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Tu Dors Nicole, un film de Stéphane Lafleur – Critique

La privation de sommeil est une technique de torture bien connue, elle obscurcit le jugement, affecte l’organisme et peut détruire une personnalité. Si le sujet paraît de prime abord anodin, il peut vite prendre des proportions insoupçonnées, tant un manque chronique de sommeil peut corrompre une personnalité et faire ressortir les plus bas instincts. Dans Tu Dors Nicole, le réalisateur Stéphane Lafleur ne va pas aussi loin dans le traitement de son personnage principal, il filme un changement plus lent plus subtil chez son héroïne, une affection plus suggérée de son comportement.

Synopsis : Nicole passe l’été de ses 22 ans dans la maison familiale, tandis que ses parents sont en voyage. L’arrivée de son frère avec son groupe, va perturber son univers autant que la chaleur étouffante de cet été va perturber son sommeil.

Conte d’Été

Blanc le jour, noire la nuit

La perte du sommeil, c’est avant tout une lutte entre le jour et la nuit, entre un soleil qui domine les journées d’été et une lune reléguée au rang de faire-valoir. De nos jours, si le choix du noir et blanc peut parfois paraître (à juste titre) élitiste, il est des plus pertinents dans le cas de Tu Dors Nicole. Accolé à une mise en scène académique (une nécessité) mais soignée et maîtrisée, il apporte un contraste visuel entre l’éclat d’un soleil étouffant et l’ombre d’une nuit, où se réfugient les songes. Des songes que Nicole ne parvient pas à atteindre. Stéphane Lafleur illustre son film par ce procédé : le jour qui empêche Nicole de dormir et Nicole qui empêche la nuit de l’endormir.

Le monde de Nicole

C’est d’ailleurs sur ce sommeil que s’ouvre le film, sur Nicole quittant le lit de son aventure d’une nuit et récupérant son vélo sur un incroyable grillage, où plusieurs bicyclettes sont même suspendues. Elle nous offre ensuite tout un monde à découvrir, un frère installé avec son groupe dans la maison de famille, désertée par des parents en vacances, une meilleure copine insouciante (du moins en apparence) et le jeune Martin, gamin d’une douzaine d’années à la voix anormalement grave et fou amoureux de Nicole, sa baby-sitter.

L’été dernier, dernier été…

Julianne Côté est Nicole, naturelle et spontanée dans son jeu, comme la plupart des acteurs qui l’entourent. Comme semble le vouloir Stéphane Lafleur, qui contemple autant qu’il filme, elle prend son temps. Celui de perdre pied dans sa vie, à mesure que l’insomnie la ronge. Celui de gagner la maturité, qui va avec l’âge des responsabilités dont elle se rapproche peu à peu. Elle est la part émergée d’une galerie de personnages tous attachants, parce que nous ramenant à notre vécu, à ces dernières années de légèreté qui précèdent cette réalité qui nous gagne avec l’âge adulte.

L’humour des cousins

Tout n’est cependant pas noir (ou blanc), Stéphane Lafleur n’oubliant pas cet humour qui caractérise (entre autres) les habitants de La Belle Province. Outre leur accent au charme imparable, il connait le sens du mot « cocasse » lorsque la romance nait autour d’un ourlet à repriser, ou bien lorsqu’en pleine nuit, un père qui promène son bébé en voiture pour tenter de l’endormir, passe pour un dangereux rôdeur. De l’humour en douceur et en finesse, pour préserver le calme de cette nuit, que Nicole parcourt au lieu de dormir. Cette nuit qui lui échappe autant que cette vie, dont elle semble perdre peu à peu le contrôle.

La musique, dans et hors du film

Une vie ponctuée par la musique. Celle de son frère d’abord (composée par Rémy Nadeau-Aubin), presque omniprésente et qui s’intéresse plus au processus de création musicale, illustré en un moment de grâce lorsque, le groupe ayant déserté, le frère et la sœur se mettent à jouer ensemble, merveilleux. Celle du film ensuite, toute de discrétion et d’originalité, a été composée par Organ Mood et constitue plus une trame sonore qu’un véritable thème musicale. Il n’est pas question de parler de « musique d’ascenseur », mais plus d’une bande originale qui vient souligner un trait et parfois même apporter sa personnalité propre.

Le temps de l’innocence

Tu Dors Nicole est une jolie petite surprise un film qui, sous des airs de chroniques adulescentes, vient parler en profondeur de cette perte de l’insouciance, lors d’un été qui semble le dernier avant le passage d’un cap. Un été qui tourne le dos aux couchers tardifs, à la musique trop forte, aux longues discussions au bord de la piscine, aux rapports humains pas encore dévorés par les conventions. Bref, ce temps où l’horizon que chacun se fixait, n’allait jamais au-delà du mois suivant. Ce temps où les actes, à défaut d’avoir des conséquences, avaient au moins une signification.

Tu dors Nicole : bande-annonce officielle

Tu Dors Nicole – Fiche Technique 

Réalisation : Stéphane Lafleur
Casting : Julianne Côté, Marc-André Grondin, Catherine Saint-Laurent, Francis La Haye, Fanny Mallette, Simon Larouche, Claudia-Émilie Beaupré, Juliette Gosselin
Scénario : Stéphane Lafleur
Musique : Rémi Nadeau-Aubin & Organ Mood
Production : Kim McCraw & Luc Déry
Société de production : Micro-scope
Société de distribution : Les Films Séville
Budget : 3,5 millions $
Pays : Canada
Format : 35mm couleur ramené noir & blanc
Genre : comédie dramatique
Durée 93’
Sortie : 18 mars 2015
Sélectionné à la Quinzaine Des Réalisateurs – Cannes 2014

Auteur : Freddy M.

 

 

 

 

 

 

 

Cannes 2015 : Lambert Wilson, maître de cérémonie

Cannes 2015 commence dans un peu plus d’un mois, l’occasion pour le festival de dévoiler le nom de son maître de cérémonie. Après les frères Coen, présidents du jury de la 68e édition du festival international du cinéma, c’est Lambert Wilson qui présentera les cérémonies d’ouverture et de clôture.

L’acteur présente ainsi cet événement, très suivi, pour la seconde fois. La raison ? Les organisateurs du festival de Cannes le décrivent ainsi : « Lambert Wilson avait marqué les cérémonies du 67e Festival de Cannes par son élégance, son aisance et une éloquence lyrique pour évoquer son amour du cinéma. »

Toujours diffusées en clair sur Canal+, ces deux cérémonies se dérouleront respectivement le 13 et le 24 mai. Qui succédera à Winter Sleep ? On ne connaît pas encore la sélection officielle, qui devrait être dévoilée courant avril. En attendant, d’autres visages se dévoilent puisque Abderrahmane Sissako présidera le Jury de la Cinéfondation et des Courts métrages. C’est le deuxième jury dans lequel le réalisateur de Timbuktu, très césarisé le 20 février dernier, s’illustrera après celui de My French Film Festival. Quant à Lambert Wilson, il sera à l’affiche de Suite Française, en salles le 1 avril. 

>> Suivez le festival de Cannes 2015, la rédaction sera sur place cette année pour ne rien rater des films et autres événements de cette 68e édition. 

Découvrez Lambert Wilson parlant de son expérience à Cannes, en 2014, sur TV5 Monde

Selma, un film de Ava DuVernay : Critique

Martin Luther King est une figure majeure de l’histoire américaine. C’est un pasteur et militant non-violent pour les droits civiques des noirs. Son discours à Washington en 1963 avec le fameux « I have a dream » a fait le tour du monde. Pourtant, c’est la première fois que son histoire est adaptée au cinéma, ou du moins, un de ces combats. C’est celui qui se déroule à Selma, une ville d’Alabama, un état du sud encore sous l’influence des confédérés et donc, profondément raciste.

Synopsis : Selma retrace la lutte historique du Dr Martin Luther King pour garantir le droit de vote à tous les citoyens. Une dangereuse et terrifiante campagne qui s’est achevée par une longue marche, depuis la ville de Selma jusqu’à celle de Montgomery, en Alabama, et qui a conduit le président Jonhson à signer la loi sur le droit de vote en 1965. 

Au-delà du pont

L’histoire se déroule en 1964, Martin Luther King (David Oyelowo) vient de recevoir le prix Nobel de la paix et c’est auréolé de ce titre honorifique, qu’il demande au président Lyndon B. Johnson (Tom Wilkinson) de donner le droit de vote aux noirs. Face à son refus, il va prendre la direction de Selma, ou la population noire compose la moitié de cette ville et pourtant, ils ne sont que 1% d’inscrits sur les listes électorales. Sa présence va permettre de mettre en lumière ce combat, en attirant les médias. Il va les utiliser pour s’attirer les faveurs de l’opinion publique, en affrontant un Shérif violent devant le tribunal de la ville. Mais aussi pour bousculer le président Lyndon B. Johnson, et lui forcer la main pour l’obliger à revenir sur sa parole. La marche est le point d’orgue, d’une lutte difficile, face au gouverneur George Wallace (Tim Roth), qui considère les noirs, comme une sous-race et n’hésite pas à utiliser la violence pour empêcher cette marche.

David Oyelowo est à la hauteur de cette figure historique, sa prestation est impressionnante. Martin Luther King était aussi connu pour ses talents d’orateur et David Oyelowo a su transmettre la ferveur qui se dégage de ses discours, tout en étant performant face à Tom Wilkinson, lors de leurs joutes verbales. L’affrontement est autant physique, que psychologique. Le film retranscrit bien le contexte politique et social, dans une Amérique, ou le racisme est omniprésent et ou les blancs peuvent tuer les noirs, en toute impunité.

Pour son second film, Ava DuVernay fait un peu preuve d’académisme, mais réussit à faire passer de multiples émotions, à travers les divers événements qui vont se dérouler sous nos yeux. Elle découpe parfaitement son film, en montrant le combat de Martin Luther King, tout comme son intimité, sans faire abstraction des zones d’ombres. Elle ne fait pas de celui-ci un héros, mais un homme avec ses convictions, entouré par d’autres hommes, dévoués à sa cause. Andre Holland, Wendell Pierce et Omar J. Dorsey sont les autres figures importantes de l’histoire. Des acteurs plus habitués au petit écran, qui réussissent le grand saut et démontre, qu’ils sont aussi talentueux que David Oyelowo. Mais le film n’oublie pas les femmes, à travers les personnages interprétés par Lorraine Toussaint, Carmen Ejogo et Oprah Winfrey. La dernière n’étant pas vraiment une bonne actrice, mais comme elle est productrice….Tom Wilkinson, Tim Roth et Giovanni Ribisi imposent aussi leurs présences, tout comme Dylan Baker, qui en une seule scène campe un J. Edgar Hoover dénué d’humanité, plus proche d’un psychopathe, que d’un directeur du FBI.

Le récit est ponctué par les notifications s’inscrivant sur l’écran. Elle est du fait du FBI, surveillant les moindres faits et gestes de Martin Luther King, tout en le mettant sur écoute et tente de le déstabiliser, par le biais de sa femme. Une idée permettant d’encore mieux comprendre l’état d’esprit de cet homme qui semble fatigué et de sa femme, vivant dans la peur. Il se sacrifie pour le bien de sa communauté, mais pas seulement. Son combat est celui de tout un peuple, il va même jusqu’à avoir le soutien de Malcom X, qui le traitait auparavant d’oncle Tom.
La violence est omniprésente, à travers les regards de cette police n’hésitant pas à jouer avec leurs matraques, aussi bien sur les hommes, que les femmes. Mais Ava DuVernay ne sombre pas dans la facilité, en évitant de montrer frontalement ces actes ignobles. Les cris, les visages effrayés et les ombres, retranscrivent très bien la douleur de ces gens, ou à tout moment, la mort peut frapper.

50 ans plus tard, le monde a changé et l’Amérique aussi, du moins en apparence. Les récents faits divers, démontrent que la police continue d’assassiner des hommes noirs, sans être vraiment inquiété. Le racisme est toujours aussi présent, même s’il a pris divers formes à travers un racisme social. Mais on ne peut nier une évolution, ce qui permet à ce film d’exister.

L’excellence de son interprétation reste son atout principal et permet de découvrir des acteurs, trop souvent cantonnés à des rôles secondaires. Le film n’a ni la puissance, ni la réussite du Malcom X de Spike Lee, mais cela reste un bon film, qui permet de découvrir un moment important de l’histoire américaine.

Selma – Bande-annonce Officielle HD

Selma : Fiche technique 

USA – 2014
Réalisation : Ava DuVernay
Scénario : Paul Webb
Distribution : Interprétation: David Oyelowo (Martin Luther King Jr), Tom Wilkinson (Lyndon B. Johnson), Carmen Ejogo (Coretta Scott King), Giovanni Ribisi (Lee C. White), Lorraine Toussaint (Amelia Boynton), Common (James Bevel), Alessandro Nivola (John Doar), Cuba Gooding Jr (Fred Gray), Tim Roth (George Wallace), Oprah Winfrey (Annie Lee Cooper), Tessa Thompson (Diane Nash), André Holland (Andrew Young), Wendell Pierce (Hosea Williams), Dylan Baker (J. Edgar Hoover), Martin Sheen (juge Frank M. Johnson).
Musique : Jason Moran
Photographie : Bradford Young
Montage : Spencer Averick
Production : Cloud Eight Films, Harpo Films, Pathé et Plan B Entertainment
Distribution : Pathé distribution
Genre : Drame biographique
Durée : 122 minutes
Sortie France : 11 Mars 2015

Auteur : Laurent Wu

 

Night Run, un film de Jaume Collet-Serra : Critique

Night Run, une nouvelle collaboration efficace entre Liam Neeson et le réalisateur Jaume Collet-Serra

Synopsis : Jimmy Conlon était autrefois un tueur à gages surnommé le Fossoyeur qui travaillé pour le caïd de Brooklyn, Shawn Maguire. Depuis, il se noie dans l’alcool pour oublié ses crimes et le fait qu’il soit toujours recherché par l’inspecteur Harding, un policier qui le traque sans relâche. Mais quand il apprend que sa prochaine cible sera son propre fils Mike, Jimmy va se retourner contre son employeur afin de protéger sa famille et enfin pouvoir se racheter. Mais il ne dispose que d’une seule nuit pour résoudre ce conflit de loyautés…

À peine deux mois sont passés que Liam Neeson revient sur les écrans pour jouer à nouveaux des flingues et des poings dans un thriller d’action, le comédien étant désormais l’une des figures emblématiques de ce divertissement hollywoodien à l’instar de Nicolas Cage et Bruce Willis. Mais au lieu de retrouver son personnage de Brian Mills (la trilogie Taken), l’acteur collabore ici pour la troisième fois avec le réalisateur Jaume Collet-Serra (Sans identité, Non-stop) pour une virée nocturne mouvementée dans les rues de New-York avec sa progéniture, policiers et mafieux lancés à leurs trousses. Mais un jour viendra où le public en aura assez de voir Neeson dans ce genre de film (les critiques pleuvent sur le sujet depuis quelques temps). Night Run est-il le film de trop ?

Il est sûr que du point de vue scénaristique, le nouveau long-métrage de Jaume Collet-Serra n’est pas celui qui révolutionnera le genre. Night Run ne se montre, en effet, pas aussi élaboré qu’Identité secrète et Non-stop dans le sens où il ne part pas d’une trame mettant en avant suspense, révélations et twists en tout genre. Ici, juste l’éternelle histoire du tueur à gages qui va devoir se retourner contre son employeur, en passant par quelques thématiques traitées maintes et maintes fois : la rédemption d’un père auprès de son fils, celle d’un homme voulant purger ses crimes un premier temps dans l’alcool puis enfin par une bonne action, le face-à-face avec le tueur d’élite… Autant dire que Night Run se présente comme une énième version d’un action movie lambda des années 80, n’ayant pour ambition que de divertir le spectateur en lui offrant sur un plateau d’argent des comédiens connus (Liam Neeson, Ed Harris, Vincent D’Onofrio…), quitte à sacrifier l’originalité et le suspense. Et si vous allez voir Night Run, c’est que vous n’attendez rien que d’autre que du divertissement pur et dur.

Sur ce plan, le long-métrage remplit amplement son cahier des charges, le réalisateur appliquant son savoir-faire acquis depuis Sans identité, à savoir une mise en scène diablement efficace et fluide. Après une sympathique introduction présentant les personnages et leurs enjeux, avec en prime un savoureux jeu où Liam Neeson interprète un nouveau personnage alcoolique cette fois-ci poussé à l’extrême (allant jusqu’à jouer les Pères Noël vulgaires et cyniques), Night Run ne sera qu’un enchaînement de courses-poursuites, fusillades et autres corps-à-corps palpitants qui tiennent suffisamment en haleine pour faire oublier une trame prévisible, balisée de bout en bout, et assurer le spectacle. C’est rondement mené, rythmé comme il faut pour ne pas ennuyer… bref, vous en aurez pour votre argent ! Bien plus qu’avec Taken 3, étant donné que Night Run peut également compter sur une écriture plus maîtrisée et un casting bien plus prestigieux.

Malgré son classicisme qui pourra en exaspérer certain, le scénario du film fait la part belle aux personnages principaux, notamment la relation père/fils et l’amitié qui unit le personnage de Neeson à celui d’Ed Harris, sans oublier certains détails concernant les protagonistes comme l’alcoolisme du héros. Mettre en avant tout cela permet ainsi une attache simple et rapide envers les personnages, incitant le public à s’inquiéter de leur sort et ce même en l’absence de suspense, tout en donnant une certaine ampleur à quelques séquences du film. L’interprétation des comédiens aide également à ce constat : Liam Neeson a encore suffisamment de charisme pour faire croire à ce type de rôle qui lui colle à la peau, Ed Harris n’a pas besoin de cabotiner pour jouer les méchants, Joel Kinnaman possède bien plus de prestance qu’un Jai Courtney, le rappeur Common a fière allure en meurtrier… Tout a été fait pour que le spectateur puisse s’intéresser ne serait-ce qu’un minimum à l’ensemble pour que Night Run captive l’attention et que ses personnages suscitent l’intérêt.

Bien loin de la balourdise d’un Taken ou encore de l’ennui total généré par Balade entre les tombes, Night Run se range illico aux côtés des récents action movies style années 80, tels que John Wick et The November Man. Efficace et divertissant sont les mots d’ordre de ce long-métrage, exactement ce qu’attendait le public de la part de ce dernier. Il n’empêche, il serait peut-être temps pour Liam Neeson et Jaume Collet-Serra de passer à autre chose, car si la recette marche encore avec Night Run, elle risque vraiment de s’essouffler par la suite…

Night Run – Bande-annonce

Fiche technique – Night Run

Titre original : Run All Night
États-Unis – 2015
Réalisation : Jaume Collet-Serra
Scénario : Brad Ingelsby
Interprétation : Liam Neeson (Jimmy Conlon), Ed Harris (Shawn Maguire), Joel Kinnaman (Michael ‘Mike’ Conlon), Génesis Rodríguez (Gabriela Conlon), Common (Price), Vincent D’Onofrio (l’inspecteur Harding), Bruce McGill (Pat Mullen), Boyd Holbrook (Danny Maguire)…
Date de sortie : 11 mars 2015
Durée : 1h54
Genres : Thriller, action
Image : Martin Ruhe
Décors : Deborah Jensen et Chryss Hionis
Costumes : Catherine Marie Thomas
Montage : Dirk Westervelt
Musique : Junkie XL
Producteurs : Brooklyn Weaver, Roy Lee et Michael Tadross
Productions : Energy Entertainment et Vertigo Entertainment
Distributeur : Warner Bros. France

 

 

The Humbling, un film de Barry Levinson : Critique

La Vie Rêvée De Simon Axler

Barry, le retour

Barry Levinson est un vieux briscard du circuit hollywoodien, un vieux routier de la pellicule à la carrière inégale, mais certains faits d’arme ont fait de lui un réalisateur respecté. Qu’il s’agisse du Secret De La Pyramide, de Good Morning Viêt Nam, Des Hommes d’Influence mais surtout de Rain Man, il est de ces réalisateurs qui rattachent le spectateur à une époque et le ramènent à des souvenirs. Avec The Humbling (l’humilité), Barry Levinson semble gagner en maturité, poser un peu plus propos et caméra et dédier un film entier à Al Pacino, seul acteur de chaque plan du film.

Al Pacino, tel quel

Car oui, ce film est un cadeau à Al Pacino, une œuvre offerte à son génie d’acteur et à son amour du théâtre. Dans la droite ligne de Birdman (coïncidence…), Barry Levinson explore les pensées d’un acteur vieillissant, ancienne gloire atteinte par la sénilité, une maladie qui rend son métier ardu et ses rapports sociaux encore plus. À ce titre la scène d’ouverture, d’un Al Pacino face à lui-même est exemplaire, maniant les champs/contre-champs, alignant les gros plans sur les rides d’un acteur, qui vieillit mieux que n’importe quel grand vin.

L’art de choisir

Cette facilité qui semble émaner du comédien vient aussi des choix de Barry Levinson. Choix narratifs tout d’abord, par cette histoire racontée par le personnage de Simon Axler. Une histoire qu’il narre à travers ses séances de psychothérapie. Choix judicieux puisqu’il donne de la fluidité au scénario en facilitant les transitions, puis qui pose presque le spectateur en position de voyeur. Choix de mise en scène ensuite, qui rebuteront certains, puisqu’ils se rapprochent du théâtre (la forme rejoignant le fond) et s’éloignent du même coup d’un certain cinéma de divertissement, permettent au film de faire ce que doit faire un acteur de théâtre : poser son texte. Choix des dialogues enfin, parfois érudits, parfois savoureux mais d’un humour faisant souvent mouche tels que : « Tu m’as pas encore assez baisée pour que j’arrête d’être lesbienne. »

Faux-semblants

La sénilité du personnage, la mise en scène et la narration, outre le fait d’être au service d’Al Pacino, donnent une dimension supplémentaire. Barry Levinson entretient sans cesse cette confusion entre la scène et la vie, entre le personnage et l’acteur. Simon étant persuadé que nous jouons notre vie, mal le plus souvent. Ce qui le place en marge de ses contemporains, entraînant cette solitude qui lui pèse et n’arrange pas ses pertes de mémoire, jusqu’au désespoir. Le désespoir d’un âge qui le rattrape alors qu’il espérait avoir couru plus vite que lui, d’un corps qui lui échappe alors qu’il espérait le rattraper, mais qui donne certaines des scènes les plus cocasses, Pacino n’ayant jamais eu peur du risque de l’autodérision. Son personnage semble peu à peu perdre pieds et le fil de sa mémoire, jusqu’à ce qu’il décide de mettre un point final à sa carrière.

Al & Co.

Même s’il est de tous les plans, Al Pacino n’est pas seul dans ce film, bien qu’étant seul au monde. Nina Arandia (Minuit À Paris, Le Casse De Central Park) est insupportable en souriante dépressive prête à dessouder son pédophile de mari, une belle réussite. Greta Gerwig, ici en compagne de Simon et à la recherche d’une identité sexuelle, est beaucoup plus convaincante que dans Frances Ha. Sa mère, Diane Wiest (Edward Aux Mains d’Argent, L’Homme Qui Murmurait À l’Oreille Des Chevaux) est comme dans chaque film depuis quelques années : trop rare. Tous ensemble donc se prêtent au jeu de Barry Levinson qui n’oublie pas de les rendre drôle, notamment lors de la scène du relaxant musculaire pour animaux, preuve que le comique de situation fait toujours rire.

La vérité est ailleurs

Jusqu’à la scène finale, Barry Levinson soigne un film (son meilleur depuis longtemps) touche-à-tout aboutissant à un véritable hommage au théâtre, s’achevant sur la scène finale du Roi Lear et Simon Axler (Al Pacino) dans le rôle titre, clôturant un film sur les apparences et les faux-semblants théâtraux. Car dans cette œuvre, à chaque fois qu’on pense tenir une parcelle de vérité, Levinson nous montre qu’il nous a trompés, jusqu’à cette toute dernière image dont on ne sait pas quoi penser, tant le doute est entretenu et qui rappelle cette citation : « Le roi est mort, vive le roi ! »

Synopsis : Simon Axler est un grand acteur de théâtre vieillissant que la sénilité gagne un peu plus chaque jour. Ses retrouvailles avec Pegeen, la fille d’une de ses conquêtes vont venir bouleverser sa vie et lui poser des questions sur ce qu’il doit faire de ce qui lui reste à vivre.

The Humbling : Bande annonce

The Humbling : Fiche Technique 

Titre français : Le Rabaissement
Réalisation : Barry Levinson
Scénario : Buck Henry & Michal Zebede d’après Phillip Roth
Direction artistique : Sam Lisenco
Décors : Steven Jos Phan
Costumes : Kim Wilcox
Montage : Aaron Yanes
Musique : Marcelo Zarvos & The Affair
Photographie : Adam Jandrup
Production : Barry Levinson, Al Pacino & Jason Sosnoff
Sociétés de production : Ambi Pictures et Hammerton Productions
Sociétés de distribution : Millenium Films
Genre : drame
Pays : U.S.A.
Durée : 112’
Sortie France : 8 avril 2015

Auteur : Freddy M.

 

Inherent Vice, un film de Paul Thomas Anderson : Critique

Le propre des cinéastes surdoués est que chacun de ses nouveaux films est attendu comme un potentiel chef d’œuvre qui alimentera une filmographie jugée incontournable.

Synopsis: L’ex-petite amie du détective privé Doc Sportello surgit un beau jour, en lui racontant qu’elle est tombée amoureuse d’un promoteur immobilier milliardaire : elle craint que l’épouse de ce dernier et son amant ne conspirent tous les deux pour faire interner le milliardaire… Mais ce n’est pas si simple…
C’est la toute fin des psychédéliques années 60, et la paranoïa règne en maître. Doc sait bien que, tout comme « trip » ou « démentiel », « amour » est l’un de ces mots galvaudés à force d’être utilisés – sauf que celui-là n’attire que les ennuis.

Le revers de la médaille est qu’il ne lui sera pardonné aucune faiblesse et que toute anomalie perçue comme telle rendra banal le moindre film qui n’irait pas dans le sens espéré. Cas encore plus avéré quand il s’agit, comme Paul Thomas Anderson, de confirmer son talant par un sommet du genre qui nous rappelait au génie d’un acteur alors en perdition et la confirmation qu’il serait dorénavant un directeur de comédiens hors pair( Tom Cruise dans « Magnolia« ). Rapidement considéré comme le grand réalisateur américain qui relançait un cinéma US alors un peu à bout de souffle, son identité allait vite marquer les esprits des cinéphiles.

Pourquoi donc ce nouvel opus divise t’il autant le public et la critique ? tentons une explication qui n’engage que l’auteur de cet avis et qu’il n’entend pas prendre comme une vérité absolue. Adaptation d’un bouquin de Thomas Pynchon apparemment tout aussi barré, le film, Inherent Vice prend pour cadre L’Amérique des années 70 et prétexte une enquête privée sur une affaire de mœurs pour dérouler le portrait invraisemblable d’un pays gangrené par la défonce et la corruption. Typique du trip sous acides cher à James Elroy qui cadre une Los Angeles pervertie par son système judiciaire et ses détectives au fond du rouleau, PT Anderson use jusqu’à la corde ce schéma classique pour mieux le réinventer. Car au fond, ce n’est pas tant l’avancée de l’investigation( on s’en désintéresse assez vite vu sa complexité et ses nombreuses ramifications qui n’aboutissent jamais) qui l’intéresse que ce qu’elle dit sur l’illusion d’une Nation dont sa puissance politique n’est qu’un leurre.

L’administration Nixon masque son impuissance à lutter contre le fléau de la drogue en figurant son autorité par une guerre meurtrière
au Vietnam tandis que les Blacks Panters, réduits à leur plus simple image de révolutionnaires sanguinaires, en sont tenus de nouer des alliances incongrues avec une organisation néo-nazie pour monnayer leur existence. Est-ce à dire que cette superpuissance na finalement comme recours contre son malaise social que sa force de frappe extérieure pour se glorifier d’une telle aura ? C’est une possibilité. De même que l’avènement de ces hippies accrocs aux substances illicites perdus dans la débauche sexuelle pour mieux oublier un avenir qu’on leur promettait florissant suite aux manifestes mondiaux post 68, qui n’aurons abouti qu’à les déresponsabiliser faute de concrétisation tangible.

Et ce flic, dans un élan de lucidité surprenant, avoue n’être qu’un pion dans le grand échiquier d’une police fédérale qui n’a que faire des minables dans son genre. Il ne sert que d’appât présentable pour permettre à une hiérarchie « vicieuse » de finir les affaires courantes. Le privé et l’agent d’État, l’un et l’autre pris dans l’engrenage d’une affaire insolvable, signifient mieux que quiconque l’irréversible impasse dans lequel se trouve un pays qui ne veut pas instituer une justice équitable et impartiale. C’est cette versatilité qui tend à brouiller la frontière entre la réalité et l’imagination.

Plusieurs séquences nous laissent à penser que ce détective isolé fantasme le retour de son ex et revit des pans de sa vie par procuration. Il en va ainsi de quelques rencontres qu’il pense décisives pour avancer et qui, au bout du compte, semblent plus tenir d’une affabulation ou d’une persuasion que d’un réel face à face. Rencontres qui d’ailleurs, la plupart du temps, se déroulent en catimini et entre ombres et brouillard. Ce qui laisse à croire que son cerveau déréglé n’arrive plus vraiment à distinguer sa brave obsession d’un probable piège tendu. Un élément de plus à mettre à l’actif d’un film qui raconte habilement l’endoctrinement de la masse et qui fait de l’évanescence qui parcourt l’intrigue la possible échappatoire à un monde définitivement injuste envers les faibles.

On pourrait surement encore trouver d’autres explications qui donnerait à réfléchir pour envisager d’autres pistes, tant l’intrigue fournit d’éléments qui s’entrechoquent et nous perd dans sa propension à brouiller les pistes. Assurément l’une des raisons du désamour qui à déçu ses nombreux fans, pas aidé non plus par la longueur déroutante qui perd une partie de sa force d’attraction à trop vouloir rallonger des dialogues et des scènes bavardes qui n’en finissent plus, spécialement dans une dernière demie-heure inaboutie.

Mais alors que dire d’une réalisation toute en finesse, qui s’amuse autant qu’elle inscrit ce double langage dans des cadres virevoltants car libérés des conventions du genre. Plans larges lorsque les personnages se perdent dans des délires qui n’en finissent pas, ils se resserrent soudainement lorsque ceux ci sont renvoyés à leur solitude dévastatrice. Et certains partis pris oscillent carrément entre démesure jouissive et maîtrise formelle assez incroyables. Et surtout last but not least, des performances d’acteurs géniales. La palme évidemment à Joaquin Phoenix en barbouze méchamment dézingué qui joue constamment sur le fil d’équilibriste mais qui n’est jamais dans la surenchère de mimiques. Incroyable d’aisance, on croirait voir un vrai camé déchu. Son principal partenaire n’est pas en reste: merveilleux Josh Brolin dans un numéro de bouffonnerie patriote hilarant qui soutient sans peine la comparaison. Les seconds rôles sont moins signifiants mais Owen Wilson, en adepte sectaire tentant d’échapper à son funeste sort parvient à tirer son épingle du jeux. Citons aussi, dans une moindre mesure, Benicio Del Toro, que l’on voit peu mais qui garde un charisme toujours intact. Resse Witherspoon n’est quand à elle d’aucune utilité et vient juste se faire plaisir en donnant le change à son ancien camarade de « Walk The Line ». Le reste du casting est à l’avenant et tire le résultat final vers le haut.

De mon humble avis, pas le must attendu mais reste du très bon boulot pour un PT Anderson dans la lignée de ses précédentes productions, avec cette touche amère qui caractérise son envie de dépeindre l’envers du décor d’une Amérique désenchantée.

Inherent Vice – « Paranoia » Bande Annonce Officielle

Inherent Vice : Fiche Technique

États-Unis – 2014
Réalisation: Paul Thomas Anderson
Scénario: Paul Thomas Anderson d’après: Vice caché de: Thomas Pynchon
Interprétation: Joaquin Phoenix (Larry « Doc » Sportello), Josh Brolin (Christian F. « Bigfoot » Bjornsen), Owen Wilson (Coy Harlingen), Katherine Waterston (Shasta Fay Hepworth), Reese Witherspoon (Penny Kimball), Benicio Del Toro (Sauncho Smilax), Jena Malone (Hope Harlingen), Michael K. Williams (Tariq Khalil), Martin Short (Rudy Blatnoyd)
Directeur artistique: Ruth De Jong
Distributeur: Warner Bros
Image: Robert Elswit
Décor: Amy Wells
Costume: Mark Bridges
Montage: Leslie Jones
Musique: Jonny Greenwood
Producteur: JoAnne Sellar, Daniel Lupi, Paul Thomas Anderson
Production: IAC Films, Ghoulardi Film Company
Date de sortie: 4 mars 2015
Durée: 2h29
Genre: Comédie, Policier, Drame

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

Pas de répit pour les salauds : critique du film

Inédit dans les salles françaises, malgré une pluie de prix au Goya 2012 : meilleur film, réalisateur, acteur, scénario, musique et montage. Pas de répit pour les salauds est un film policier espagnol datant de 2012. Il met en scène un inspecteur alcoolique, au bout du rouleau, dérapant un soir de beuverie excessive. Un acte qui va avoir des conséquences inattendues.

Synopsis : Passablement éméché, l’inspecteur Santos se retrouve mêlé à un triple meurtre dans un bar et laisse échapper un témoin. Il se lance à sa poursuite et comprend vite que cela s’avère être beaucoup plus qu’une affaire de drogue… Une véritable chasse à l’homme se met en place.

Un salaud trop gentil 

L’inspecteur Santos (José Coronado) est une sorte d’anti-héros, dans le côté le plus obscur de ce terme. Un homme qui ne se ressemble en rien à un policier, ni dans l’attitude, ni dans l’apparence. Il a le cheveu gras, la barbe éparse, le regard vitreux, les vêtements dépareillés pas repassés. C’est un déchet humain, il n’a ni famille, ni amis et passe ses nuits à errer de bars en bars, enchaînant les rhum/coca, jusqu’à la fermeture des bars. Dans ce contexte, sa vie ne pouvait que prendre un mauvais chemin.
On a aucune empathie pour cet homme, ni pour aucun autres personnages. C’est assez froid, au point de ne pas rendre intéressante cette affaire. Du moins, jusqu’à ce que celle-ci, débouche sur d’autres affaires. Ce changement rend l’histoire plus passionnante, on se retrouve avec de multiples pistes, sans que l’on perde le fil en cours de route. L’inspecteur Santos restant le fil rouge, ou vient s’emmêler la juge Chacon (helena Miquel) et son ancien collègue Leiva (Juanjo Artero). Ils vont jouer au chat et à la souris, pendant que d’autres dansent autour, on a l’impression de se retrouver dans une animalerie, assez sauvage.

Cette violence est le fait des hommes, de ce mâle dominant voulant à tout prix imposer sa loi. L’Espagne est un pays multiculturelle, sa langue est universelle. De ce fait, on croise des colombiens, tout comme des marocains, venus apporter leurs vices et convictions à un peuple ibérique, qui en nourrissait déjà trop en son sein. On pourrait craindre une attaque envers les communautés immigrées, mais les espagnols sont aussi mis à mal. Le soleil frappe t’il trop fort ? La chaleur est-elle trop étouffante pour eux ? Quoiqu’il en soit, elle semble attiser les tensions entre les hommes.
Dans cet univers machiste, la juge Chacon semble seule, mais en apparence. Elle mène de front son travail et sa vie de famille. Elle a su concilier les deux, pendant que les hommes autour d’elle, n’ont pas réussi cela. Ils ont une vie chaotique, elle a une vie stable. Ces hommes semblent être seulement capable de détruire, au lieu de construire, à la différence de la femme.

Le réalisateur Enrique Urbizu filme l’errance de son héros, en toute sobriété. Il reste en retrait, en créant une distance, conférant au film, un calme apparent, avant une explosion de violence, mal maîtrisé. Une histoire plus intense dans sa seconde partie, avec un suspense devenant plus prenant.

Pas de répit pour les salauds ne révolutionne pas le genre, le personnage de l’inspecteur Santos ne joue pas à fond la carte du salopard. le film démarre fort, avant une longue traversée du désert, pour revenir plus fort. Mais cela ne sauve pas l’histoire, plutôt dense, mais n’exploitant pas assez ses diverses intrigues.

Fiche technique : Pas de répit pour les salauds

No habra paz para los malvados
Espagne – 2011
Réalisation : Enrique Urbizu
Distribution : José Coronado, Rodolfo Sancho, Helena Miquel, Juanjo Artero, Ricardo Davila, Alex Spijksma, Nadia Casado et Maria Blanco-Fafian
Scénario : Enrique Urbizu et Michel Gaztambide
Musique : Mario de Benito
Photographie : Unax Mendia
Montage : Pablo Blanco
Productions : Telecinco Cinema et Warner Bros Pictures Espana
Genre : Policier
Durée : 105 minutes

Sortie en DVD le mercredi 18 février 2015

Auteur : Laurent Wu

 

Papa ou Maman, un film de Martin Bourboulon

Papa ou Maman : un film dont on a pas besoin de vanter les mérites

Synopsis : Vincent (Laurent Laffite) et Florence (Marina Foïs) Leroy ont réussi leur vie : leurs carrières sont enviables, leurs enfants turbulents mais intelligents et ils dégagent une impression d’harmonie et de fiabilité qui fait d’eux des amis et des collègues référence. Pourtant, quand ils décident de divorcer, cette bonne entente est remise en question : puisque les deux ont des opportunités de travailler à l’étranger, il n’est plus question de garde alternée. Ils ne vont donc pas se battre pour avoir la garde des enfants, mais pour ne pas l’avoir.

Une comédie réussie dès la première scène

Le souci principal, lorsque l’on parle d’une comédie, est qu’il est facile de dire si l’on a ri ou pas durant la projection, mais il est difficile de dire d’un film qu’il est drôle dans l’absolu. L’humour dépend en effet beaucoup de la connivence entre celui qui fait la blague et celui qui la reçoit. Aucun humour n’est absolu, et même des films comme Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? ou Bienvenue chez les Ch’tis sont loin de faire l’unanimité malgré leurs millions d’entrées.

Pourtant, au delà des références culturelles et sociales entre le cinéaste et le public, il existe une mécanique à respecter si l’on veut avoir une chance de faire rire. Dans ce cadre, Papa ou Maman est un film qui a tout compris, et ce dès la première scène où, tout au long d’un plan séquence, Marina Foïs et Laurent Laffite, encore étudiants, se poursuivent dans les couloirs d’une faculté au son du Modern Love de David Bowie (qui décidément, après Mauvais sang et Frances Ha  inspire les cinéastes) . La scène est rythmée, belle et les personnages sont présentés dans l’action. Contrairement à Tiens-toi droite , on n’a pas besoin ici d’une voix-off pour nous expliquer que Vincent fait passer ses intérêts avant ceux de Florence, que leur relation est explosive et que leur amour s’épanouit dans le conflit.

En débutant son premier long-métrage par une telle scène, Martin Bourboulon fait preuve de caractère, comme s’il voulait nous dire : « je vais faire une comédie qui non seulement sera drôle, mais sera aussi belle et vous allez vous en souvenir ! ». Cette énergie et cette volonté se retrouvent tout au long des 85 minutes du film, une durée resserrée pour que le rythme ne redescende jamais.

La montagne russe du rire

Les habitués des montagnes russes savent que ce genre d’attraction se divise en deux phases: une première phase où le wagon monte lentement, laissant au passager tout le soin d’avoir peur à l’avance, et une deuxième phase où il dévale les rails à toute vitesse, enchaînant les loopings et faisant monter l’adrénaline. Papa ou Maman fonctionne exactement sur ce principe.

La tension monte en effet dans la première partie, où le couple, rendu mou par la réussite sociale, est paralysé à l’idée de créer le moindre conflit, ce qui les pousse à vouloir concilier l’impossible : divorcer mais rester amis, aimer ses enfants mais ne pas vouloir sacrifier ses soirées et donc les confier tous les soirs à la baby-sitter, chercher un nouveau challenge à l’étranger mais vouloir continuer à élever ses enfants en France. Pas étonnant dans ces conditions qu’ils soient incapables d’annoncer leur divorce.

Plus la date du jugement arrive, plus grande est la tension, et plus le choix devient difficile. Pendant ce temps, on apprend à mieux connaître les protagonistes et surtout les enfants : le grand frère qui a des problèmes de discipline à l’école, la pré-ado bourrée de complexes, et le petit dernier qui est un génie des échecs. Évidemment, toutes ces infos données l’air de rien vont servir de moteur au film dans la seconde partie.

Il suffit d’une situation de vaudeville pour que la guerre soit déclarée avec pour enjeu de ne pas avoir la garde des enfants. Le film ne cherche pas à nous bloquer sur une dimension psychologique de parents qui placent leurs ambitions personnelles avant le bien-être de leurs enfants, pour se concentrer sur cette très bonne idée comique : en inversant la lutte pour la garde, le scénario s’offre un éventail de situations très large. C’est que, à l’inverse d’une comédie de remariage classique, les personnages ne se redécouvrent pas pour s’aimer à nouveau, mais vont s’intéresser à leurs enfants dans le but de les dégoûter d’eux, déployant des trésors d’ingéniosité dans un crescendo de gags de plus en plus osés et drôles, certains étant même plutôt hilarants.

Le film a de ce point de vue bien retenu la leçon du Vilain et de 9 mois ferme d’Albert Dupontel : on peut faire une comédie « méchante » du moment que cela reste bon esprit. Comme dans un dessin animé où Bugs Bunny fait subir les pires horreurs à des méchants immortels, on sait que, contrairement à un film très noir comme la guerre des Rose, nos deux héros s’arrêteront avant d’atteindre le point de non-retour et que personne ne sera vraiment en danger.

Il y a des films ratés sur lesquels on pourrait parler des heures, et de très bons films qui se passent de commentaires.

On pourrait gloser sur le thème sociologique du film, celui des quarantenaires ambitieux pour qui la vie de famille et les enfants ont toujours été plus une gêne qu’un accomplissement, ou insister sur la dynamique du conflit pour sortir du train train quotidien. Mais là où le Prénom, aussi scénarisé par Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière abordait le thème de la famille dans une forme extrêmement dialoguée, Papa ou Maman est tout entier tourné vers le gag de situation. Il exploite au mieux le tempo comique et les personnages de vachard sympathique auxquels on associe naturellement Laurent Laffite et Marina Foïs.

Ce film est une mécanique d’une grande précision qui ne repose ni sur des bons mots auxquels on rirait par complaisance, ni sur un jeu d’acteur outré, mais enchaîne les gags suivant un rythme parfait, le film n’étant ni hystérique, ni lent.

Si ce genre de compétences fait de Papa ou Maman une réussite qui tient plus de l’artisanat que du génie artistique, il accomplit si bien ce qu’il tente de faire que l’on ne peut que rire pendant et applaudir après.

Papa ou maman : Bande-annonce

Fiche Technique : Papa ou Maman

France – 2015
Réalisation: Martin Bourboulon
Scénario: Matthieu Delaporte, Alexandre de la Patellière avec la collaboration de Jérôme Fansten d’après une idée de Guillaume Clicquot de Mentque
Interprétation: Laurent Laffite, Marina Foïs, Alexandre Desrousseaux, Anna Lemarchand, Achille Potier
Date de sortie: 4 février 2015
Durée: 01h25
Genre : Comédies
Chef-opérateur: Laurent Dailland
Compositeur : Jérôme Rebotier
Monteur : Virginie Bruant
Producteur: Alexandre de la Patellière et Dimitri Rassam
Production: Chapter 2

Chappie, un film de Neill Blomkamp : Critique

Chappie, un film mieux écrit et maîtrisé qu’Elysium

Synopsis : 2016, Johannesbourg. Après des années de violences urbaines, la criminalité a irrémédiablement chuté depuis la mise en service de robots policiers, incitant les malfrats à freiner leurs activités et à agir avec la plus grande précaution. Dans l’espoir de se sortir d’un mauvais pas, une bande de loubards vont kidnapper le concepteur, Deon Wilson, au moment où il a mis au point la première intelligence 100% artificielle qu’il teste sur l’un de ces droïdes. Il va ainsi donner naissance à Chappie, un robot capable de penser et de ressentir par lui-même, qui va devoir affronter la cruauté de la vie et la jalousie de Vincent Moore, un concepteur de robot de sécurité…

Avec le succès de l’inattendu et surprenant District 9, il fallait bien se douter qu’Hollywood allait aussitôt s’intéresser à un réalisateur talentueux tel que Neill Blomkamp, lui faisant du pied pour produire ses futurs projets en espérant que ces derniers aient un minimum d’intérêt lucratif. Mauvaise pioche avec son premier blockbuster, Elysium, film d’action SF efficace mais assez maladroit qui a fait croire au monde entier que le cinéaste était passé du côté obscur des grands studios. Chappie, son nouveau film, est l’occasion pour lui de montrer qu’il n’est pas ce genre de metteur en scène à abandonner son savoir-faire au service des producteurs.

Dès l’annonce du projet, cela se sentait que Neill Blomkamp voulait que Chappie fasse écho à District 9 (et à son succès ?), à tel point qu’il adapte ici avec l’aide de son épouse Terri Tatchell au scénario un autre de ses courts-métrages, son tout premier (Tetra Vaal), tout en faisant démarrer son nouveau-né de la même manière, à savoir un montage d’interviews et de séquences à l’allure de reportages de JT. Sauf que cette fois-ci, ce n’est pas pour parler d’extra-terrestres immigrés et maltraités mais plutôt d’un univers semblable à RoboCop : un futur pas si lointain dans lequel une ville jugée dangereuse (Johannesburg, encore une fois) se retrouve sécurisée par des robots servant la cause de la police. Une nouvelle « variation » aussi violente du long-métrage de Paul Verhoeven qui, visuellement, continue sur la lancée de District 9 et Elysium en présentant un univers cyber punk proche de Deux Ex mais réaliste et ghettoïsé, qui pioche quelques idées de concept design dans les franchises de RoboCop justement (l’Orignal fait penser à l’ED-209) et du jeu vidéo Halo. À la différence qu’ici, ce n’est pas un homme qui se retrouve robotisé mais une intelligence artificielle qui va s’humaniser.

Même s’il reprend les éternelles thématiques de l’obsession de l’homme pour la technologie et le pouvoir ainsi que les différences sociales, donnant ainsi l’impression au spectateur de se promener en terrain connu, Chappie possède néanmoins un atout de charme qui va faire toute la différence : son personnage éponyme. Une boîte de métal interprété via la motion capture par Sharlto Copley, le comédien fétiche de Blomkamp depuis son court-métrage Alive in Joburg, qui possède un charme fou. D’une part pour son aspect visuel très réussi alliant de très bon effets spéciaux et la gestuelle imposante du comédien, qui fait de l’ombre et ses complices de chair et de sang, notamment à des acteurs tels que Sigourney Weaver et Hugh Jackman. De l’autre, le protagoniste Chappie est servi par une écriture de qualité, qui le rend incroyablement attachant et irrésistible par le biais de son côté enfantin et des séquences poétiques et touchantes au possible (sa rencontre avec un chien, sa joie d’avoir un livre, sa découverte de la peinture…) sans oublier quelques passages drôles (quand il essaye d’avoir une allure de « gangsta »). Un héros digne d’un conte de fées, symbole de l’enfant devant trouver sa place dans ce monde violent qu’est le nôtre et qui ne peut que réussir en faisant ce qu’il désire (survivre, exprimer sa créativité) plutôt que ce qu’on lui dit ou impose (jouer les criminels).

Vous l’aurez compris : Chappie est le pilier de ce long-métrage, à tel point que le personnage arrive à effacer les quelques défauts du film. Comme des séquences d’action certes mieux maîtrisées que dans Elysium, notamment via une caméra plus stable (ne vibrant pas dans tous les sens) et un abus de ralentis moins excessif, mais qui donnent l’impression de ne pas avoir de raison d’être si ce n’est de justifier le budget (49 millions de dollars) et le statut de blockbuster du film. Efficaces et palpitantes en adéquation avec l’ambiance violente du film, elles n’apportent pourtant pas grand-chose au récit si ce n’est une dernière demi-heure un chouïa décousue qui traîne la patte pour aboutir à une ouverture thématique sortie de nulle part mais néanmoins intéressante (qui ne sera pas révélée dans cette critique). Un constat qui gâche un peu l’excellente impression laissée par ce Chappie, ne lui permettant pas d’arriver à la cheville de District 9.

Mieux écrit et maîtrisé qu’Elysium, Chappie se présente au public comme un divertissement diablement attachant et qui ne soit pas vide de sens malgré un aspect blockbuster dispensable. Avec ce nouveau long-métrage, le réalisateur Neill Blomkamp rassure ceux qui suivent sa carrière depuis District 9 et qui pensaient l’avoir perdu avec son action movie maladroit où Matt Damon errait en mode badass. De quoi donner une fière allure, certes prématurée mais certaine, à son nouveau projet, le tant attendu Alien 5, que beaucoup attendent avec impatience !

Chappie : Bande-annonce

Chappie : Fiche technique

Réalisation : Neill Blomkamp
Scénario : Neill Blomkamp et Terri Tatchell
Interprétation : Sharlto Copley (Chappie), Dev Patel (Deon Wilson), Yo-Landi Visser (Yo-Landi), Ninja (Ninja), Jose Pablo Cantillo (Amerika), Hugh Jackman (Vincent Moore), Sigourney Weaver (Michelle Bradley), Brandon Auret (Hippo)…
Image : Trent Opaloch
Décors : Jules Cook
Costumes : Diana Cilliers
Musique : Hans Zimmer, Ryan Amon et Rich Walters
Budget : 49 M$
Producteurs : Neill Blomkamp et Simon Kinberg
Productions : Sony Pictures Entertainment, Columbia Pictures, Simon Kinberg Productions, Alpha Core, Genre Films, LStar Capital, Media Rights Capital et Ollin Studio
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Durée : 1h59
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 4 mars 2015

États-Unis – 2015

 

Dear White People, un film de Justin Simien – Critique

La Couleur des sentiments

Comment faire pour être noir aujourd’hui aux États-Unis ? Peut-on vivre en paix dans un pays qui demeure profondément raciste, malgré l’élection de Barack Obama il y a déjà sept ans ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre Justin Simien, dont c’est la première réalisation. Un thème délicat, d’autant plus qu’il sort quelques semaines seulement après les incidents qui ont émaillé la fin d’année 2014, à Ferguson ou à New York. Car la question est souvent taboue, et considérée comme appartenant au passé, malgré toutes les tristes preuves du contraire.

American History Y

Plutôt que d’attaquer le sujet frontalement, Simien choisit d’utiliser la meilleure arme au monde face à l’intolérance : l’humour. Plutôt que de nous pondre un énième drame social, il préfère donc détourner les clichés dans une comédie au vitriol, bien écrite et bien pensée. À travers les portraits de quatre personnages au profil et au parcours personnel très différents, il illustre ainsi la diversité et la pluralité des profils de ces « afro-américains » que les média tentent trop souvent de faire rentrer dans une seule case. Quatre portraits n’ayant rien à voir, donc, si ce n’est leur couleur de peau, pour quatre histoires qui se croisent et s’entremêlent sur la toile de fond d’un campus comme il en existe des centaines outre-Atlantique.

Le scénario est parfaitement construit, et très intelligemment écrit, avec des répliques qui font mouche à chaque fois. Il faut dire que Simien a rodé son script, utilisant les réseaux sociaux pour tester le degré de corrosivité de certaines phrases, et n’hésitant pas à replacer certaines réactions dans ses dialogues. D’où le côté très vécu qui ressort du film, sans pour autant tomber dans l’excessif ou l’outrancier. On a ici véritablement l’impression d’avoir affaire à des jeunes, avec leurs problèmes et leurs rêves, plutôt qu’à des clichés ambulants. Même si, bien sûr, chaque personnage rentre dans certains codes et archétypes du genre. Finalement, plus qu’un film sur le racisme, Dear White People est un film sur la quête de son identité propre, au sein d’une société qui à tendance à gommer les individualités.

Naissance d’un film

Dear White People reste malgré tout un film sous influences. La première est sans aucun doute Tarantino, source d’inspiration, sans doute, pour les dialogues, mais aussi pour la construction chapitrée de l’histoire. Mais Simien ne s’arrête pas là et cite également Spike Lee, Bergman, et on le sent fortement inspiré par le cinéma des années 70 et la blaxploitation, ce genre de films destiné à un public majoritairement noir. Un grand brassage qui passe plutôt bien, même si la mise en scène manque un peu de personnalité, peut-être. Il s’agira maintenant de voir si Simien parvient à digérer toutes ses sources pour trouver son style propre.

Intelligent, incisif, bien écrit et mêlant parfaitement divertissement et réflexion sociale, Dear White People est une très bonne surprise, qui parvient à interpeller sans pour autant chercher à imposer son point de vue. Porté par un casting de jeunes enthousiaste, ce film est un vrai bain de jouvence dans une actualité morose. À voir absolument.

Synopsis : La vie de quatre étudiants noirs dans l’une des plus prestigieuses facultés américaines, où une soirée à la fois populaire et scandaleuse organisée par des étudiants blancs va créer la polémique. Dear White People est une comédie satirique sur comment être noir dans un monde de blancs.

Dear White People – Fiche Technique

USA– 2014
Comédie
Réalisateur : Justin Simien
Scénariste : Justin Simien
Distribution : Tyler James Williams (Lionel Higgins), Tessa Thompson (Samantha White), Teyonah Parris (Colandrea Coco Conners), Brandon P Bell (Troy Fairbanks)
Producteurs : Effie Brown, Julia Lebedev, Justin Simien, Ann Le, Angel Lopez, Lena Waithe
Directeur de la photographie : Topher Osborn
Compositeur : Kathryn Bostic
Monteur : Phillip J Bartell
Production : Code Red, Duly Noted, Homegrown Pictures
Distributeur : Happiness Distribution

Auteur : Mikael Yung

L’Ennemi de la classe, un film de Rok Bicek : critique

Synopsis : Les relations entre les étudiants et le nouveau professeur d’allemand, Robert, sont extrêmement difficiles. Il est autoritaire et froid et compte bien montrer dès le départ à sa classe qui est aux commandes. Le professeur ne fait preuve d’aucune compassion envers ses élèves. Quand une de ses élèves se suicide, ses camarades de cours accusent le professeur. L’escalade des provocations ne fait alors que commencer, laissant les autres enseignants dépassés par les événements et les élèves face à toutes leurs violentes contradictions.

Virgin suicide

Les films réalisés en Slovénie sont rares, c’est pourquoi L’Ennemi de la classe, premier film de Rok Bicek, 30 ans à peine, suscite l’intérêt. Huis-clos dans un lycée, dont on ne sortira pas pendant près de deux heures, le film est plutôt intense, bavard, jeune et décomplexé. Suite au suicide d’une élève, ses camarades font de leur nouveau et très stricte professeur d’allemand (avec tout ce que cela comporte dans leur imaginaire), la cible d’une rébellion en apparence simpliste, mais, dans ce cinéma-là, tout n’est pas toujours aussi limpide qu’il n’y paraît.

L’école comme allégorie du monde, mais « coupée » des regards extérieurs

La première fois qu’il rencontre ses élèves, noyés dans un joyeux bordel, Richard (interprété avec brio par Igor Samobor), professeur d’allemand remplaçant, leur fait accomplir un rituel. Il s’agit de se lever à l’arrivée d’un professeur. Il les prend de court, car cet acte qu’ils ont l’habitude de respecter « parce qu’il le faut » est, pour eux, dénué de sens. Pour le professeur, c’est ce qui distingue un être humain d’un animal. Le ton est donné, ici, la discipline règne. Parmi les élèves, Sabina se demande « mais alors à quoi ça sert de vivre ? ». Dans un système hiérarchique, selon Richard, la vie s’organise autour d’un système, ici l’école, dont chacun est un rouage. Ce système-là, les élèves l’acceptent tant que la discipline est aussi douce que joyeuse. Richard vient alors rappeler aux élèves leur incompétence, leur faiblesse, leur inaptitude à devenir adulte alors que c’est ce qui les attend fondamentalement après cette année charnière de Terminale : la vie, la vraie. Ce que cherche avant tout ce professeur, c’est faire comprendre aux élèves que « rien n’est blanc, rien n’est noir » (cette phrase revient deux fois dans le film). Cela semble d’une évidence criante, pourtant, au regard de la montée en puissance de la tension (rejet, violence) qui s’installe dans le film, il est bon de le rappeler. Cette classe en révolte a tout de celle que décrivait déjà Dennis Gansel dans La Vague, à la différence près que le professeur n’est pas adulé ici. Un rouage va faire flancher le système, remis en cause, mais c’est finalement lui qui sort vainqueur, pas les hommes qui le composent. « La vie continue ». D’un côté, certains cherchent à accomplir un deuil difficile, de l’autre, Richard ne laisse aucune place au hasard, ni à l’hésitation. Le film est donc une confrontation.

Si le film n’est pas tout à fait un miroir de « toutes les sociétés », c’est que certaines situations ne peuvent se comprendre sans connaître un peu du passé comme du présent de la Slovénie. Il y a d’abord ce rejet de l’autoritarisme en langue allemande (le terme « nazi » est employé assez vite), pour un pays marqué par la Seconde Guerre Mondiale pendant laquelle régnait l’obligation, pour tous les élèves des écoles, de parler allemand. Dans la tête de ces jeunes-là, entendre leur professeur les sermonner en allemand équivaut à être un « nazi » (c’est l’insulte principale que reçoit le professeur). D’autre part, la Slovénie connaît un taux de suicide chez les jeunes plutôt élevé ces dernières années. Deux sujets tabous donc, abordés par un jeune cinéaste qui a vécu, dans sa jeunesse, la même situation que celle décrite dans le film. Il n’était pas un des protagonistes, mais cette histoire de suicide et de remise en cause du système éducatif ainsi que du professeur (la figure de l’autorité aujourd’hui peu crainte), il en a été l’observateur attentif. C’est sûrement pour cela que son film est mis en scène comme une confrontation où la caméra ne choisit jamais de camp (et tremblotte à cause de cette mode « réalisme à l’épaule », mais c’est autre chose). Chaque acteur joue avec la certitude que son personnage a raison, d’où la force et l’emballement des situations. Par un subtile jeu de caméra et de placement des corps, le réalisateur ne marque jamais le passage des jours et n’entraîne à aucun moment son récit dans un discours trop politique. Il observe, avec une relative neutralité, l’engrenage dans lequel quelques élèves – c’est à leur hauteur qu’il filme, le spectateur étant comme immergé parmi ces adolescents pas si sûrs d’eux – et leur professeur, qui fait quelques erreurs dans sa communication. C’est intéressant de voir à quel point le film engage tout un discours qui résonne avec nos sociétés actuelles, même s’il se départit de filmer l’extérieur et donc de confronter cette histoire à la réaction de ceux qui y seraient moins impliqués. On verra donc qu’il est difficile, vraiment, de faire d’un sujet de société clivant, l’objet d’un cours. Comment parler de la mort d’un élève dans un sujet de dissertation, sans paraître vouloir rebondir, passer à autre chose trop rapidement ?

« Vouloir n’est pas pouvoir »

Chaque réaction extérieure à celle jugée comme « la bonne » par les élèves devient alors suspecte. D’aucun préfèrera dire, maladroitement, qu’il veut passer à autre chose, on le bannira.  Pourtant, les élèves finiront peut-être par se rendre compte eux-mêmes que ce qu’ils reprochent aux autres est aussi dans leur manière d’agir. Dès lors, le film est, parfois maladroitement, mais avec des procédés assez habiles, une réflexion sur les réactions individuelles et collectives. Comment savoir quelle décision est la bonne ? Devant le suicide, acte inexplicable et inexpliqué ici puisque Sabina n’a pas laissé de lettre, chacun tente de trouver un coupable, mais la difficulté reste de chercher les bonnes réponses. La force du film est qu’il ne cherche pas à prendre position en faveur de l’un ou de l’autre côté. Le film oppose la réflexion à l’émotion. D’un côté, une froideur clinique qui veut tout définir (et faire définir), maîtriser, analyser et, de l’autre, des élèves en pleine ébullition, qui réagissent avec leurs tripes et s’encouragent à aller toujours plus loin. L’effet de groupe, autre parallèle avec La Vague, est également une des facettes qu’analyse Rok Bicek avec talent. Son film décortique donc un système de l’intérieur, entre au cœur d’un monstre froid. Il offre quelques scènes très fortes, comme lorsque les élèves installent des bougies dans toute l’école jusqu’à la salle des professeurs ou encore quand la meilleure amie de Sabina, plus détachée du groupe de rebelles, lit sa dissertation dans laquelle elle s’interroge sur l’acte de sa copine disparue.

Les interprètes des élèves ont cette fougue de la jeunesse, avec la force et faiblesse (les deux mêlés) de leurs visages et de leurs affirmations. Leurs rôles sont plutôt justes, le réalisateur se dédouanant en affirmant qu’ils ont réellement existé dans son école. Pourtant, pour rendre son film plus « fort », il a donné à chacun une figure reconnaissable et donc quelque peu archétypale : le jeune garçon meurtri par la mort de sa mère, la jeune fille à l’allure garçonne, l’asiatique sage, le rigolo de service et le plus tendancieux d’entre eux, capable de comparer les homosexuels à des animaux et d’accuser son prof d’être un nazi et ce, dans la même phrase. C’est ce dernier le plus virulent car, derrière ce suicide, prétexte à une rébellion, il pense pouvoir remettre en cause tout le système. Pour lui, les notes, la pression, ça ne fonctionne pas. Là encore, la société et ses dérives sont visées. Mais le système éducatif reste trop survolé. Ainsi, les autres professeurs de ce lycée ne sont que des silhouettes sympathiques, ayant troqué l’éducation pour une vaste garderie, mention spéciale à ce rôle de prof de sport forcément « blonde » et un peu « cool/bête ». Quant aux parents, qui apparaissent dans une scène de confrontation entre eux (toujours placés face au prof qui leur oppose sa connaissance, sa maîtrise de lui-même) et l’école, ils ne sont finalement que les caricatures de leurs progénitures, le réalisateur semblant vouloir dire qu’ici les parents sont aussi responsables de la dérive. D’ailleurs, les parents de Sabina affirment que c’est parce qu’ils l’ont adopté qu’elle s’est suicidée. Elle venait de l’apprendre. Les parents, l’école, la sensibilité, la peur de l’avenir, le trou noir… Voilà sûrement mille raisons pour Sabina d’avoir voulu quitter le monde. Se laisser couler et délaisser au vivant la responsabilité d’accomplir des rituels, de remplir leurs journées et de tenter de remonter le courant.

Avec de grosses faiblesses (des caricatures un peu énervantes principalement) dues certainement à la force de son propos, ici mis en scène comme une démonstration, Rok Bicek réalise un premier film sur le fil. Quelque chose entre la grâce de comprendre et la force de l’émotion. « Apprendre n’est pas savoir, vouloir n’est pas pouvoir ». C’est une des premières choses qu’explique Richard à ses nouveaux élèves. Son erreur aura été de les mépriser un peu au début, de ne pas chercher à les écouter. Il faut les deux tensions pour faire un homme : l’envie de comprendre, la joie de ressentir. Entre les deux, il y a des décisions à prendre, le droit à l’erreur et la peur d’être plongé dans un labyrinthe sans fin et de l’erreur qui entraînera l’exclusion. A la fin, le professeur explique, détaille, ne prend jamais le parti de la réaction à chaud et décide de ne pas accompagner ses élèves en voyage scolaire, moment de relâchement avant le grand bain de la vie d’adulte. On les quitte au milieu de l’eau, dans un bateau. Ils sont redevenus des adolescents parmi lesquels la figure fantomatique de Sabina se promène, comme un vieux rêve. Eux semblent comme apaisés.

Fiche Technique – L’Ennemi de la classe

Slovénie – 2014 / Titre original : Razredni sovraznikn
Date de sortie française : 4 mars 2015
Drame de Rok Bicek
Scénaristes : Nejc Gazvoda, Janez Lapajne, Rok Bicek
Interprètes : Igor Samobor (Richard), Natasa Barbara Gracner (Zdenka), Tjasa Zeleznik (Sasa),  Voranc Boh (Luka), Jan Zupancic (Tadej), Doroteja Nadrah (Mojac),Špela Novak  (Spela), Pia Korbar (Marusa)…Directeur de la photographie : Fabio Stoll
Montage : Rok Bicek et Janez Lapajne
Producteurs : Aiken Veronika Prosenc, Janez Lapajne
Distributeurs : Paname Distribution

Goodnight Mommy, un film de Veronika Franz & Severin Fiala : Critique

L’Autriche n’est pas une terre fondamentalement reconnue pour la singularité de son cinéma. Quelques réalisateurs notables ici et là mais c’est un pays relativement discret, dont le fait le plus marquant de ces dernières années est d’avoir été le théâtre d’un sordide fait divers. Rappelez-vous l’enlèvement et la séquestration durant huit ans de Natascha Kampusch. Fait marquant encore bien ancré dans les mentalités locales (voire internationales), Goodnight Mommy en tire toute sa force et nous dessine le sombre reflet d’un pays qui n’a jamais su s’en relever.

Synopsis: Durant un été caniculaire, dans une maison de campagne, perdue au milieu des champs de maïs et des bois, des jumeaux de neuf ans attendent le retour de leur mère. Lorsqu’elle revient à la maison, la figure cachée par des bandages, suite à une chirurgie esthétique, ces derniers doutent de son identité…

De film contemplatif quasi-malickien, l’intrigue prend un nouveau virage en se muant en drame psychologique avant d’aboutir à un torture movie (et non pas porn) implacable. A la tête de leur premier long-métrage après avoir réalisé quelques courts et un documentaire, Veronika Franz et son acolyte Severyn Fiala ont eu le soutien de producteur d’Ulrich Seidl (Dogs Days, Import/Export, trilogie Paradis). Si Veronika Franz a pu compter sur le célèbre cinéaste autrichien, c’est par ce qu’ils sont avant tout très proche. En effet, elle est la scénariste de la quasi-totalité des films de Seidl. De fait, on y retrouve donc cette même identité visuelle, plus généralement singulière du cinéma autrichien. On pensera également au cinéma de Michael Haneke. Mais pour faire un bon film, il ne suffit pas de reproduire le travail des maîtres, il faut y apporter sa patte. Et c’est encore plus difficile avec un film de genre. Ça tombe bien, Goodnight Mommy est un véritable uppercut horrifique. Un tourbillon infernal dans lequel la violence s’immisce lentement jusqu’à pousser ses protagonistes dans leurs derniers retranchements.

Papyrus

Les esprits scientifiques sauront de quoi je veux parler avec le titre énigmatique ci-dessus. Pour cette raison, je vous déconseille de vous renseigner sur son sens avant d’avoir vu le film, sous peine de vous gâcher tout l’intérêt narratif du film. Bref. Goodnight Mommy, c’est trois acteurs, un huis-clos et des bandages. La recette pour obtenir un film autrichien horrifique et contemplatif mémorable. Dans une première séquence, une famille bavaroise toute droite sortie d’une publicité pour chocolats nous chante un air de boîte à musique. Cette toute première image casse déjà l’image de la famille modèle, ambiance faussement chaleureuse et filmée avec une pellicule abîmée qui lui donne un grain sale. La suite s’ouvre sur une villa d’architecte en rase campagne à la croisée d’un champ de maïs et d’une forêt sombre et épaisse, c’est là qu’on découvre ces deux jumeaux s’amusant des derniers jours de l’été. Pendant une partie du film, il n’y a qu’eux. Le film s’attarde sur la complicité des jumeaux, sur leur débrouillardise et leur hyperactivité. Ce sont surtout deux frangins qui ne se quittent jamais. Alors dès qu’une femme se disant être leur mère rentre à la maison, le visage recouvert de bandages, l’équilibre est troublée. Et si elle n’était pas leur mère ? D’un côté, il y a cette femme qui tente une première approche amicale avec les jumeaux alors que de l’autre côté, exténuée par leur refus de croire à son identité, elle se voit contrainte d’avoir recourt à une certaine maltraitance à l’égard de ces (ses ?) enfants. Toute l’intrigue tient en haleine par le fait que les interrogations du spectateur sont constamment remises en question. Est-ce-bien leur mère ? Pourquoi n’est-elle pas la bienvenue dans la maison ? Pourquoi personne d’autres ne semblent vivre dans le voisinage ? Pourquoi cette femme tient tant à séparer la fratrie ? Même si certaines zones d’ombres ne seront jamais éclairées, il faut reconnaître que l’écriture est assez fine, suffisamment juste dans la représentation de ces jumeaux soudés et qu’elle trouve un formidable parallèle avec sa mise en scène.

En effet, les deux réalisateurs évoquent Goodnight Mommy comme un film en miroir. Ce miroir, c’est celui où cette femme se regarde sans cesse avec le souvenir d’une vie passée. C’est également cette symbolique du double et donc des jumeaux qui sont pareils et différents à la fois. Dans une scène où les deux enfants sont face à face, se regardent et se coupent les cheveux, cela se situe pile au milieu du film, à la seconde près. Dans la première partie, de l’œil de la mère dans le miroir grossissant répond, dans la dernière partie, le plan de la loupe. Les réalisateurs se sont amusés à créer un parallèle scénaristique qui se retrouve jusque dans l’image. C’est brillant. La direction artistique est également à noter puisqu’elle fait contraster le naturel des extérieurs, ses jolies imperfections et ses fulgurances de beauté, avec le cadre d’une maison luxueuse et architecturale, trop lisse pour être vraie où les cafards s’y invitent occasionnellement. A l’instar de ce qui est arrivé à Natascha Kampusch, ce qui inspire le plus la peur, c’est le cadre anodin d’une maison familiale. Personne ne les entendra crier. Le film bascule ainsi dans l’horreur la plus effroyable et distille dans sa dernière partie des scènes de torture comme on en a rarement vu au cinéma. Comme si Funny Games rencontrait Hostel. A ce sens, la direction d’acteur est remarquable. Les jumeaux s’impliquent véritablement et semblent s’amuser devant la caméra, témoignant d’une sincérité notable et d’une performance touchante.

Même si on lui reprochera un rythme peut-être poussif, des maladresses et quelques incohérences, Goodnight Mommy est tout simplement brillant. Une pépite de genre toute droit venue d’Autriche, récompensée à Sitges et à deux reprises à Gérardmer. Derrière son apparence onirique et de conte de fées, les deux réalisateurs s’amusent à jouer avec les attentes des spectateurs. Une forme de mystère intrinsèque et de poésie macabre qui donnent toute son identité à ce drame familiale. Car avant d’être horreur, Goodnight Mommy est le portrait d’une famille détruite qui a perdu toute notion avec la réalité. Les réalisateurs vont jusqu’à faire venir le plus abominable de là où on ne l’attend pas venir. Si la toute-fin tombe dans l’explication outrancière de son retournement de situation, dès le générique finale, on n’a envie que d’une chose, le revoir ! Le film sera surement distribué dans une combinaison (très) limitée de salles nationales. Mais si les exploitants proches de chez vous osent le programmer, il serait dommage de passer à côté de ce que l’on verra de plus marquant en film d’épouvante au cinéma, à l’instar de It Follows en début d’année.

Fiche Technique : Goodnight Mommy

Titre original: Ich seh, Ich seh
Autriche
Genre: Drame, épouvante-horreur
Durée: 99min
Sortie en salles le 13 mai 2015

Réalisation: Veronika Franz & Severin Fiala
Scénario: Veronika Franz & Severin Fiala
Image : Martin Gschlacht
Décor : /
Costume: Tanja Hausner
Montage: Michael Palm
Musique : Olga Neuwirth
Producteur: Louis Oellerer, Ulrich Seidl
Production: Ulrich Seidl Film Produktion GmbH
Distributeur: Luminor
Budget : /
Festival: Méliès d’Argent au Festival International du Film de Sitges 2014, Prix du Jury Jeune et du Jury SyFy au Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2015