la sortie du film, on n’en vient à penser que Hippocrate n’est qu’un film banal au potentiel dramatique faible et que seul son travail sur les décors et la reconstitution du milieu hospitalier lui offre un intérêt durable.

Si Hippocrate est indéniablement un film d’une rare justesse sur le milieu hospitalier, le film s’avère en revanche trop peu ambitieux, trop peu marquant, peut-être trop romancé pour laisser une impression aussi durable que Polisse. L’aspect léger du film le rend plus accessible mais limite l’impact à la sortie du film. Sans force et grandeur, Hippocrate est tout juste un film représentant avec une certaine réussite le quotidien des personnels hospitaliers mais ne tend jamais à aborder les vrais réflexions de la médecine actuelle. De fait, le réalisateur-scénariste se retrouve à compléter son intrigue avec des situations lassantes et prévisibles. Il est dommage qu’avec un tel travail de reconstitution des situations hospitalières, on se retrouve à soupirer parce que Thomas Lilti tombe aussi lamentablement dans la facilité. La séquence d’état d’ébriété de Vincent Lacoste en est la preuve. A la sortie du film, on n’en vient à penser que Hippocrate n’est qu’un film banal au potentiel dramatique faible et que seul son travail sur les décors et la reconstitution du milieu hospitalier lui offre un intérêt durable.

Synopsis: Benjamin va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père, rien ne se passe comme prévu. La pratique se révèle plus rude que la théorie. La responsabilité est écrasante, son père est aux abonnés absents et son co-interne, Abdel, est un médecin étranger plus expérimenté que lui. Benjamin va se confronter brutalement à ses limites, à ses peurs, celles de ses patients, des familles, des médecins, et du personnel. Son initiation commence.

Fiche Technique: Hippocrate

Réalisation: Thomas Lilti
Scénario: Thomas Lilti, Julien Lilti, Baya Kasmi et Pierre Chausson
Interprétation : Vincent Lacoste (Benjamin), Reda Kateb (Abdel Rezzak), Jacques Gamblin (Le professeur Barois), Marianne Denicourt (Dr. Denormandy), Félix Moati (Stéphane), Carole Franck (Myriam), Philippe Rebbot (Guy), Julie Brochen (Mme Lemoine)
Image: Nicolas Gaurin
Décor: Philippe Van Herwijnen
Costume: Cyril Fontaine
Montage: Christel Dewynter
Son : Jérôme Bensoussan et Nicolas Weil
Producteur: Agnès Vallée, Emmanuel Barraux, Valérie Boyer
Production: 31 Juin Films et France 2 Cinéma
Distributeur: Le Pacte
Budget : /
Festival: Film de clôture à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2014
Genre: Comédie dramatique
Durée: 102min

France – 2014

Californication, Saisons 1-7 – Critique de la Série

Critique Californication – Saisons 1 à 7 : Une savoureuse orgie qui se perd dans sa longueur 

Synopsis : Hank Moody (David Duchovny) est un écrivain new-yorkais qui s’est exilé à Los Angeles avec sa femme Karen (Natascha McElhone) et sa fille Rebecca (Madeleine Martin). Mais à la suite de divers problèmes familiaux liés à son comportement social et sa phobie de la page blanche, il se retrouve séparé d’eux. Dès lors, Hank se réconforte dans l’alcool, la drogue et le sexe, devenant de plus en plus désabusé et sarcastique. Allant même jusqu’à entraîner dans sa tourmente son agent Charlie Runkle (Evan Handler). Pourtant, malgré son côté auto-destructeur, Hank tente de combattre ses démons afin de récupérer Karen et de vivre une vie de famille tranquille…

La saison 7 de The X-Files a marqué les esprits de nombreux fans, et pas pour les meilleures raisons : David Duchovny, l’acteur principal du duo Mulder-Scully, quitte la série pour se consacrer à sa famille et au cinéma (entraînant ainsi la déchéance de la série au bout de deux saisons supplémentaires). Mais sa carrière dans le 7ème art ne décollant pas vraiment, le comédien décide de revenir au monde télévisuel en 2007 en tant que tête d’affiche et producteur d’une série intitulée Californication. Un retour qui donne naissance à une aventure volontairement irrévérencieuse ainsi qu’à un nouveau rôle emblématique pour Duchovny (qui lui permet d’obtenir un second Golden Globe du meilleur comédien dans une série). Un rodéo entre délire et tourmente, qui vient tout juste de s’achever cette année, au bout de sept saisons consécutives. L’occasion rêvée pour fournir un constat général sur cette série qui a perduré pendant près de sept ans sur la chaîne américaine Showtime.

S’il vous souhaitez un descriptif de Californication, il vous suffit juste de regarder le début du tout premier épisode qui se présente de la manière suivante : un rêve dans lequel notre héros arrive à l’église au volant de sa Porsche, jetant au passage son mégot dans le bénitier, et qui se retrouve face à une bonne sœur lui prodiguant une fellation afin d’oublier tous ses malheurs. En à peine 2 minutes, le ton est donné d’office : Californication est une série qui présente un personnage principal bouleversé (ce qui permettra quelques moments émotionnels) qui va vivre des aventures érotiques rocambolesques dans le cadre luxueux et exotique qu’est la côté Est des États-Unis. Dès les premières minutes du pilote, le décor et l’ambiance pleinement assumés de la série sont plantés pour ne jamais s’estomper, et ce jusqu’au clap final.

Californication, dans son intégralité, est une savoureuse orgie, une découverte des plus décontractées du milieu du showbiz (cinéma, télévision, musique, littérature…), un divertissement sans prise de tête. Un enchaînement de situations toutes aussi farfelues les unes que les autres, qui mettent en avant des personnages hauts en couleurs (mention spéciale à Charlie Runkle et à ses déboires sexuels), incarnés avec justesse et surtout un grand amusement par leur comédien respectif (David Duchovny en tête et quelques petites perles comme Maggie Grace dans la saison 6). Un délire qui n’a pas peur du too much pour dresser un portrait des plus libertins de la Californie sans pour autant se montrer fade et sans âme aux yeux des spectateurs. Californication, c’est également la descente aux enfers du personnage principal qui, au fur et à mesure des épisodes, va se remettre en question. Réfléchir sur ce qu’il en train de devenir, de ce qu’il a été par le passé, pour tenter d’être le meilleur père et mari possible. Des moments plus intimes qui permettent à Californication de proposer des protagonistes (du moins le principal) assez humains et donc suffisamment attachants, ne faisant ainsi jamais perdre de l’intérêt aux sept saisons proposées.

Mais même en appréciant pleinement la série, il faut reconnaitre que Californication aurait été la meilleure série comique de ces dernières années si elle s’était arrêtée dès la saison 2. La faute à un schéma narratif qui va s’installer dès la 3ème et ce jusqu’au grand final : notre héros qui va se retrouver (à nouveau) éloigné de sa femme pour X raisons, être embauché dans un autre milieu du showbiz, connaître de nouvelles rencontres amicales et sexuelles déjantées, avec en parallèle les mésaventures de son agent, pour se terminer avec l’espoir furtif de se réconcilier avec Karen. Une monotonie plutôt écrasante, surtout quand elle concerne cinq saisons consécutives. Surtout pour la dernière, qui s’annonce pourtant comme le dénouement de tout cela, et qui s’avère se terminer de la même manière que pour les précédentes : des retrouvailles qui semblent certes plus concrètes, mais qui paraissent pourtant encore assez peu solides pour une fin de série, comme s’il fallait attendre une saison 8. Au final, nous avons l’impression d’avoir une série qui tourne un chouïa en rond malgré le plaisir coupable qu’elle nous offre sur un plateau d’argent.

Cela n’enlève en rien la jouissance d’avoir vu Fox Mulder se décoincer pour devenir l’exécrable Hank Moody pour sept ans de débilités assumées. La question maintenant est de savoir quel sera l’avenir pour David Duchovny. Va-t-il revenir pour une nouvelle série ? Ou bien retenter sa carrière au cinéma, avec un éventuel The X-Files 3 ? Seul le temps nous le dira !

Fiche technique : Californication

États-Unis – 2007 à 2014
Création : Tom Kapinos
Scénario : Tom Kapinos, Gina Fattore, Daisy Gardner, Gabriel Roth, Eric Weinberg, Matt Patterson, Ildy Modrovich, Jay Dyer, Vanessa Reisen et Susan McMartin
Acteurs principaux : David Duchovny (Hank Moody), Natascha McElhone (Karen van der Beek), Evan Handler (Charlie Runkle), Madeleine Martin (Rebecca ‘Becca’ Moody), Pamela Adlon (Marcy Runkle)…
Image : Michael Weaver et Andy Graham
Décors : Garreth Stover, Eric Weiler, Michael Z. Hanan et Michael Wylie
Costumes : Peggy A. Schnitzer
Montage : Tony Solomons, Shannon Mitchell, Kevin D. Ross, Todd Desrosiers, Mark S. Manos et Michael D. Ornstein
Musique : Tree Adams et Tyler Bates
Genres : Comédie, drame
Saisons : 7 – Épisodes : 84 (12 par saison)
Durée : 22 à 28 minutes
Productions : Showtime, Aggressive Mediocrity, And Then… et Twilight Time Films
Distributeur : Showtime Networks

Cet été-là, un film de Nat Faxon et Jim Rash : Critique

Duncan (Liam James) vit une adolescence difficile. Ses rapports avec son beau-père Trent (Steve Carell), n’arrange pas son état. Celui-ci passe son temps à vouloir imposer son autorité, en le diminuant psychologiquement.

Synopsis : Duncan est un adolescent de 14 ans, timide et solitaire. Il va passer ses vacances d’été dans une petite station balnéaire, en compagnie de sa mère Pam, son nouvel ami Trent et sa fille Steph, dans leur maison. Face à ce beau-père odieux et sa fille hautaine, il se réfugie dans un parc aquatique et va faire la connaissance d’Owen. Celui-ci va le prendre sous son aile et lui permettre de s’ouvrir au monde.

Il n’y a pas d’âge pour grandir

Sa mère Pam (Toni Colette) fait en sorte que tout le monde s’entende bien, quitte à ne pas s’opposer à son ami, par peur de le perdre. Une femme effacée et soumise, qui tente de reconstruire une famille, malgré les nombreuses différences entre eux. Face à ce climat oppressant, Duncan s’échappe en ville et fait la rencontre d’Owen (Sam Rockwell), l’administrateur de la station balnéaire. Owen est un adolescent. Il a du mal à s’engager et désespère Caitlyn (Maya Rudolph), pourtant sous son charme, venant depuis trois ans bosser avec lui, en attendant plus de lui. Leur amitié, va permettre à chacun de mûrir et d’avancer dans leurs vies.

Cet été-là met du temps à se mettre en place. Il est difficile d’être en empathie envers un adolescent constamment voûté et muet, portant tout le malheur du monde sur ses frêles épaules. Liam James en fait un peu trop, tout comme Allison Janney, bien loin de ses compositions habituelles de femmes rigides en tailleur. Il faut attendre les apparitions de Sam Rockwell, pour sortir le film d’une certaine torpeur. Il faut dire que Steve Carell compose un personnage de sale con, arrogant, imbu de sa personne, qui rend l’ambiance lourde. Toni Colette se fait discrète, à l’image de son rôle. Zoe Levin est une adolescente hautaine et égoïste, persuadée d’être le centre du monde. On est plus dans le drame, que dans la comédie. Il faut surement en passer là, pour mieux apprécier l’évolution de Liam James. Il est le moteur de l’histoire, le film étant le reflet de son état d’esprit.

Les réalisateurs et scénaristes, Nat Faxon et Jim Rash, nous livrent avec Cet été-là, un film à la trame classique, en s’inspirant des souvenirs du second. Le mal être d’un adolescent est un sujet récurrent; pour s’en détacher, il aborde le sujet père/fils. Liam James vit mal le divorce de ses parents, il ne voit pas son père et ne peut s’appuyer sur son beau-père pour grandir. C’est Sam Rockwell qui va devenir sa figure paternel, mais pas seulement. Liam James va apporter tout autant à cet homme qui a peur de s’engager. Ils vont se nourrir de chacun d’eux pour évoluer humainement. C’est cette relation, qui rend le film plus léger. Le parc aquatique est le refuge de Liam James, il le cache à sa mère et à leur entourage. Là-bas, il respire et oublie son mal-être au contact de Sam Rockwell, mais aussi de Nat Faxon et Jim Rash, qui se sont offerts deux rôles, en osmose avec leur physique. Bien évidemment, Liam James va vivre une amourette avec AnnaSophia Robb, la fille d’Allison Janney, mais pas comme on l’entend. Le film évite de peu, de sombrer dans la facilité.

Pour un premier film, le duo Nat Faxon et Jim Rash, s’en sort plutôt bien. La réalisation, n’est pas très enthousiasmante, mais on s’en accommode. Ils sont plus doués au scénario, ceci étant leur second, le précédent étant celui du drame réussi The Descendants, plur lequel ils reçurent l’oscar. C’est le casting qui est le vrai point fort. En réunissant Steve Carell et Toni Colette, le film lorgne du côté de l’excellent Miss Little Sunshine. Les rôles sont différents mais ils restent impeccables. Mais celui qui emporte l’adhésion, c’est Sam Rockwell. Un rôle à sa mesure, qui lui permet d’étaler tout son talent. Liam James profitant de son aura, il perd de sa fadeur et devient intéressant, tout comme le film.

Cet été-là est une comédie dramatique, qui demande un peu de patience, pour être appréciée. Un sujet classique, un traitement qui semble l’être aussi. Mais au final, on a un film touchant et émouvant, qui parle de la difficulté de grandir, aussi bien du côté des adolescents, que de celui des adultes; des familles recomposées et des répercussions d’un divorce sur les enfants. Il aurait mérité mieux qu’une sortie discrète dans nos salles de cinéma, une séance de rattrapage s’impose, vous ne le regrettez pas.

Fiche technique : The way way back /Cet été-là

USA – 2013
Réalisation : Nat Faxon et Jim Rash
Scénario : Nat Faxon et Jim Rash
Casting : Liam James, Sam Rockwell, Steve Carell, Toni Colette, Maya Rudolph, AnnaSophia Robb, Amanda Peet, Allison Janney, Rob Corddry, Nat Faxon, Jim Rash, River Alexander et Zoe Levin
Photographie : John Bailey
Montage : Tatiana S. Riegel
Musique : Rob Simonsen
Production : Tom Rice et Kevin J. Walsh
Sociétés de production : Odd Lot Entertainment, Sycamore Pictures et The Walsh Company
Société de distribution : Fox Searchlight Pictures
Genre : comédie dramatique
Durée : 96 minutes
Date de sortie française : 27 Novembre 2013

Auteur : Laurent Wu

Obvious Child, un film de Gillian Robespierre : Critique

Donna Stern (Jenny Slate) est la version féminine de Louie CK. Evidemment, la ressemblance n’est pas physique, mais plutôt dans leur manière de raconter leurs vies sur scène, ou ils se dévoilent sans retenues, ni complaisance.

Synopsis : Donna Stern vit à Brooklyn, travaille dans une librairie, occupe ses soirées en faisant du stand-up et parfois, elle se rappelle qu’elle a un petit ami. Sur scène, elle dévoile sa vie intime et semble ne pas avoir de limites. Mais en peu de temps, elle perd son petit ami et la librairie ferme prochainement ses portes. Après une prestation catastrophique sur scène, elle tente d’oublier tout cela, en se noyant dans l’alcool et les bras d’un inconnu. Quelques semaines plus tard, elle va découvrir qu’elle est enceinte. Elle va devoir faire des choix et affronter tout les problèmes dans sa vie.

De l’amour dans le gaz

La spécialité de Donna Stern, c’est de parler de son vagin et flatulences. C’est gênant, ça met un peu mal à l’aise, mais avec le temps, on s’y fait. Mais son vrai problème, c’est d’être la même, sur scène et dans la vie. Sa liberté de ton et son manque de féminité, agace son petit ami, Ryan (Paul Briganti), qui vit mal de voir leur vie intime exposée au public et décide de rompre. Elle va se consoler auprès de ses parents divorcés : son père Jacob Stern (Richard Kind) et sa mère Nancy Stern (Polly Draper); puis de sa coloc Nellie (Gaby Hoffmann), son ami gay Joey (Gabe Liedman) et enfin, après de nombreux verres d’alcool, dans les draps de Max (Jake Lacy). Une nuit sans lendemain, mais pas sans conséquence, puisqu’elle se retrouve enceinte de cet inconnu.

Jenny Slate est une humoriste issue du fameux Saturday Night Live. On a pu l’apercevoir dans la série Parks & Recreation, ou elle incarne l’insupportable Mona Lisa Saperstein. Elle pourrait être une nouvelle comique juive, qui expose ses névroses à l’écran. Une parmi tant d’autres. Mais elle vaut plus que ça. Loin de son rôle très limité dans Parks & Recreation, elle fait ici preuve d’un talent d’actrice drôle et fragile, insoupçonné. Mais il faut être patient pour apprécier sa performance. Son humour lors des stand-up est spécial. Son rôle semble du « déjà vu », avant qu’elle impose son personnage et emporte l’adhésion. Son parcours dans le film, ressemble à celui de sa carrière. Énervante, agaçante, crispante et déconcertante, avant de faire preuve de retenues et de fragilité, la rendant humaine et attendrissante, sans oublier d’être drôle.

Jenny Slate peut remercier la réalisatrice Gillian Robespierre, qui adapte son court-métrage au grand écran, de l’avoir sortie de sa chrysalide. C’est un premier film, mais globalement maîtrisé. Une réalisation sobre, au service des acteurs et d’un scénario, que l’on doit aussi à Gillian Robespierre. Le casting mélange des acteurs de séries, de stand up et du Saturday Night Live, presque une réunion entre amis. Un cinéma qui rappelle l’excellent Frances Ha, avec un zest de Woody Allen (qui ne s’adresse pas uniquement aux New-yorkais). L’histoire est universelle, une trentenaire qui a du mal à devenir adulte. C’est souvent traité à l’écran, mais cela semble plus réaliste ici. Les personnages sont banals, on pourrait les croiser dans un couloir du métro. On en retrouve certains dans notre entourage, c’est ce qui permet d’être plus proche d’eux, voir de s’identifier. Le couple Jenny Slate et Jake Lacy, fonctionne très bien. Leurs échanges sont savoureux, on s’attache petit à petit à eux, comme elle avec lui. Elle est de tout les plans. Elle fait briller ses partenaires et inversement.

Obvious Child, aborde aussi des sujets délicats, comme les pertes vaginales ou les problèmes gastriques. On appréciera qu’ils ne se gênent pas, pour uriner en présence de chacun. Mais surtout, c’est l’avortement qui est traité ici. Un sujet épineux, partout dans le monde; en témoignent récemment les manifestations de la Manif pour tous dans notre pays. On pourra s’étonner que les femmes qui parcourent le film, ont toutes subies un avortement. Trame narrative pour déculpabiliser l’héroïne, qui doit prendre une décision, ou est-ce un fait avéré ? Après une recherche sur internet, on découvre qu’un tiers des femmes en France, ont eu recours à un IVG dans leur vie. Derrière les divers moments légers, drôles et émouvants, se cache aussi un film qui aborde un tabou, plus répandu, qu’on ne pourrait le croire. Un film que l’on pourrait taxer de féministe, ce qui serait réducteur. En fait, il parle d’une tranche de vie, qui pourrait être la mienne, la votre, bref celle de tout le monde.

La performance de Jenny Slate va crescendo, à l’image du film, preuve que l’un ne pouvait pas réussir sans l’autre. Une douce comédie dramatique, dans l’air du temps. Un film sur une femme, par une femme et pour le monde.

Fiche technique : Obvious Child

Etats-unis – 2014
Réalisatrice : Gillian Robespierre
Scénario : Gillian Robespierre, Karen Maine, Elisabeth Holm et Anna Bean, d’après le court métrage de: Anna Bean, Karen Maine, Gillian Robespierre
Casting : Jenny Slate (Donna Stern), Jake Lacy (Max), Gaby Hoffmann (Nellie), Gabe Liedman (Joey), David Cross (Sam), Richard Kind (Jacob Stern), Polly Draper (Nancy Stern)..
Photographie : Chris Teague
Montage : Casey Brooks et Jacob Craycroft
Musique : Chris Bordeaux
Producteur : Elisabeth Holm
Production : Rooks Nest Entertainment, Sundial Pictures et Votiv Films
Distribution : Paradis Film
Genre : Comédie romantique
Durée : 83 minutes
Sortie France : 3 septembre 2014

Auteur : Laurent Wu

 

 

 

The Honourable Woman de Hugo Blick, Saison 1 – Critique

On l’appelle l’ironie du sort, ces moments où le destin provoque des coïncidences telles des pieds de nez au déroulement de l’Histoire. The Honourable Woman, une série britannique qui aborde frontalement la question israélo-palestinienne, a vu sa diffusion débuter au moment même où l’état d’Israël entamait ce qui restera comme une de ses plus grosses incursions dans les territoires palestiniens.

Synopsis : A la mort de son père, vendeur d’armes à feu, Nessa Stein reprend l’affaire en mains. Alors qu’elle milite pour la réconciliation entre Israël et la Palestine, elle se retrouve prise dans un tourbillon d’ennuis.

L’Été Meurtrier

Sans lui avoir donné un écho supplémentaire, c’est un supplément de sens et de lisibilité que cette « concordance des temps » a offert à une série qui disposait déjà d’une force peu commune. Ou plutôt d’une série de forces, de celles qui malmènent le spectateur entre violence, drame et parfois même…un brin d’humour, puisqu’il ne faut pas l’oublier, les Britanniques sont les inventeurs de l’humour…

L’Histoire Sans Fin

La force d’une histoire en premier lieu, une histoire qui ne prend pas parti, l’histoire d’une série qui s’ouvre sur un meurtre froid et sanglant, l’histoire d’une juive digne, qui transforme l’entreprise paternelle de vente d’armes israéliennes, en fondation vouée à la création de ponts entre les deux territoires : ponts de communication par l’installation de la fibre optique, mais aussi ponts éducatifs, par l’érection d’une université israélo-palestinienne. Histoire d’espionnage également, avec la mise sur écoute des deux territoires par les grandes puissances, histoire d’espions qui se surveillent et se manipulent les uns les autres, description d’un monde et d’un conflit dangereux, où chacun est tout à la fois manipulé et manipulateur. Un monde où tous les gestes et aspects de la vie quotidienne deviennent plus compliqués qu’ailleurs, où exister revêt un stress supplémentaire, où la méfiance et la prudence deviennent des gages de survie. Histoire d’une question, LA question de ce conflit : la paix a-t-elle un prix ? Histoire d’un complot finalement, un complot qui s’installe sur huit ans et implique des protagonistes de plusieurs nationalités et qui, au final, auraient presque pu avoir de louables intentions.

La Force Du Destin

La force de la mise en scène ensuite, une mise en scène posée et à l’exigence esthétique digne du charme aristocratique de cette langue anglaise, que seuls les britanniques savent si bien parler. Une mise en scène qui réduit un peu plus les frontières entre le grand cinéma et la grande télévision, qui fait de l’image, du mouvement, de la lumière, du décor et de la couleur, des outils narratifs aussi importants que les dialogues et le scénario. Une mise en scène qui n’épargne rien au téléspectateur, qu’il s’agisse de la pauvreté et du dénuement dans lesquels vivent les territoires palestiniens, de la violence abjecte d’un conflit qui nous fera honte d’ici peu, qu’il s’agisse aussi des sentiments, si contradictoires, que peut générer un tel bourbier géopolitique. Les sentiments de personnages pris entre deux feux, dès qu’il s’agit d’œuvrer pour la paix et qui nous font admirablement comprendre que, de fait, bien peu d’habitants semblent la vouloir cette paix, les deux territoires semblant destinés à se consumer peu à peu dans le cycle infernal de la vengeance.

Le Charme Discret De La Bourgeoisie

La force des interprètes enfin, habités et investis étant des termes bien peu à la hauteur des qualités formidables de leurs différents jeux. Tous sans exception sont stupéfiants de crédibilité, qu’il s’agisse de Lubna Azabal (une des principales interprètes d’Incendies de Denis Villeneuve) ou de Lindsay Duncan (vue récemment dans Il était Temps). Mais s’il fallait n’en retenir que deux, il y aurait Maggie Gyllenhaal (la sœur de Jake), qui prend ici une dimension que sa carrière ne lui avait jusque là pas apportée. Elle transpire la classe, le charme et la force d’une actrice habitée et impliquée car de confession juive, il ne s’agissait peut-être pas là d’un impératif, mais nul doute que cela a apporté à l’impact que le scénario a pu avoir sur elle. Puis il y a Stephen Rea, à la filmographie si peu reluisante jusqu’alors, mais au talent pourtant tellement grand. Stephen Rea est ici le flegme incarné, trainant au fil des épisodes une tête de Droopy des grands jours, mais jamais avare d’un trait d’humour cynique et décalé, digne de cet humour british tellement particulier mais ô combien efficace. Pour faire simple, au long des huit épisodes, il est en tout point parfait.

Fins De Séries

On en a aujourd’hui la conviction, le modèle obsolète des séries s’étalant sur toute une année a vécu, et The Honourable Woman vient enfoncer le clou. Série de huit épisodes en une seule saison, puisque l’histoire est terminée (et que les audiences n’ont peut-être pas été celles espérées par la B.B.C., pourtant selon The Guardian, elle serait la meilleure série des dernières années), elle marque l’été 2014 de son empreinte, une empreinte faite de la violence des convictions et peut-être aussi de la foi, une empreinte que l’on prend en pleine figure comme celle de la ranger d’un soldat de Tsahal. The Honourable Woman ménage ses effets au-delà de tout manichéisme ou parti-pris, commençant sur une introduction d’une lenteur qui en rebutera plus d’un, pour accélérer peu à peu, maniant habilement flashback et flashforward, pour finir sur deux épisodes en apothéose et pleins d’une tension qui soumet les nerfs à une épreuve insoutenable. Indiscutablement une grande série, suffisamment en tout cas pour que Canal + se donne les moyens de l’acheter et de la diffuser sous peu.

Fiche Technique – The Honourable Woman

Année : 2014
Genre : Drame
Origine : Royaume-Uni
Diffuseur : B.B.C.
Nombre de saisons : 1
Épisodes par saison : 10
Format : 52’
Statut : Arrêtée
Créateur : Hugo Blick
Casting : Maggie Gyllenhaal (Nessa Steine), Andrew Buchan (Ephra Stein), Stephen Rea (Sir Hugh Hayden-Hoyle), Lubna Azabal (Atika Halibi)

Auteur : Freddy M.

 

 

Délivre-nous du mal, un film de Scott Derrickson – Critique

Critique Délivre-nous du mal : Tous les clichés des films d’exorcisme

Synopsis : Flic dans le Bronx, le sergent Ralph Sarchie est chaque jour témoin du pire de la nature humaine. Pourtant, rien ne l’avait préparé à l’affaire que lui et son partenaire Butler vont découvrir. Dépassé, Sarchie va devoir s’allier à un prêtre renégat dont la foi a souvent vacillé, qui tente de le convaincre que les horribles événements qui se multiplient sont liés à des possessions démoniaques…

Scott Derrickson est un habitué de l’horreur. Il avait déjà signé L’Exorcisme d’Emily Rose et Sinister, prenant à chaque fois la double casquette de scénariste et réalisateur. Les deux films étaient de sympathiques productions, plutôt de bonne facture malgré une tendance prononcée au jump-scare, un procédé que les amateurs du genre méprisent au plus haut point. Lorsqu’il s’empare du roman Délivre-nous du mal, inspiré de la vie du lieutenant Ralph Sarchie, on pouvait donc s’attendre au meilleur comme au pire. Malheureusement, c’est cette seconde option qui prime.

L’Exorciste version cheap

Dès le départ, le ton est donné avec une scène d’introduction en Irak. Un pays du Moyen-Orient, une présence maléfique, une divinité qui ne l’est pas moins, tout cela rappellera des souvenirs aux fans de l’horreur. Délivre-nous du mal lorgne clairement du côté du chef d’œuvre de William Friedkin. D’ailleurs, on a parfois l’impression que Derrickson a regardé tous les films d’horreur de l’histoire du 7ème art, pour en conserver tous les clichés. On retrouve donc le flic au lourd passé, qui a bien sûr une femme et une fille qu’il néglige, son collègue qui ne sert qu’à détendre l’atmosphère, un prêtre qui a la foi mais pas trop quand même et, bien sûr, une incarnation du démon au visage inquiétant.

Une pile de clichés qui rend déjà difficile la projection dans le film. S’y ajoutent tous les plus mauvais tics du réalisateur, parmi lesquels, une nouvelle fois, un lot ahurissant de jump-scares gratuits du plus mauvais effet. Souvent cheap, tout le temps convenu, parfois à la limite du ridicule, il font basculer le scénario de la peur à l’ennui. Dommage, car de certaines scènes suinte une ambiance glauque à souhait, qui pourrait faire son petit effet si elles étaient mieux exploitées. Hélas, Délivre-nous du mal reste dans le cliché, et son scénario rempli de trous retombe vite à plat.

La petite boutique des erreurs

Le script peut se diviser en cinq actes, s’achevant par le traditionnel exorcisme. Cette séquence pas vraiment bien amenée est d’ailleurs le dernier clou dans le cercueil du film, tant elle est lente, mal filmée et mal interprétée. Au moins nous épargne-t-on un twist final qui serait franchement malvenu. Au-delà de ce détail, les incohérences nombreuses et les pistes non exploitées rendent l’intrigue inintéressante au possible. En voulant explorer un background mythologique finalement pas assez fouillé, Derrickson se vautre dans une histoire qui se veut profonde sans y parvenir.

D’autant que le réalisateur semble avoir une attraction morbide pour les animaux et les Doors, sans jamais vraiment donner une explication convaincante à la présence envahissante du groupe. Les amateurs de Jim Morrisson pourront toujours se procurer la bande-son, mais envoyer Break on Through durant une séance d’exorcisme qui a déjà du mal à paraître sérieuse est loin d’être l’idée du siècle. Au final, Délivre-nous du mal se révèle n’être qu’une pâle copie de ce que le genre a produit de pire, manquant cruellement de bonnes idées et exploitant mal ses rares points positifs.

Fiche technique – Délivre-nous du mal

États-Unis-2014
Réalisateur : Scott Derrickson
Scénariste : Scott Derickson, Paul Harris Boardman
Distribution : Eric Bana (Ralph Sarchie), Edgar Ramirez (Mendoza), Olivia Mun (Jen), Chris Coy (Jimmy), Sean Harris (Santino)
Producteur : Jerry Bruckheimer
Directeur de la photographie : Scott Kevan
Monteur : Jason Hellman
Compositeur : Christopher Young
Production : Jerry Bruckheimer Films, Screen Gems Inc
Distributeur : Sony Pictures

Auteur de l’article : Mikael Yung

Babysitting, un film de Philippe Lacheau et Nicolas Benamou – Critique

Depuis un certain Projet Blair Witch, le cinéma du XXIe siècle ne vit que pour le found footage (utilisation de la caméra subjective). Que ce soit pour des séquences de quelques minutes ou bien des films dans leur intégralité, le paysage cinématographique use toujours de ce procédé et ce pour n’importe quel genre : horreur ([REC], Paranormal Activity, Le Dernier Exorcisme…), fantastique (Cloverfield, Chronicle…) et comédie (Projet X), principalement. Un style auquel nos chers réalisateurs nationaux n’avaient pas encore osé s’y risquer. Jusqu’à 2014, année de la comédie qui a vu l’émergence d’un nouveau grand titre avec Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? et un autre succès surprise, Babysitting, le premier long-métrage français en found footage.

Synopsis : Franck (Philippe Schaudel) est employé aux éditions Schaudel, où il tente de percer dans l’univers de la BD. Mais pour cela, il doit avoir une entrevue avec son patron Marc Schaudel (Gérard Jugnot), qui l’ignore au plus au point. Un jour, Franck est appelé par ce dernier pour garder son fils Rémi (Enzo Tomasini) le temps d’une soirée, dans sa maison. Problème : c’est l’anniversaire de Franck et ses amis ont préparé une fête en son honneur. Mais quand Schaudel lui propose de regarder ses ébauches de BD en échange de ce service, Franck ne peut refuser. Ce qui n’arrêtera pas ses potes, qui décident finalement de faire la fête chez Schaudel. Au risque de dépasser les limites, au point que cette soirée d’anniversaire va devenir un véritable cauchemar pour Franck…

Projet X ne fait aucunement le poids !

Babysitting ou Projet X version française. C’est la première chose qui nous vient aussitôt à l’esprit dès l’aperçu des extraits et du synopsis : une soirée d’enfer qui dégénère au plus vite durant laquelle vous pouvez être les témoins de moments totalement loufoques. Le tout enregistré par une banale caméra numérique, comme si vous étiez le réalisateur de ce petit film amateur. Il ne restait plus qu’à espérer que Babysitting ne tombe pas dans l’excès de décadence propre à son homologue américain. Rappelez-vous de ce dernier : un caméraman étranger au scénario, des passages too much (un nain sortant du four, un mec au lance-flamme), un dénouement débile (le père fier de son fils alors que la maison est en ruines) et les codes du found footage qui ne sont nullement respectés. Projet X hésitait entre réalisme et gros délire, ce qui lui faisait perdre son côté comique. Babysitting, heureusement pour lui, évite toute cette surdose.

N’omettant pas certains passages qui propres à Projet X (une course de karts sur une nationale de la région parisienne, des invités refaisant une scène de Là-haut avec le voisin), le film préfère amuser avec des situations plus sobres, qui ne sortent jamais de l’ordinaire. Vous vous rendrez alors compte qu’il est beaucoup plus drôle de voir des mecs tentant de réanimer un perroquet après que celui-ci ait percuté un ventilateur. Le héros droguant Rémi aux somnifères afin de passer une soirée sans danger. Notre troupe de bras cassés fuyant la police au volant de la voiture du patron. Un personnage tellement à l’Ouest qu’il provoque tout un lot de quiproquos. Vous l’aurez compris : Babysitting est un bien meilleur représentant de la comédie en found footage que Projet X, même s’il ne respecte pas pleinement les codes de ce style de mise en scène (un caméraman qui filme alors qu’il ne devrait pas, des scènes coupées quand ça arrange le script…).

En même temps, Babysitting possède un atout que Projet X avait oublié de mettre en avant : présenter de vrais personnages. Pas des guignols qui ne pensent qu’à faire la fête, mais plutôt des protagonistes qui ont une histoire à raconter. Par là, il faut entendre le fait que Franck rêve de publier sa toute première BD (véritable enjeu de l’histoire), que Rémi désire avoir un père bien plus présent pour lui, que Sonia est une ex de Franck avec qui la relation peut renouer durant cette soirée. Plein de petits détails scénaristiques de ce genre, avec en prime des comédiens qui s’amusent et se donnent à fond, qui permettent d’avoir des personnages véritablement attachants et drôles (notamment Ernest et Sam). Après, cela fait également plonger le film dans les bons sentiments, au risque de plomber le rythme du film (le passage au parc d’attractions et le final paraissent roses bonbon face au reste du film).

Attention, ne vous attendez pas à un film 100% found footage ! Babysitting comporte aussi bon nombre de séquences filmées de manière classique. Un ajout qui s’avère être une excellente idée pour le film, permettant d’avoir un gros bonus question qualité et efficacité : l’introduction de nouveaux personnages hilarants (comme ce flic aux goûts discutables) et du passage en found footage, un parallèle comique entre les protagonistes spectateurs de la vidéo et ce qui se passe sur cette dernière, une émotion qui pointe le bout de son nez par moment… Tout a été pensé pour que Babysitting ne soit pas une énième comédie française qui use d’un procédé à la mode. Mais plutôt le divertissement idéal pour arracher des rires aux personnes les plus sceptiques qui puissent exister.

Une bien bonne surprise que ce Babysitting, qui prouve que la France a encore quelques atouts en poches pour livrer des comédies réussies. Et que le found footage n’est pas un style cinématographique exclusivement réservé aux Américains (qui semblent avoir en ce moment le monopole), qui préfèrent l’utiliser pour l’horreur plutôt qu’oser se diversifier.

Fiche technique : Babysitting

France – 2014
Réalisation : Philippe Lacheau et Nicolas Benamou
Scénario : Philippe Lacheau, Pierre Lacheau, Julien Arruti et Tarek Boudali
Interprétation : Philippe Lacheau (Franck), Alice David (Sonia), Vincent Desagnat (Ernest), Tarek Boudali (Sam), Juien Arruti (Alex), Gérard Jugnot (M. Schaudel), Clotilde Courau (Mme. Schaudel), Enzo Tomasini (Rémi Schaudel)…
Date de sortie : 16 avril 2014
Durée : 1h24
Genre : Comédie
Image : Antoine Marteau
Décors : Samuel Tesseire
Costumes : Aurore Pierre
Montage : Olivier Miohaut Alchourroun
Musique : Michael Tordjman et Maxime Desprez
Budget : 3,4 M€
Productions : Axel Films, Madame Films, Cinéfrance 1888 et Good Lap Production
Distributeur : Universal Pictures International France

Auteur de la critique : Sebi Spilbeurg

Mea Culpa, un film de Fred Cavayé – Critique

Avec Mea Culpa, le cinéaste Fred Cavayé, est le roi du film d’action à la française

Synopsis : Flics sur Toulon, Simon et Franck fêtent la fin d’une mission. Sur le chemin de retour, ils percutent une voiture. Bilan : deux victimes dont un enfant. Franck est indemne. Simon, qui était au volant et alcoolisé, sort grièvement blessé. Il va tout perdre. Sa vie de famille. Son job de flic. Six ans plus tard, divorcé de sa femme Alice, Simon est devenu convoyeur de fonds et peine à tenir son rôle de père auprès de son fils Théo qui a désormais 9 ans. Franck, toujours flic, veille à distance sur lui. Lors d’une corrida, le petit Théo va être malgré lui le témoin d’un règlement de compte mafieux. Très vite, il fera l’objet de menaces. Simon va tout faire pour protéger son fils et retrouver ses poursuivants.

Si vous deviez dire le titre d’un film d’action français, vous penserez aussitôt à un produit de chez EuropaCorp (la société de production de Luc Besson). Notamment au Transporteur, à Taken, Banlieue 13 et consorts. Pourtant, bien loin de ces divertissements calibrés tels des longs-métrages hollywoodiens, qui sont parvenus à lancer la carrière d’un bon nombre de réalisateurs chez l’oncle Sam (dont Louis Leterrier), nous pouvons compter sur Fred Cavayé. Cinéaste qui a su donner chez nous ses lettres de noblesse au cinéma d’action via Pour elle et À bout portant. Au point que le bonhomme intéresse les Américains : un remake de Pour elle avec Russell Crowe (Les trois prochains jours). Cette année, Cavayé continue sur sa lancée en nous livrant sa troisième réalisation (qui attise déjà l’œil outre-Atlantique), Mea Culpa, qui n’a rien à envier à ses prédécesseurs.

Ou peut-être un peu, si, du côté du scénario. Avec Pour elle, le cinéaste faisait preuve d’un réel travail d’écriture, ponctué par une dernière partie vive d’esprit. À bout portant était déjà plus musclé (au moins 1h10 d’action non-stop) et possédant moins d’envolées scénaristiques (un aide-soignant fuyant la police et aidant un criminel). Avec Mea Culpa, Cavayé confirme son penchant pour l’action, en nous livrant un scénario plutôt basique. Mais attention : basique ne veux pas dire inintéressant. Car, contrairement à À bout portant, Mea Culpa démarre calmement, permettant ainsi de nous familiariser avec les personnages et de s’attacher à eux. Cela par le biais de scènes plutôt intimistes mais aussi par des flashs-back qui tentent de nous éclairer sur la raison de la déprime du personnage principal, permettant ainsi de donner bien plus d’ampleur à cette histoire d’amitié (entre deux flics qui se connaissent depuis longtemps) que le film met en avant, et ce jusqu’à la toute dernière scène. Cavayé offre par moment à Mea Culpa des airs de buddy movie, bâti sur une histoire originale d’Olivier Marchal (réalisateur de 36 Quai des Orfèvres, MR 73 et Les Lyonnais). Certes, il y a bien par moments des facilités scénaristiques (le fait que la femme du héros revienne vers lui aussi rapidement), des répliques assez simplistes et des points d’ombre jamais révélés (le but des méchants de l’histoire, par exemple). Mais une fois passé la première partie du film, ces défauts sont vite oubliés.

Dès que le fameux gosse assiste à la scène de crime, le film démarre aussi sec, sans jamais s’arrêter (juste quelques instants, histoire que nous puissions reprendre notre souffle), enchaînant les poursuites, combats au corps-à-corps et fusillades avec une énergie aussi folle que dans À bout portant et la fin de Pour elle. Comme pour ces deux films, Mea Culpa se révèle être d’une efficacité redoutable, livrant des séquences d’action véritablement palpitantes et superbement filmées/montées. Pour s’en assurer, il n’y a qu’à voir la séquence du TGV. Modèle d’exemple pour tous les films du genre, surtout pour les longs-métrages estampillés EuropaCorp. Pour dire, à aucun moment nous n’avons l’impression de voir un divertissement made in France, mais bien un film hollywoodien au budget conséquent.

En parlant de mise en scène, pour Mea Culpa, Fred Cavayé ne se limite pas qu’à titiller notre adrénaline mais également à instaurer une ambiance. Contre toute attente, notre cinéaste national y parvient en installant une atmosphère sombre et pesante, à la manière subtile d’un Michael Mann (Heat, Révélations, Collatéral), enjolivée par la musique de Cliff Martinez (Drive), poussant le concept avec une boite de nuit lors d’une séquence, occasion rêvée pour se permettre quelques jeux de lumière bien placés. Cavayé se permet même de s’en amuser, en commençant son film sur un plan où une voiture bouge, sur un parking désert, une fille collée contre la vitre embuée. Laissant de ce fait notre esprit mal placé, imaginer des tas de choses alors que c’est en réalité un combat qui se déroule dans le véhicule en question. Ainsi, Mea Culpa, en plus d’être un film d’action efficace, se présente également à nous tel un long-métrage assez esthétique.

Et n’oublions pas la prestation des acteurs, qui vaut largement le détour. Pour Mea Culpa, Fred Cavayé a eu la merveilleuse idée de réunir les acteurs principaux de ces films précédents, à savoir Vincent Lindon (Pour elle) et Gilles Lellouche (À bout portant). Ces deux comédiens forment un duo quasi parfait, notamment un Lindon qui, même s’il n’a plus rien à prouver, nous bluffe une fois de plus par son jeu d’acteur électrisant, surpassant sans mal tous ses petits camarades pourtant bons. Que ce soit Lellouche (qui semble bien plus à l’aise avec Cavayé que dans les autres films « sérieux ») ou bien les seconds rôles telle que Nadine Labaki.

Fred Cavayé aura tout compris au cinéma d’action : efficacité rimant avec des personnages existants via une histoire véritablement prenante, auxquels on s’attache facilement. Le tout en une heure et demie. Comme quoi, pas besoin de rallonger la durée d’un divertissement, au risque de le meubler avec des séquences inutiles. Chose que ne semblent comprendre les producteurs de nos jours, qui préfèrent nous en mettre plein la vue (surdose d’effets visuels) plutôt de nous essouffler autant que les protagonistes. Besson et ses poulains peuvent aller se rhabiller, Fred Cavayé est décidément l’homme de la situation.

Fiche technique : Mea Culpa

France – 2014
Réalisation : Fred Cavayé
Scénario : Fred Cavayé et Guillaume Lemans, d’après une histoire originale d’Olivier Marchal
Interprétation : Vincent Lindon (Simon), Gilles Lellouche (Franck), Nadine Labaki (Alice), Max Baissette de Malglaive (Théo), Gilles Cohen (Pastor), Medi Sadoun (Jacquet), Velibor Topic (Milan), Cyril Lecomte (Jean-Marc)…
Date de sortie : 5 février 2014
Durée : 1h30
Genre : Policier, action
Image : Danny Elsen
Décors : Philippe Chiffre
Costumes : Marie-Laure Lasson
Montage : Benjamin Weill
Musique : Cliff Martinez
Budget : 16 M€
Productions : LGM Productions, uFilm et Nexus Factory
Distributeur : Gaumont Distribution

 

Hercules, un film de Brett Ratner – Critique

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Attendu comme un bon gros nanar des familles et entaché par une controverse de l’auteur Alan Moore au sujet du non respect de l’œuvre de son collègue Steve Moore (le comics Hercule: Les guerres Thraces), Hercules de Brett Ratner se révèle finalement être un blockbuster de bonne facture. Si le réalisateur décrié d’X-men : l’affrontement final s’en tire avec les honneurs grâce à une réalisation efficace à la technique quasiment irréprochable (quelques faux raccords par ci par là tout de même), c’est surtout avec son scénario assez malin et ses acteurs que le film convainc. On pourrait même y voir les balbutiement de l’œuvre d’un auteur, mais pas forcément celui qu’on croit. Hercules est finalement pas vraiment un énième produit formaté par Brett Ratner pour des studios avides de recettes mais ressemble plus à un premier film de Dwayne Johnson.

Synopsis: Mi-homme mi-légende, Hercule prend la tête d’un groupe de mercenaires pour mettre un terme à la sanglante guerre civile qui sévit au royaume de Thrace et replacer le roi légitime sur le trône. Âme tourmentée depuis la naissance, Hercule a la force d’un dieu mais ressent aussi les peines et les souffrances d’un mortel.
Sa puissance légendaire sera mise à l’épreuve par des forces obscures.

« Putain de centaures ! » Hercule, – ??? Av. JC

Dès sa première apparition à l’écran, l’évidence est là, l’acteur est Hercules, et il est fort probable que nul autre comédien au monde n’aurait pu (de nos jours) l’incarner avec autant de charisme. Ancien catcheur, rodé à l’art de la mise en scène du corps et du combat, son interprétation du personnage est en parfaite adéquation avec ce passé. Hercule n’est plus le fils de Zeus et d’une mortelle qui chasse les créature fantastiques, mais un mercenaire à la force physique redoutable qui se fabrique une légende pour effrayer ses adversaires. En guise de présentation, le « demi-dieu » éclate Cinq ennemis d’un coup de massue devant le regard médusé d’un chef pirate. Une action démesurée, à la hauteur de ce que l’on peut attendre d’un tel personnage, mais un peu ridicule tout de même tant le geste est exagéré. C’est justement par là que le film prend par surprise : la supercherie est rapidement révélée. Tandis que le « fils de Zeus » assure le spectacle en première ligne, c’est toute une équipe de choc caché derrière qui aligne froidement les ennemis, alors que son neveu, conteur talentueux, commente et relate les événements sous un jour glorieux. Le héros solitaire est en fait une troupe bien rodée qui joue de la crédulité des gens pour gagner sa célébrité (et une bonne paye pour les travaux accomplis). Trucage et mise en scène deviennent les piliers d’un mythe qui se répand à grande vitesse dans toute la Grèce. Ceux qui s’attendait à voir la légende sur grand écran déchanterons rapidement, en revanche ceux qui n’en attendait rien seront agréablement surpris de voir le film prendre ce virage plutôt malin.

Clin d’œil amusant au passé de catcheur de son interprète, mais aussi mise à nu de l’idée même de cinéma, par ce détour scénaristique gonflé, Hercules à le bon goût de ne pas se prendre au sérieux et l’intelligence de ne pas prendre son public pour des buses. Par des touches d’humours judicieusement placé pour ne pas devenir redondante, le blockbuster que l’on attendait burné et gonflé à la testostérone se révèle suffisamment roublard pour surprendre. Aidé par des second rôles de qualités (Rufus Sewell, Ian McShane…), Dwayne Johnson offre un film à son image : Des scènes d’actions démesurée (il soulève d’une mains un cavalier et son cheval…) soutenue par un sens de l’auto-dérision qui fait mouche (…pour soupirer après : « putain de centaures… »). On pourra alors regretter une trame principale un peu téléphonée (l’apparition du Roi Eurysthée comme un cheveu sur la soupe), mais la naïveté de l’ensemble, en adéquation avec l’innocence candide du personnage séduit finalement. Le nombre conséquent de second rôle aux caractères bien trempés additionné à des décors et effets spéciaux de bonnes factures finissent de donner au film une identité sympathique. Hercules marche alors dans les pas de ces vieux classiques tel Jason et les argonautes ou Robin des bois. De la vrai aventure qui dépayse sec, dans des royaumes dirigé par des tyrans, combattu par des groupes de joyeux compagnons au méthodes de combats farfelue, ou la frontière est ténue entre folklore et réalité.

Au lieu d’un Direct to DVD boosté aux effets numérique, c’est finalement un divertissement sympathique que Dwayne Johnson offre à ses fans, et à ceux qui n’aurait pas encore goutté à son univers qui mélange agréablement action de bande dessinée et humour bon enfant. Un poil immature peut être, mais néanmoins charmant.

Fiche Technique Hercules

États-Unis – 2014
Titre original :Hercules
Réalisation: Brett Ratner
Interprétation: Dwayne Johnson, John Hurt, Rufus Sewell, Ian McShane, Joseph Fiennes…
Date de sortie: 27 aout 2014
Durée: 1h38 min
Genre: Action, Peplum
Scénario: Evan Spiliotopoulos, Ryan Condal, d’après l’œuvre de Steve Moore
Musique: Fernando Velasquez
Producteur: Beau flynn, Barry Levine, Brett Ratner
Production: Flynn Picture Company, Paramount, MGM

 

Sils Maria, un film de Olivier Assayas : Critique

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Injustement oublié. C’est la première réflexion que l’on peut se faire à la sortie de la projection quand on voit que Sils Maria est reparti bredouille de la compétition officielle du Festival de Cannes 2014.

Certes, il est reparti avec un très bon accueil de la part des cinéphiles et s’est exporté dans d’autres festivals avec les mêmes retours positifs mais il lui manque vraiment la considération de ses pairs. Vexant. Réalisé par Olivier Assayas qui avait mis Cannes à terre en 2010 avec le biopic explosif du terroriste Carlos, révélant par la même occasion le vénézuélien Edgar Ramírez, Assayas s’intéresse aujourd’hui à son milieu professionnel et dévoile un saisissant aspect générationnel entre les acteurs pré et post-2000, entre jalousie et hypocrisie. En 2012, Olivier Assayas avait quelques peu déçu son audience avec Après Mai mais on ne saurait trop lui reprocher tant ce Sils Maria comprend l’essence même du cinéma dans toute sa splendeur, son égo surdimensionné et ses vices. Tout comme il permet d’en faire un film sur le narcissisme, la solitude et nous renvoie à des chefs d’œuvres du genre que sont Eve de Joseph L. Mankiewisz ou Persona d’Ingmar Bergman. Sils Maria est un pur film de cinéma qui parle de cinéma, et c’est tout simplement magistral.

All About Maria

Maria Enders a débuté, connu le succès et poursuit sa carrière avec la même notoriété qu’elle a conservé depuis son plus grand rôle, du moins elle le croit. Elle est en route pour honorer le réalisateur qui l’a révélé autrefois. La mort soudaine de ce dernier va l’amener à une profonde réflexion sur elle-même et sur le métier d’actrice aujourd’hui. C’est ainsi qu’on découvre rapidement le personnage de Juliette Binoche, vrai personnage de femme aussi détestable que respectable. Une sorte d’alter ego moderne du personnage de Gloria Swanson dans Boulevard du Crépuscule. Sauf qu’ici le scénariste du film de Billy Wilder est remplacé par une jeune, rock et jolie assistante en la personne de Valentine, incarnée par une excellente Kristen Stewart. Sils Maria va donc suivre pendant deux heures les tribulations de ces deux femmes aux égos opposés et aux conceptions contraires. Quand l’assistante plus jeune s’adapte aux changements numériques de la société, sa « patronne » préfère ignorer ces réseaux et perpétue ce qui a fait son succès d’autrefois jusqu’à ce présent tout-numérique, ce qui l’amènera à sombrer dans le déclin de sa beauté et donc de sa gloire. Le moi cinématographique s’est mué en un moi numérique, désormais être acteur c’est aussi laisser place à tout un matraquage médiatique sur internet. Et le « Celebgate » de ces derniers jours tombent à point nommé pour souligner ce point. C’est en cela qu’intervient le personnage de Jo-Annincarné par une Chloé Grace Moretz qui s’impose comme une sorte d’ersatz de Miley Cyrus et de Lindsey Lohan, sans cesse dans la provocation et la polémique.

Oliver Assayas fait croiser deux époques du cinéma, l’époque dite classique et âge d’or aux yeux de Maria Enders, et le cinéma d’effets spéciaux d’aujourd’hui avec sa « psychologie de BD ». Mais jamais il ne le fait avec un propos outrancier, il apporte toujours une retenue par le biais du personnage de Valentine qui apporte de vrais arguments pour valider ce changement opéré par l’industrie du cinéma. Le classique côtoie désormais l’époque des super-héros, avec un avantage économique considérable pour ce dernier. Ce changement dans la profession se fait aussi par le biais des coulisses du cinéma. C’est assez ironique qu’un jeune réalisateur en gilet et t-shirt rock rencontre la grande Maria Enders pour lui offrir un rôle de mutante. On pourrait croire que Olivier Assayas nous dit que les vieux acteurs n’ont plus rien à faire ici aujourd’hui mais plutôt qu’il s’agit pour ces deux générations de vivre ensemble, et qu’il faut tout simplement s’adapter avec les nouvelles attentes d’un public essentiellement jeune. Il reste toujours ce public d’intellectuel et d’intéressés mais Olivier Assayas nous fait savoir qu’on ne les trouve plus qu’au théâtre par le biais de cette adaptation moderne qui avait fit de Maria Enders la gloire qu’elle a été. C’est très symbolique en ce sens le fait qu’elle reprenne le rôle opposé qu’elle a joué. Et ça ne fera que l’amener à sa chute.

Mais revenons à ce personnage de Maria Enders, névrosée sublime, magnifiée par la performance de Juliette Binoche. Plus le film avance, et plus on se rend compte des contradictions de ce personnage. Pour espérer préserver sa gloire et sa beauté, son personnage s’enferme dans une sorte de bulle hypocrite. Son crédo est de ne jamais se fier à internet et pourtant, plusieurs fois on la voit monter dans chambre pour « googleiser ». Elle s’érige comme une femme de caractère, ne tombant jamais sous les supplications d’un homme qui la débecte mais qu’elle finit par raccompagner devant sa porte, laissant un discret numéro de chambre sur un bout de papier. Elle déteste ces nouveaux rôles cinématographiques qui consistent à jouer des non-humains sur fond vert et pourtant elle accepte de rencontrer le réalisateur d’un de ces films et de potentiellement en jouer un personnage. C’est ça Maria Enders, une femme qui ne dira jamais les choses mais qui agira toujours de manière hypocrite. C’est une femme qui s’obstine à vivre dans le passé, ce passé glorieux où les gens se l’arrachaient, où la « peopolisation » était encore relativement sage. Avec les effets de l’âge et des changements de la société, elle se retrouve dans une société du star-system où il faut être polémique et controversée pour exister, en témoigne cette séquence où elle se sent abandonné sur les trottoirs, les paparazzis suivant la jeune et jolie Jo-Ann monter dans une voiture. Et Maria Enders devient une suiveuse, elle pénètre les clubs de metteurs en scène mais reste muette, ne faisant plus qu’observer et subir cette époque, difficile pour l’égo. Elle n’existe plus aux yeux des autres. Elle regrette ces privilèges de la jeunesse et tombe dans un désir voyeur et jaloux.

Un désir voyeur qu’elle entretient avec son assistante. Valentine, une obstinée du travail et surtout une passionnée qui voit dans sa relation avec Maria Enders, un lien trouble entre fictif et réel. Les répétitions deviennent plus durs, plus éprouvantes pour ces deux femmes dans lesquelles elles se rendent progressivement compte que la pièce arbore certains points communs avec leur relation. C’est tout simplement bluffant, magnifiquement bien écrit et magistralement interprétés. Kristen Stewart trouve là un rôle fort et on lui souhaite une carrière chez d’autres grands réalisateurs puisqu’elle prouve -à ceux qui doutent encore- qu’elle peut être un vrai personnage dramatique performant. Efficace. Cette relation avec sa « patronne » devient difficile, l’une jalousant l’autre et cette autre ne supportant plus physiquement sa non-ouverture d’esprit, Maria Enders s’obstinant à croire en un monde culturel classique mais désormais désuet. Après une ultime tentative de dire les quatre vérités brutales à la diva, rappelant le changement opéré par le monde artistique d’aujourd’hui, elle fuira cette relation dans un vaste paysage montagnard, tel le Serpent de Maloja. Oliver Assayas sublime les paysages alpins et dévoile des plans de toute beauté, d’une grandeur effarante pour Maria Enders, un personnage qui souhaite exister mais qui se retrouver à errer dans les plaines, perdu et loin de toute célébrité. Certains évoqueront l’aspect académique du film, mais ce qui fait la force du film se trouve davantage dans son analyse simple et percutante du monde culturel actuel, et surtout de ce monde de la célébrité. Il n’empêche que le film offre une mise en scène très léchée, entre photographie magnifiée et montage fluide, sans se forcer à l’audace tout en offrant de vrais rôles à ces personnages, qui exploitent les champs-contre-champs à la perfection. Le tout est sublimé par une liste de musiques classiques effectuée par Daniel Sobrino.

Davantage audace du récit que de la mise en scène, Sils Maria est une vraie réflexion sur le cinéma actuel, les attentes d’un public jeune, le star system et sur l’économie qui régit tout cela. Véritable chef d’œuvre de cinéma qui parle de cinéma et qui exploite avec un propos vif et cynique le monde artistique actuel. Le manque de considération à Cannes de ce film ne joue en rien contre sa maîtrise totale du sujet. Juliette Binoche y est aussi merveilleuse que démente, Kristin Stewart efficace en tout point, et Oliver Assayas nous assène un vrai constat contemporain du monde de la culture et de l’égo surdimensionné de ces stars, qui n’a pas changé depuis l’époque de Joseph L. Mankiewicz et Billy Wilder. Assurément un grand film !

Synopsis: À dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l’autre côté du miroir, dans le rôle d’Helena…

Sils Maria : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=-aRLEmB2pLE

Sils Maria : Fiche Technique

Réalisation: Olivier Assayas
Scénario: Olivier Assayas
Interprétation : Juliette Binoche (Maria Enders), Kristen Stewart (Valentine), Chloë Grace Moretz (Jo-Ann Ellis), Lars Eidinger (Klaus Diesterweg), Johnny Flynn (Christopher Giles), Angela Winkler (Rosa Melchior), Hanns Zischler (Wald), Brady Corbet (Piers Roaldson)
Image: Yorick Le Saux
Décor: Francois-Renaud Labarthe et Gabriele Wolff
Costume: Jürgen Doering
Montage: Marion Monnier
Son : Daniel Sobrino
Producteur: Charles Gillibert, Karl Baumgartner, Thanassis Karathanos, Jean-Louis Porchet, Gérard Ruey, Sylvie Barthet, Remi Burah et Antoun Sehnaoui
Production: CG Cinéma, CAB Productions, Pallas Film, Arte France Cinéma et Ezekiel Film Production
Distributeur: Les Films du Losange
Festival: Meilleur Actrice pour Juliette Binoche à l’International Cinephile Society Award 2014
Genre: Drame
Durée: 123 minutes
Date de sortie : 20 août 2014

France – Suisse – Allemagne – 2014