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« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C’est à découvrir aux éditions LettMotif.

Ce recueil permet au lecteur d’accumuler les exemples de censure au cinéma. Rapidement se dessine une logique : la censure a cours partout, certes en des termes différents, et souvent sous couvert de motifs ancrés culturellement.

Les auteurs reviennent ici sur l’encadrement institutionnel. La classification des films en France, dont il est longuement question, s’exerce par le classement, la restriction d’âge ou la limitation de diffusion. Une régulation structurante qui décide concrètement qui peut voir quoi, et dans quelles conditions.

Aujourd’hui, la classification repose sur plusieurs niveaux : tous publics, interdiction aux moins de 12, 16 ou 18 ans, voire inscription sur la liste « X » pour les œuvres pornographiques ou jugées incitatives à la violence. Le ministre de la Culture détient la décision finale, mais il s’appuie sur l’avis d’une Commission de classification composée de profils variés (administration, experts, professionnels du cinéma, jeunes). Cette diversité n’empêche pas une forte subjectivité, puisque les débats sont internes, les critères mouvants, et l’appréciation repose largement sur la perception des effets potentiels des images.

Le processus lui-même est structuré en plusieurs étapes : dépôt du film au CNC, visionnage par un comité, puis éventuellement passage en commission plénière en cas de désaccord ou de demande de restriction. Le distributeur peut accepter, contester ou demander un nouvel examen. En dernier recours, la décision peut être portée devant la justice administrative.

À côté de cette censure réglementaire française, le livre explore toutefois bien d’autres formes. Au Royaume-Uni, les Video Nasties ont provoqué une vague de panique morale qui a conduit à bannir toute une série de productions jugées dangereuses. Sur le sacrilège, les exemples sont légion. Une affiche d’Ave Maria retirée pour une crucifixion sexualisée. La Dernière Tentation du Christ précédée d’un avertissement pour désamorcer les accusations de blasphème. Larry Flynt qui détourne la crucifixion en y plaçant un éditeur pornographique. Chaque fois, l’image religieuse agit comme un déclencheur immédiat.

Le cas de Viridiana voit Buñuel mettre en scène des mendiants rejouant la Cène dans une parodie qui bascule vers la dégradation morale. Le film est interdit en Espagne, condamné par le Vatican, malgré sa reconnaissance à Cannes. Voilà une œuvre qui remet en cause un certain ordre symbolique.

Concernant Mad Max, qui fait l’objet d’un chapitre entier, la France s’est longtemps tenue à l’écart d’un succès pourtant planétaire, en ne proposant que des versions tronquées, édulcorées et donc insatisfaisantes. Violence, chaos, dystopie : autant d’éléments qui justifiaient coupes et restrictions. Cette censure est évidemment liée à la représentation du désordre social inhérente au film.

Avec les plateformes, la censure ne disparaît pas : elle se complexifie. Our Boys déclenche des réactions politiques directes, jusqu’à l’intervention de Benyamin Netanyahou. Netflix, de son côté, adapte ou abandonne des projets en Turquie : modification de Love 101, annulation de If Only, retrait d’un épisode de Designated Survivor. Les ajustements sont parfois invisibles : une cigarette supprimée dans El Camino, un geste flouté dans Sex Education, une série annulée sous pression religieuse (Messiah).

La censure, quand elle ne passe pas uniquement par l’interdiction, opère par modification, adaptation, retrait partiel. Elle devient une pratique intégrée à la diffusion elle-même. Aussi, la « sensibilité » tend à se transformer en « susceptibilité ». L’émotion individuelle devient un levier collectif. Une œuvre peut être contestée non par une institution, mais par des groupes de spectateurs, profitant de l’amplification permise par les réseaux.

Qu’il s’agisse de gore italien, de blasphème religieux, de pornographie, de dystopie ou de séries contemporaines, la mécanique reste comparable : une œuvre franchit une limite implicite, et déclenche une réaction, institutionnelle, politique ou sociale. Le livre ne cherche pas à unifier ces phénomènes. Ils sont évidemment dissemblables. Mais les auteurs les juxtaposent article après article. Chaque exemple reste concret, identifiable, ancré dans un contexte précis.

Le cinéma demeure un point de friction. Un lieu où l’image, dès qu’elle déborde, appelle une réponse.

Darkness, censure & cinéma, collectif
LettMotif, 22 mars 2026, 164 pages

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4.5

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

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Ce deuxième volume de l’arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C’est ici, peut-être, que la série devient grande.

Sur ces pages spectaculaires et empreintes de gravité, Akira Toriyama narre une invasion extraterrestre. Mais pas n’importe laquelle : ce sont des individus du même sang que le protagoniste Goku qui viennent sur Terre revendiquer ce qu’ils imaginent leur appartenir.

Le tome s’ouvre encore sur Maître Kaio et son étrange planète au bout du Chemin du Serpent. Goku y parachève son apprentissage de deux techniques qui auront leur importance par la suite : le Kaio-ken, multiplicateur temporaire de puissance au prix de l’intégrité physique ; et le Genki Dama, une attaque qui se nourrit de l’énergie vitale des êtres vivants, et qui exige de celui qui l’emploie une pureté d’intention rare. Il faut du temps à Goku pour la maîtriser. Elle demande une disposition intérieure difficile à acquérir.

Pendant ce temps, sur Terre, on encaisse un choc après l’autre. Akira Toriyama sacrifie ses personnages comme jamais auparavant. Yamcha tombe sur un Saibaiman dans une attaque suicide absurde. Chaozu se sacrifie inutilement. Tenshinhan se dépense jusqu’à l’épuisement. Et Piccolo – celui-là même que Goku avait dû combattre au péril de sa vie quelques tomes auparavant – meurt en protégeant Gohan, un geste qui annule des années de rivalité en une case. Toriyama accomplit une purge narrative : les personnages de la première ère du manga s’effacent presque tous pour ouvrir la voie à une nouvelle cosmologie.

L’arrivée de Goku sur Terre est celle d’un messie. On attendait impatiemment le sauveur, et il vient enfin. Il évalue la situation et comprend immédiatement l’écart de puissance entre les assaillants et ses acolytes. L’entraînement chez Kaio a produit un changement fondamental : le guerrier est plus fort et il le sait. Son combat contre Nappa est expédié. Il laissera à jamais un plan iconique, voire testamentaire : un Saiyan dont la colonne vertébrale est brisée, tenu sans mal par le bras tendu de Goku. Végéta observe en silence. Il est vexé. Voir un Saiyan de rang inférieur, un guerrier que sa propre caste avait condamné à l’exil, avoir développé une telle puissance, cela le blesse dans son orgueil, mais surtout dans son appréhension du monde.

Quoi de mieux, alors, pour caractériser le personnage que le faire éliminer son ami Nappa, froidement et en un claquement de doigt ? Tout Végéta est là : puissant, cruel, clinique. C’est la logique froide d’un être pour qui la faiblesse constitue une faute morale. Et c’est cette logique-là que Goku va devoir affronter…

Le format Full Color mérite ici une mention spéciale. La colorisation de ce volume renforce sans l’écraser ce que Toriyama avait conçu en noir et blanc. On retrouve le trait nerveux, les découpages elliptiques, cette façon unique de faire sentir la vitesse et l’impact sans chercher à tout montrer. C’est du manga de son époque, avec tout ce que cela implique de sens narratif, et c’est exactement pour cela que ça tient encore, des décennies plus tard.

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5

« Mortépi » : autopsie d’un artiste qui voulait exister

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Avec Mortépi, Florian Breuil signe un premier roman graphique d’une densité remarquable, où la quête de reconnaissance artistique se mue en impasse existentielle. Dans une ville à moitié noyée, la disparition devient paradoxalement le dernier moyen d’apparaître.

Il y a, chez Mortépi, une idée fixe qui finit par contaminer tout le récit : exister ne suffit pas, il faut être vu. Dans cet univers crépusculaire où les immeubles trempent dans l’eau stagnante et où les corps eux-mêmes semblent hybrides, l’artiste à tête de porc ne cherche pas tant à créer qu’à laisser une trace. Une trace nette, indiscutable, irréfutable. Or, rien de ce qu’il produit ne lui paraît à la hauteur. Pire : tout lui semble déjà mort-né.

« Ce que j’ai fait de mieux… ce qui me ressemble le plus… c’est de la merde ! Nul ! »

C’est là que Mortépi trouve sa ligne de fracture. Portrait d’un artiste raté, l’album sonde un homme persuadé de n’être ce qu’il est qu’à travers ce que les autres disent de lui : un imposteur, un pervers, un danger public… Avec des récits enchâssés et des sauts temporels, on découvre un auteur qui se relit avec douleur, qui écrit au compte-gouttes, qui évoque à tort et à travers – et même dans un documentaire – un magnum opus qui n’advient pas.

À cet égard, il faut mentionner le fait que la vidéo de Nastassia fixe une version du personnage de laquelle il ne pourra plus s’extraire. Elle fige Mortépi dans un récit qui lui échappe. 

L’ami de Mortépi, Niehling, est sans doute le personnage le plus déroutant du livre. Il se tient en retrait, dans une forme de neutralité qui confine parfois à l’indifférence. Il est un témoin. Lucide mais désengagé. Une présence sans prise. Lui-même est un artiste qui a renoncé, qui vivote désormais tant bien que mal.

Mortépi met en jeu une question centrale : qui fabrique la vérité d’un individu, lui-même ou le regard collectif qui le façonne ? L’album, volontiers sartrien, explore ainsi la fabrication des images publiques, entre le mythe et le lynchage, dans un monde gorgé de récits où une vidéo, un témoignage ou une rumeur suffisent à faire ou défaire une réputation. 

En parallèle, il interroge la valeur de l’art dans un système où la reconnaissance semble dépendre moins de l’œuvre que de sa mise en scène, jusqu’à faire de la mort un geste esthétique possible… Florian Breuil compose comme cadre une ville organique dont chaque plan semble habité d’une fatigue diffuse. Le réalisme du trait, presque photographique par moments, contraste avec la dimension symbolique du récit, un peu comme si le monde lui-même refusait de choisir entre la fable et la chronique.

Mortépi n’apporte aucune réponse. Il se contente d’exposer, avec une lucidité sèche, l’artiste qui, faute de pouvoir contrôler son œuvre, choisit de se transformer lui-même en événement. Florian Breuil est économe en explications – y compris sur les fameux « régularistes » – mais il donne cependant quelques détails sur l’enfance du personnage, sur son envie/besoin de communiquer, sur son rapport aux autres. Tous constituent de précieux indices.

Mortépi, Florian Breuil 
Les Humanoïdes associés, 1er avril 2026, 160 pages

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4

De bonne foi : entre cohabitation et culpabilité

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Éprouvant le besoin d’un endroit où se concentrer pour réviser avant ses examens de droit, Judith Chevalier investit une vieille maison de famille dans un endroit perdu au fin fond de la Bretagne, hors saison.

L’action se situe en 1979. Cette année-là, la France est en plein débat sur la peine de mort et le futur garde des sceaux, Robert Badinter, plaide pour son abolition. On a ainsi droit à un extrait particulièrement significatif de son argumentation que Judith entend à la radio. L’avocat considère que la peine de mort est un moyen pour la société d’éliminer des personnes qu’elle considère comme dangereuses et irrécupérables, mais qui constituent la face sombre de cette société, une face que cette société refuse de regarder en face. Badinter considère que cette minorité, la société choisit la solution de facilité en la condamnant à mort, alors que cette frange est néanmoins un produit de cette société. En appliquant la peine de mort, la société montre qu’elle ne veut pas se remettre en question. Un discours parfaitement convainquant mais qui omet à mon avis un détail, c’est qu’aucune société n’est parfaite (de même qu’aucun individu de cette société). D’ailleurs, les effets de l’abolition de la peine de mort en 1981 (un des engagements du candidat François Mitterrand) restent sujets à caution puisque notre société n’est pas moins violente qu’avant et que le débat sur la peine de mort reprend dès qu’un fait grave survient. On peut quand même considérer que la Justice française se montre plus humaine, et qu’avec l’abolition de la peine de mort on évite des erreurs judiciaires irréparables.

Le débat sur la peine de mort

Ici, il revient sur le devant de la scène avec une affaire qui se solde par deux morts dans une agence bancaire, lors d’un hold-up qui a mal tourné. La façon dont les médias présentent l’affaire met en cause trois individus présentés comme des anarchistes particulièrement dangereux que la police traque. Or, ce hold-up sanglant s’est passé non loin de l’endroit où Judith en entend parler aux informations télévisées. Il s’avère que l’un des fuyards vient trouver refuge dans la maison isolée où Judith se croyait tranquille.

Les composantes d’une cohabitation

L’album met essentiellement en scène la confrontation entre Judith et le fuyard nommé Raymond Treillas. Marguerite Boutrolle (scénario, dessin et couleur) s’arrange pour mêler une évidente fantaisie avec une intéressante réflexion sur les thèmes de la cohabitation, de la culpabilité, mais aussi de la lutte des classes et du souvenir notamment. En effet, si Treillas fait irruption dans la maison où Judith recherche le calme, ce n’est pas seulement pour sa situation isolée. En fait, il connaît Judith depuis l’enfance. De plus, entre eux traine une vieille histoire qui les a marqués, même si Judith ne reconnaît pas Treillas lorsqu’il se présente face à elle. Dans un premier temps, elle ne voit que le braqueur recherché qui utilise son arme pour instaurer un rapport de forces. Judith se trouve alors confrontée à de nombreux choix, aider Treillas comme il le veut ou bien faire son possible pour donner les informations dont elle dispose à la police, tout en sachant que Treillas risque la peine capitale. De plus, elle l’écoute donner sa version des faits, ce qui la place dans la position de juré dans un tribunal : qui croire et selon quels principes ? Enfin, elle réalise que son attitude vis-à-vis de Treillas fait ressurgir le passé, puisqu’il lui rappelle quelque chose qui dépasse largement le cadre d’un simple incident. Son attitude d’alors, bien qu’enfouie au plus profond de sa mémoire, ne peut qu’influer sur sa façon d’être de manière générale. Ainsi, elle fait régulièrement des cauchemars, ce qui ne doit rien au hasard. Et, dans cette maison isolée, le moindre bruit la fait réagir. La situation l’incite à un examen de conscience qui ne tourne pas à son avantage. Elle qui fait des études de droit peut se demander ce qui la motive vraiment. Des faits qui remontent à son passé de fillette, une évidence ressort : la lutte des classes la concerne forcément. Oui, mais dans quel camp se situe-t-elle ?

Petit bémol

Marguerite Boutrolle intègre donc bien des éléments intéressants dans son intrigue, ce qui justifie l’épaisseur (239 pages) d’un album au format moyen. Pourtant, celui-ci se lit relativement rapidement, parce que les dialogues ne sont pas du tout envahissants. En fait, même si tous les éléments cités ci-dessus interviennent effectivement, aucun n’est vraiment creusé. C’est au lecteur de s’en imprégner pour comprendre les tenants et aboutissants de ce qu’il découvre au fur et à mesure.

Le traitement graphique

Il peut tout aussi bien déconcerter que séduire. En effet le style de Marguerite Boutrolle vise plutôt la stylisation qu’autre chose. Les silhouettes de ses personnages sont dessinées en quelques traits et les visages ne recherchent pas le réalisme. Ainsi Judith apparaît au premier abord comme une jeune fille presque naïve qui fait preuve de fantaisie dans son comportement. Bien entendu, on la perçoit différemment au fur et à mesure que l’intrigue évolue. La complexité de son personnage émerge et on découvre ses angoisses et sa façon de réagir face à l’imprévu ou bien face au danger. Elle se montre pleine de ressources et pas spécialement perdue dans les paysages bretons. Dans ce cadre, la dessinatrice donne libre cours à son inspiration en jouant avec maestria de la gamme de couleurs choisies (outre le noir et blanc, elle utilise rouge, orangé et jaune). Les paysages jouent un rôle important dans l’album, pour apporter des sensations (et surtout de la tension), des respirations. On n’est pas loin de l’abstraction par moments, avec quelques dessins de grands formats qui viennent enrichir un ensemble où les cadrages, enchainements de dessins de formats très variés, déformations et accentuation du texte dénotent une vraie maîtrise des effets recherchés. Tout cela fonctionne dans cet album où la dessinatrice joue également avec des références musicales, littéraires ou encore issues de la presse. Une étonnante réussite !

De bonne foi – Marguerite Boutrolle
Dargaud : paru le 17 avril 2026

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3.5

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc : une hypothèse

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Avec cet album, les auteurs revisitent le procès de Jeanne d’Arc. Ils s’intéressent plus particulièrement à l’évêque Cauchon qui, le dirigeant, entra dans l’Histoire comme le responsable de la fin atroce de la pucelle d’Orléans. Mais ils ne se contentent pas de mettre en scène ce qu’on sait de ce procès, puisqu’ils travaillent sur une étonnante hypothèse : et si Cauchon avait tenté, in-extremis, de sauver la future icône de l’histoire de France ?

A l’époque, il était question du procès du siècle. Aujourd’hui on pourrait le qualifier de procès du millénaire, puisque Jeanne d’Arc fait désormais partie des figures légendaires de l’Histoire de notre pays, au point que certains tentent de se l’approprier. Il est vrai que son action a fortement contribué à sauver la France de l’époque, menacée de morcellement et pourquoi pas à terme de dissolution dans un ensemble comprenant l’Angleterre et la France. En effet, pendant la guerre de Cent Ans les Anglais dominaient une bonne partie du pays (Rouen, capitale du duché de Normandie était alors une possession anglaise). Jeanne apparut sur le devant de la scène de façon quasiment miraculeuse pour galvaniser les troupes afin de lever le siège d’Orléans et mener le Dauphin à Reims pour qu’il soit couronné roi de France sous le nom de Charles VII. Au début du présent album, Cauchon et les Anglais ne le savent pas encore, mais la fin de cette guerre de Cent Ans approche et à la domination anglaise sur le royaume ne pourra pas se maintenir. Le camp anglais se réjouit que Jeanne d’Arc ait été capturée non loin de Compiègne (ancien évêché de Cauchon). Dans un premier temps, elle est détenue par le comte Jean de Luxembourg.

Les témoins

L’album met donc Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, au centre de l’intrigue, ce qui a le mérite d’apporter un éclairage particulier, puisque les auteurs s’attachent à explorer les relations qu’il entretient avec de nombreux personnages, dont sa mère qui l’influence fortement, les Anglais et leurs alliés, ainsi que tous ceux qui constitueront le jury chargé d’instruire le procès (en sorcellerie, puis pour hérésie) de Jeanne. De plus, le narrateur est son assistant, le jeune moine Isembar. Tous ces personnages appartiennent à l’Histoire. D’autre part, on conserve les minutes du procès de Jeanne. La marge de manœuvre des auteurs s’avère donc particulièrement étroite, puisqu’ils cherchent à respecter les faits historiques tout en apportant des éléments à leur audacieuse hypothèse.

Un face à face pour l’Histoire

Ici, Cauchon apparaît comme un personnage de forte stature (bien mise en valeur sur plusieurs dessins de grande taille) qui joue de son apparence physique et de son habit d’évêque pour impressionner. Né à Reims (ville qu’il quitte la veille du sacre de Charles VII), il a fait de solides études et acquis une belle réputation de négociateur. Il a toujours su choisir son camp au fil des nombreuses intrigues, trahisons, assassinats, etc. N’oublions pas qu’au Moyen-Age, la carrière ecclésiastique fait partie de celles embrassée par les ambitieux. Quelle est celle de Cauchon ? Difficile à dire précisément, même si les auteurs font de lui quelqu’un qui se vante d’être l’homme le mieux informé du royaume, un homme intelligent qui n’hésite pas à manœuvrer en pensant à ses intérêts. Il voit certainement dans la situation la possibilité d’asseoir sa position vis-à-vis des Anglais, car la renommée de Jeanne d’Arc est telle qu’elle fait peur. Pourtant, son action n’a pas duré bien longtemps. On voit néanmoins émerger un thème aussi éternel que moderne : celui de l’homme qui cherche à établir sa réputation au détriment de quelqu’un d’autre. Ce qu’il n’imagine pas vraiment, c’est que face à Jeanne, il va se trouver confronté non à une jeune bergère naïve et inculte, mais à une jeune fille sûre de ce qu’elle défend. Forte de son parcours et des victoires obtenues, elle considère que ses voix la guident imperturbablement sur le chemin de la vérité. D’après ses dires, elle entendrait Sainte Marguerite, Saint Michel et Sainte Catherine. Leurs indications sont suffisamment précises pour qu’elle ait pu convaincre tous ceux qu’elle a rencontrés avant de se trouver face au Dauphin et de mener ses troupes de victoire en victoire. Sa foi est inébranlable. Et si elle reste vêtue en homme, cheveux courts, c’est parce que cela lui permet de combattre dans les meilleures conditions. Visiblement, elle n’est jamais sortie de ce rôle depuis son départ de Domrémy. Alors, quand Cauchon la provoque, elle montre une assurance étonnante.

Comment Jeanne devint Sainte

Le procès occupe donc l’essentiel du scénario. Dans ces conditions, la tentative de Cauchon pour sauver Jeanne du bûcher ne pouvait que devenir presque anecdotique. Elle arrive tardivement et ne convainc pas vraiment puisqu’on la sait vouée à l’échec. Ainsi, bien que Cauchon soit le personnage central de l’album, Jeanne reste la figure qui illumine l’histoire. Outre le calvaire qu’elle a subi (qui contribue largement à sa légende), sa force de conviction la rend inimitable. L’histoire a tellement inspiré (140 films et des milliers de livres et BD, comme l’indique David Glomot (agrégé, docteur en histoire médiévale) dans le dossier historique qui complète l’album, que tout un chacun a son image de Jeanne d’Arc en tête. Sans elle, rien de tout cela n’existerait. Et, comme elle le dit à Cauchon dans leur dernier face à face « Évêque, aujourd’hui je meurs par vous… Et par vous… à tout jamais… je vivrai. » Ce dialogue conclue magnifiquement le scénario cosigné Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Il justifie que, depuis le bûcher, l’un est haï et l’autre vénérée.

Du 23 mai 1430 au 30 mai 1431

Alors, même si l’album ne marquera probablement pas pour la thèse qu’il cherche à illustrer, il constitue une magnifique réussite en nous restituant l’atmosphère du moment de manière parfaitement crédible, avec les relations entre les différents personnages, une mise en scène de qualité qui intègre quelques détails qui impressionnent autant que le travail de Joël Parnotte (dessin et couleurs). Les lieux, les personnages, les situations sont tellement convaincants qu’on reste captivé d’un bout à l’autre d’un album (143 planches pour 7 chapitres et un dossier historique de 8 pages) qui va de l’arrestation à Compiègne au bûcher à Rouen.

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Xavier Dorison et Louis David Delahaye (scénario) ; Joël Parnotte (dessin et couleurs)
Dargaud : sorti le 24 avril 2026
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4

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après Drôle de frimousse et Charade, Voyage à deux suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

L’union et l’amour constituent depuis longtemps une source inépuisable d’inspiration pour le cinéma, car ils touchent à ce qu’il y a, peut-être, de plus universel dans l’expérience humaine. À travers les passions montrées à l’écran, les cinéastes explorent la société, les mœurs, les rêves, les relations intimes, la créativité, l’énergie du quotidien d’un couple, ou encore la difficulté de construire un destin à deux. Si les codes des comédies romantiques sont aujourd’hui connus (humour, découverte, rejet, union, élément perturbateur puis réconciliation finale), on trouve facilement, dans le Hollywood des années 60, des œuvres racées et sophistiquées, à un moment charnière où les représentations du couple commençaient à évoluer. Leur cachet si particulier tient souvent à un mélange subtil d’élégance, de légèreté et de modernité naissante.

Fragment de souvenirs

Avec Voyage à deux, l’idée centrale est assez simple à résumer, même si elle ouvre sur des ramifications complexes : faire dialoguer passé, présent et futur afin de révéler l’évolution et l’érosion d’un couple.

Alors que Charade esquissait l’idéal et les prémices d’une union, Voyage à deux se veut, à bien des égards, plus pragmatique et plus réaliste dans les questions qu’il pose.

La première réplique entre les deux amoureux est instantanément séduisante.

– Ils n’ont pas l’air heureux…
– Il y a de quoi. Ils viennent de se marier.

La triple temporalité du film impose un récit qui ne suit pas une progression linéaire, mais procède par fragments, alternant des périodes différentes. À travers une série de panoramas français, le film juxtapose les moments fondateurs, les instants de complicité, mais aussi les tensions et les désillusions qui s’installent avec le temps.

Ce jeu constant entre passé et présent permet à Stanley Donen de mettre en évidence la progression des sentiments, tout en soulignant l’usure du quotidien et les compromis inhérents à toute relation durable.

Selon le réalisateur, “nous voulions que chaque scène semble se dérouler dans le présent. Aucune scène ne devait être plus réelle que les autres. Aucune époque ne devait être l’époque de référence du film.”

Le couple en tant que fantôme

Peu à peu, le film glisse d’une chronique sentimentale vers une réflexion plus profonde sur la nature même du couple.

Comment tirer les leçons du passé à deux ? Quelles expériences favorisent la pérennité d’une communion amoureuse ? Le couple n’est-il pas, parfois, une illusion qu’il faut percer ? C’est-à-dire un fantôme, une entité tierce dans laquelle les individualités des deux partenaires s’effacent ? Un fantôme qu’on alimente, dans l’espoir, un peu vain, que les choses deviennent éternelles…

Donen semble suggérer que la réponse réside moins dans la perfection du lien que dans la conscience de sa fragilité. La manière dont chacun choisit de participer au couple, en intégrant l’idée que rien n’est jamais acquis, définit l’élan vital et le propos du film.

Douce France

Sur le plan formel, le long-métrage met en scène plusieurs voyages à travers la France, entre espaces ouverts, parfois contemplatifs (garrigue, Côte d’Azur, etc.), et lieux plus resserrés qui privilégient la proximité et les confidences entre les deux protagonistes. Partir à la recherche d’une voiture à deux en faisant du stop évoque la complicité des premiers moments, tandis qu’une chambre d’hôtel inhospitalière suggère l’usure des petites tensions accumulées. Chaque décor, chaque déplacement n’est jamais neutre et accompagne l’évolution de la relation. Le pays apparaît comme le vaste terrain d’une odyssée sentimentale.

Un bon verre de vin

Audrey Hepburn, longiligne, gracile, d’une élégance rare, apporte une dynamique savoureuse à l’écran. Les différentes tenues qu’elle porte, la multitude de coiffures, indiquent une période dans le récit. Ses élans de vie spontanés et sa créativité, alliés à la répartie de son mari, font la signature de ce road-movie atypique. Les dialogues ciselés du scénariste Frederic Raphael, portés par la musique féerique d’Henry Mancini, accompagnent à merveille un bon verre de vin.

– On est mariés ?
– Rappelle-toi… quand faire l’amour cesse d’être drôle.
– Je me souviens.

Les nombreux déplacements en voiture symbolisent l’indépendance que les deux amoureux recherchent. Leur regard sur eux-mêmes guide l’œil du spectateur, avec un mélange de naturalisme et de néoromantisme, où la banalité des situations quotidiennes se teinte d’une poésie discrète du souvenir. C’est un art subtil qui se manifeste, entre tensions, féerie et maturité du regard. On navigue entre légèreté des échanges et fissures progressives du lien.

– Quel genre de gens dînent ensemble sans se parler ?
– Les gens mariés.

Et pourtant, on est liés. On s’attache. On recherche un idéal. À l’heure où les hommes et les femmes se font de plus en plus des produits consommables et jetables l’un pour l’autre, il est bon de regarder, malgré les tumultes, un couple qui essaie de bâtir quelque chose.

L’amour en éclats

Cette quête à deux, marquée par les nuances et les tensions du réel, fait de Voyage à deux une œuvre à la fois désabusée et profondément habitée par la mémoire d’un couple. Par son élégance, son sens du dialogue et sa passion, le film s’impose comme le témoignage sensible d’une odyssée amoureuse, qu’on observe avec l’indélicatesse du spectateur — parfois avec désillusion, parfois avec fougue. On en ressort avec l’intime conviction d’avoir assisté à un déchirant cri d’amour.

Bande-annonce : Voyage à deux

Fiche technique : Voyage à deux

Synopsis : Joanna et Mark forment un vieux couple. Se disputant de plus en plus, ils songent au divorce. En voyage, ils se remémorent quatre trajets sur la même route.

  • Titre original : Two for the Road
  • Réalisation : Stanley Donen
  • Scénario : Frederic Raphael
  • Musique : Henry Mancini
  • Acteurs principaux : Audrey Hepburn, Albert Finney
  • Sociétés de production : Stanley Donen Films
  • Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
  • Genre : comédie dramatique
  • Durée : 111 minutes
  • Sortie : 1967
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4.5

« Colette » : la liberté en héritage

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Avec Colette, publié aux éditions Delcourt, Séverine Vidal et Kim Consigny s’attaquent à une figure littéraire dont la légende menace parfois d’éclipser la complexité. Leur biographie graphique, particulièrement dense, restitue une trajectoire faite de contradictions, d’élans et de fractures. Une vie qui, à force de refuser les cadres, finit par se perdre.

Il y a chez Colette quelque chose d’irréductible. Une manière de dire « je » avant même d’en avoir le droit. La bande dessinée biographique de Séverine Vidal et Kim Consigny l’expose en clerc, et la met en tension avec son époque.

Tout commence loin des salons parisiens, dans une enfance déjà marquée par l’écart à la norme. Sa mère, une femme libre dans un village qui ne le pardonne pas, lui transmet une leçon fondatrice : vivre sans céder. Gabrielle apprend à lire très tôt, elle dévore Kipling, avant de s’éprendre de Balzac. Elle observe, elle absorbe, elle se construit dans une forme de solitude lettrée. Cela transparaît notamment dans une séquence se déroulant à l’école : Colette ne partage pas les mêmes désirs que ses camarades de classe, elle est déjà en avance, ailleurs, dans une dimension plus mature et fondamentalement littéraire.

La planche évoquant Bel-Gazou, sa propre fille, agit en miroir de cette jeunesse indocile. « Elle était abominable d’indépendance. Déchaînée, à courir partout… » Pis : « Les péchés lui fleurissaient sur les joues ! » Ce jugement porté sur l’enfant résonne comme un écho de ce que Colette fut : une liberté précoce, instinctive, incontrôlable. Mais une liberté que cette même Colette ne comprend pas.

Revenons cependant quelques années en arrière. Très tôt, la vie se cabre. La famille Colette s’endette, chute, s’expose aux moqueries. Le père échoue en politique. On vend tout, on part, on recommence. Le mariage avec Henry Gauthier-Villars, loin de stabiliser les choses, fait de Gabrielle un objet d’étude. Dans la bourgeoisie, elle intrigue et détonne. Elle est observée comme une anomalie. Trompée, fragilisée, elle traverse une dépression, mais c’est paradoxalement là que s’ouvre la voie de l’écriture.

Poussée par Willy, elle publie. Le succès est immédiat, et massif. Mais déjà, le ver est dans le fruit : cette voix féminine, libre et sensuelle, dérange. Elle ne demande pas la permission de s’exprimer. Elle est hors cadre. Encore en avance sur son temps. La bande dessinée insiste évidemment sur ce point : Colette ne provoque pas pour choquer, elle vit simplement selon ses propres règles. Ce qui, à l’époque, revient au même.

Les planches consacrées à sa vie intime et artistique dessinent une femme qui explore sans détour : relations amoureuses multiples, expériences homosexuelles, goût du théâtre et du corps exposé. Sur scène, la liberté devient visible, et donc d’autant plus insupportable pour une partie du public.

« Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux sourire à tous les visages aimables et m’écarter des gens laids… Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde : mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté ! » Tout est là. Une exigence vitale. Le corps comme territoire, la scène comme espace d’affirmation.

Le scandale, dès lors, ne cesse de se déplacer : de la page à la scène, de la scène à la vie. Il devient une constante, presque un compagnon de route. Mais la liberté a un coût. Les conflits autour des droits de Claudine, désormais propriété des éditeurs, marquent une rupture profonde avec Willy. Colette découvre l’envers d’un succès qu’elle ne maîtrise pas. Plus intime encore est la relation à sa mère. La bande dessinée n’élude rien : l’éloignement, l’absence, l’impossibilité de répondre à l’appel d’une femme mourante. 

Colette a été une femme libre. Elle a surtout été une femme qui a payé le prix de cette liberté – et qui, malgré tout, n’y a jamais renoncé. Séverine Vidal et Kim Consigny en narrent les aventures humaines et éditoriales, en traduisent les conséquences et nous montrent une personnalité entière, bien que parfois en contradiction avec elle-même. Comme pour George Sand, fille du siècle, leur précédent travail en commun, elles le font dans un noir et blanc travaillé, riche en détails et généreux en anecdotes. 

Colette, Séverine Vidal et Kim Consigny
Delcourt, 9 avril 2026, 240 pages

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4

« Dortmunder » : voler une banque qui n’existe plus

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Avec Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias imaginent un braquage de banque des plus improbables : il ne s’agit pas seulement de rentrer dans les coffres pour les vider, mais bien de repartir avec la banque elle-même, temporairement relogée… dans un mobile-home.

Il faut accepter, d’emblée, que rien ici n’a vraiment de sens. Une banque déplacée dans un mobile-home, le temps de travaux. Un groupe de braqueurs qui ne décide pas de la cambrioler, mais de la voler, littéralement : l’arracher à son ancrage provisoire et l’emporter loin des regards indiscrets. L’idée est à la fois grotesque et d’une logique implacable.

Autour de ce projet insensé gravite une équipe qui n’a rien de virtuoses du crime. Ce sont des artisans du coup moyen, des professionnels du presque, des spécialistes du bricolage un peu trop ambitieux. Ils rêvent d’un grand coup qui les mettrait à l’abri, mais doivent composer avec leurs limites. Il y a ce chauffeur amoureux des itinéraires plus que de la destination, cet ancien agent du FBI trop juvénile pour inspirer confiance, ce perceur de coffres engagé dont les gains ont déjà une destination morale avant même d’être encaissés. Et au centre, Dortmunder, chef malgré lui, stratège funambule d’un équilibre instable : autant de chance que de malchance, comme si les deux forces s’annulaient.

C’est dans cet interstice que le récit trouve sa tonalité comique. Car rien, évidemment, ne se déroule comme prévu. Les obstacles surgissent avec une régularité presque chorégraphiée, le moindre d’entre eux n’étant pas ces flics en attente qui livrent des viennoiseries à ce qu’ils croient être un restaurant alors qu’ils nourrissent, sans le savoir, les tenants d’une banque repeinte en vert. Et d’ailleurs, cette peinture choisie à la hâte ne résiste pas à l’eau, et encore moins aux pluies diluviennes qui s’abattent sur la ville. De quoi reléguer au second plan les plaintes d’une vieille femme affublée d’une minerve qu’elle ne supporte pas – tout ça parce qu’elle espère duper son assurance.

Ces braqueurs-là ne sont ni des génies ni des perdants : ils sont coincés dans une mécanique qui les dépasse et qu’ils alimentent pourtant avec une énergie obstinée. Ils travaillent jusqu’à fabriquer un train de roues pour déplacer leur improbable butin. Ils songent plusieurs fois à abandonner mais ne peuvent tout à fait s’y résoudre. C’est sans compter sur les coups du sort… Le rire naît de ce décalage constant entre l’ampleur des efforts consentis et la fragilité des résultats obtenus, entre la précision supposée du plan et son incapacité patente à survivre au réel.

Jesús Alonso Iglesias inscrit le récit dans une Amérique vintage où chaque rue semble tout droit sortie d’un polar des années 1970. Et le ton fait parfois penser à une parodie feutrée, qui ne s’exprime qu’avec parcimonie. Ici, l’humour est une conséquence, pas une intention. Il surgit des situations, de leur enchaînement logique, de leur absurdité fondamentale.

Rien n’a de sens, vraiment, mais tout fonctionne. On suit attentivement les péripéties des braqueurs, de la composition de leur équipe à leur fuite désespérée, jusqu’au partage tant attendu – et qui vaut le détour à lui seul. Savoureux.

Dortmunder : Bank Shot, Doug Headline et Jesús Alonso Iglesias
Dupuis, 10 avril 2026, 128 pages

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4.5

« The Kids » : la révolte des berceaux

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Et si, en une seconde, l’innocence disparaissait du monde, remplacée par une force irrationnelle, incapable même de comprendre ce qu’elle est ? Avec The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic échafaudent une fable apocalyptique aussi grotesque que dérangeante, où la parentalité vacille face à l’inconcevable.

Quelques secondes plus tôt, un bébé gazouillait dans son berceau. C’est désormais un adulte nu et incontrôlable, animé d’une violence primaire, mue par ses besoins et sentiments les plus immédiats. La scène est incompréhensible, presque obscène dans sa soudaineté. Le point de départ de The Kids tient tout entier dans cette transformation brutale, qui fait des nouveau-nés une menace contre laquelle personne n’était préparé.

Le chaos s’étend alors comme une onde de choc. Les rues se remplissent de corps adultes, dénudés, désorientés, incapables de langage ou de contrôle. Une humanité régressive, privée de tout filtre, où les réflexes primaires remplacent la pensée. « Quand même les urgences ne répondent plus, tout ce qu’il reste, c’est… le chaos. » Garth Ennis radiographie une perte totale de repères. Les institutions s’effondrent, l’ennemi est familier mais impossible à cerner.

On suit alors une famille elle-même victime de la mutation de son bébé, ainsi que la voisine quelque peu misanthrope qui les accompagne. Les personnages, au milieu du chaos, s’opposent et se jugent. « La priorité, c’est toujours ce que veulent les gosses, quitte à sacrifier tout le reste… », annonce, lasse, celle que les protagonistes taxaient un peu plus tôt de « sorcière ». Il faut dire que les auteurs font de cette voisine poil à gratter le porte-voix de toutes celles et ceux qui en ont assez de subir les contrecoups des enfants des autres. Quitte à invoquer l’écologie : « Ce qui se passe au final, c’est que vous sacrifiez la planète entière pour le confort de vos chiards. »

Visuellement, Dalibor Talajic accompagne cette descente aux enfers avec une efficacité froide. Son trait capte sans mal l’instant de bascule : des regards figés par la peur, des corps désarticulés, des mouvements chaotiques… L’événement fait de nombreuses victimes, et les vignettes ne nous épargnent rien, ou presque. Haletant, essentiellement dévolu au spectacle, The Kids se lit d’une traite sans jamais s’empeser par son propos.

Il est question de la peur de voir son enfant devenir autre chose. De la perte de contrôle. De l’effondrement du rôle traditionnel de parent. Et puis, il y a ces divergences de vues entre adultes, tous victimes, mais à des degrés et dans des positions qui ne sont pas identiques. Mais tout ça est quand même relégué à l’arrière-plan d’un concept qui se traduit par l’apocalypse le plus inattendu qui soit.

The Kids n’est sans doute pas l’œuvre la plus aboutie de son auteur. C’est une farce tragique. Une farce qui fonctionne plutôt bien sur le moment, même si l’on sait qu’elle ne prendra pas place aux côtés des magnum opus du genre.

The Kids, Garth Ennis et Dalibor Talajic
Delcourt, 9 avril 2026, 48 pages

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3

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l’intuition et le regard.

Ce que Nicolas Saada recueille auprès de cinéastes, techniciens, compositeurs ou acteurs, ce sont des processus, des doutes, des bifurcations. Il sonde des intentions, revient sur des moments-phares, établit des ponts (par exemple entre l’image et le son, la musique étant ici un thème récurrent).

Chez Ennio Morricone, par exemple, cette dernière apparaît comme un territoire instable, traversé de contradictions fécondes. Longtemps, dit-il, son travail pour le cinéma et celui pour le concert ont cohabité sans véritable dialogue, comme deux lignes parallèles. Puis, peu à peu, quelque chose s’est rapproché, via une porosité. Sa manière d’écrire pour Dario Argento, notamment, relève d’une forme d’expérimentation : structures ouvertes, interventions instrumentales laissées à l’initiative des groupes, impossibilité de reproduire exactement un morceau d’une prise à l’autre. Une musique vivante, donc, mais aussi risquée, car trop instable pour certains films, trop déroutante pour un public non préparé.

Cette tension entre le contrôle et le lâcher-prise irrigue d’ailleurs l’ensemble du livre. On la retrouve, déplacée, chez Walter Murch. Chez lui, le cinéma est affaire de transition : passage d’un médium à un autre, d’une époque à une autre. Son récit de l’évolution du montage, de la pellicule au numérique, évite toute nostalgie. Il parle plutôt d’un bouleversement comparable à celui qui, à la Renaissance, fit passer la peinture de la fresque à l’huile : une transformation lente, technique, mais qui reconfigure en profondeur les gestes mêmes de création. 

Cette idée d’un cinéma en mutation permanente trouve un écho particulièrement intéressant chez Douglas Trumbull. Ce qu’il décrit avec son évocation de 2001, ce n’est pas seulement l’invention d’effets spéciaux, mais aussi une manière de penser contre les conventions. L’abandon des lumières stroboscopiques, l’invention du slit-scan pour la séquence du Stargate, tout cela procède d’un même réflexe : ne pas s’arc-bouter sur une solution, accepter de bifurquer quand il le faut.

Ce refus des conventions s’étend jusqu’au langage cinématographique lui-même. La remise en cause du champ-contrechamp, la volonté de privilégier les plans larges, de laisser au spectateur un espace d’interprétation constituent autant de gestes qui déplacent le centre de gravité du cinéma, de la démonstration vers l’expérience. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : faire vivre une expérience.

Morricone parle d’un climat à installer plutôt que d’un accompagnement musical. Murch insiste sur la sensation plutôt que sur la logique du montage. Trumbull évoque la nécessité de dépasser le spectaculaire pour atteindre une forme de perception presque physique. Tous, à leur manière, décrivent un cinéma qui ne se contente pas de montrer, mais qui agit directement sur le spectateur. 

« La musique inspire les images, et les images inspirent la musique », avance Dario Argento, qui perçoit le son comme un organisme symbiotique. Avec Nicolas Cage, il est plutôt question du corps comme terrain d’expression. Lorsqu’il parle du jeu comme d’un usage total du corps (visage, voix, énergie) et revendique une filiation avec le slapstick, il rejoint une conception très physique du cinéma. Et pour rester chevillé aux corps, il faut évoquer David Cronenberg, qui nous parle de tension entre intérieur et extérieur, de fascination pour les déformations, pour ce qui échappe aux normes. Son discours sur la beauté, qu’il décrit comme une forme de domination, voire de fascisme, donne une profondeur supplémentaire à son cinéma. Spike Lee s’épanche quant à lui plus volontiers sur le corps social. Ailleurs, c’est John Carpenter qui évoque la fabrication et ses contraintes. Le passage sur la censure, sur la MPAA, sur les stratégies pour contourner les classifications, ramène le cinéma à sa dimension industrielle. Mais il y a chez lui une forme de pragmatisme inventif : contourner les règles, bricoler avec les moyens, composer avec l’économie…

À rebours des discours trop théoriques, ce nouvel opus de Questions de cinéma fait office de livre de praticiens. On comprend, à la lecture, que le cinéma ne se réduit ni à ses images ni à ses récits, mais qu’il se fabrique dans un entre-deux fragile, fait d’essais, d’erreurs, et parfois d’intuitions fulgurantes. Jane Campion côtoie Abel Ferrara, Tsui Hark dialogue à distance avec Agnès Varda, et c’est tout un art qui se révèle au lecteur. 

Questions de cinéma 2, Nicolas Saada
Carlotta, 23 avril 2026

 

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4

« Le Complot des grenouilles » : sous la surface, l’apprentissage du lien

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Sous ses couleurs tendres et ses silhouettes rondes, l’album de Júlia Rubau Vigara déploie une mécanique émotionnelle d’une grande justesse. Derrière l’aventure enfantine et l’irruption fantasque d’un peuple amphibien, c’est une histoire d’équilibre, entre colère et dialogue, entre nature et humanité, qui affleure avec délicatesse.

Le Complot des grenouilles prend pour cadre ce moment suspendu propre aux vacances, où le temps semble s’étirer jusqu’à devenir matière à invention. Léna et ses amis s’ennuient ferme, mais cet ennui n’est pas stérile. Il ouvre au contraire un espace d’imagination, qui se traduit par des jeux qui convoquent des personnages fantastiques, sans aucune prise avec la réalité.

Du moins jusqu’à l’apparition d’une pierre rose. Car elle agit bel et bien comme un seuil vers un autre monde. Chronique d’enfance et conte écologique, Le Complot des grenouilles voit alors le réel glisser vers le merveilleux, pour mieux porter son message.

Sous la mare, quelque chose gronde. Un monde animal relégué, contraint, et désormais prêt à répondre. Les hommes ont empiété sur le territoire des grenouilles. Et la plus puissante d’entre elles, Mama G., veut répondre : « Elle prévoit de venir à la fête avec une armée d’innombrables grenouilles pour terroriser les villageois et détruire tout ce qu’elle peut. » La vieille grenouille rancunière est une antagoniste mais aussi le symptôme d’un déséquilibre. Les humains ont pris trop de place ; la riposte s’organise.

Face à cette conflictualité, l’album n’abandonne pas l’intime. Car l’aventure extérieure redouble une crise intérieure, celle de Léna elle-même, traversée par le doute et la frustration. « Je suis triste parce que depuis le début ils ne me font pas confiance », confie-t-elle, au sujet de ses deux amis. Júlia Rubau Vigara brode beaucoup d’autour de l’amitié, à hauteur d’enfants, et joue ici sur une émotion enfantine universelle : ce moment où l’on se sent à la fois incompris et injuste, blessé et coupable.

« Tu es en colère et tu ne sais pas comment gérer tes émotions. » Voilà de quoi préciser l’enjeu. « Le dialogue est toujours la première étape pour résoudre les problèmes. » Chemin faisant, le lecteur comprend que l’album évoque l’incommunicabilité sous toutes ses formes : les parents qui refusent d’écouter les fantaisies de leurs enfants, les enfants qui se chamaillent entre eux, les humains et les grenouilles qui peinent à trouver un terrain d’entente.

Le but, au final, n’est plus seulement d’éviter une catastrophe, mais aussi d’inventer une solution qui n’humilie et n’oublie personne. Pourquoi ne pas organiser la fête ailleurs ? Le Complot des grenouilles ouvre la porte au compromis et montre qu’aucun problème n’est insoluble. Cela permet de sortir d’une logique binaire (gagner ou perdre, humains ou grenouilles) pour ouvrir un espace de cohabitation. 

En refermant l’album, ce qui demeure n’est pas tant le souvenir d’une aventure que d’un cheminement. Le Complot des grenouilles prétendait raconter une lutte, il accouche finalement d’une négociation : avec les autres, avec soi-même, avec le monde. C’est évidemment la morale de ce bel album tourné vers l’enfance.

Le Complot des grenouilles, Julia Rubau Vigara
Aventuriers d’ailleurs, 29 avril 2026, 104 pages

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3.5

Le Bronze Coule : Vhagar dans House of the Dragon Saison 2

Née cinquante-deux ans avant qu’Aegon ne foule Westeros, cette montagne de bronze a traversé près de deux siècles, porté six cavaliers légendaires et vu passer guerres, silences et empires. Dernière créature vivante à avoir connu le monde juste après le Fléau de Valyria, elle incarnait à elle seule la mémoire brûlante d’une civilisation éteinte. Dans la saison 2 de House of the Dragon, les directeurs de la photographie la filment avec une révérence presque sacrée : non comme un simple dragon, mais comme un monument vivant, une archive de chair et d’écailles qui respire encore l’ancien temps.

130 après la Conquête, au-dessus du lac Gods Eye, Vhagar tombe. Le plus grand dragon vivant de Westeros s’abîme dans l’eau enlacé à Caraxes, emportant avec lui son cavalier Aemond Targaryen et cent quatre-vingt-un ans de mémoire vivante. Quand les eaux se referment sur les deux dragons, ce n’est pas seulement une créature qui disparaît, c’est la dernière archive directe d’une époque révolue. Vhagar était née cinquante-deux ans avant la Conquête d’Aegon, sur Dragonstone, alors que Valyria venait de s’effondrer dans le Fléau. Elle avait porté Visenya Targaryen pendant soixante-treize ans, brûlé quatre mille hommes au Champ de Feu, attendu trente années sans cavalier, puis servi Baelon, Laena Velaryon et enfin Aemond. Six cavaliers, des dizaines de batailles, un siècle et demi de guerres et de silences. Dans House of the Dragon saison 2, les directeurs de la photographie PJ Dillon, Alejandro Martínez, Catherine Goldschmidt et Vanja Černjul filment ce dragon comme un monument, parce que Vhagar n’est pas une créature fantastique mais la mémoire incarnée d’une civilisation perdue.

L’Héritage des Cendres

Valyria, le Fléau et les Dragons Survivants

Le Fléau a dévoré Valyria environ un siècle avant qu’Aegon ne pose le pied sur Westeros. Les tours de pierre noire se sont effondrées dans le feu, les arènes où les dragons s’affrontaient sous le regard des seigneurs-mages se sont ouvertes comme des plaies, et quatre mille ans de puissance bâtie sur la forge et le soufre ont disparu en une nuit. Les Targaryen avaient fui sur Dragonstone douze ans avant la catastrophe, arrachant cinq dragons à la péninsule condamnée. Balerion la Terreur Noire seul était né dans les volcans de Valyria, seul il avait connu le ciel rougeoyant au-dessus des Quatorze Flammes, les cris des dragons dans les arènes, le fracas des forges qui ne s’éteignaient jamais. Vhagar et les trois autres ont éclos sur le roc gris de Dragonstone, dans l’exil, loin des terres fumantes où leurs ancêtres avaient régné. Quand Aegon débarque pour conquérir les Sept Couronnes en l’an 1, il chevauche Balerion tandis que ses sœurs-épouses Visenya et Rhaenys montent Vhagar et Meraxes. Ces trois dragons portent Valyria dans leurs corps: une taille qui réduit les châteaux à l’échelle des jouets d’enfants, des flammes qui liquéfient l’acier comme de la cire, des écailles forgées dans un monde qui ne reviendra pas. Balerion meurt sous le règne de Viserys Ier, et avec lui s’éteint la dernière créature à avoir respiré l’air de Valyria avant le Fléau. Vhagar demeure, seule archive d’une époque où les dragons étaient encore liés à leur berceau de feu.

La Sédimentation du Temps

Vhagar et ses Six Cavaliers : 181 Années de Mémoire

Cent quatre-vingt-un ans se sont accumulés dans le corps de Vhagar comme des strates géologiques, chaque cavalier déposant une couche de mémoire dans les écailles de bronze. Visenya Targaryen la chevauche pendant soixante-treize années, de la Conquête jusqu’à sa propre mort en 44 après la Conquête, brûlant Dorne lors de la Colère du Dragon, réduisant en cendres les châteaux des seigneurs rebelles durant le soulèvement de la Foi Militante, survolant le Val pour contraindre les Arryn à plier le genou sans verser une goutte de sang. Soixante-treize ans où Visenya et Vhagar ne forment qu’une seule entité guerrière, indissociables comme le fer et le feu. Puis Visenya expire, et Vhagar demeure seule pendant trois décennies, trop volumineuse désormais pour résider dans l’Antre du Dragon, nichant sur les falaises désolées de la mer Étroite où les marchands de Villevieille prétendent entendre son chant mélancolique résonner dans le brouillard. Trente années d’attente qui s’inscrivent dans le dragon comme un silence minéral, une patience qui n’appartient qu’aux créatures ayant déjà traversé un demi-siècle d’existence. Le prince Baelon le Brave finit par la revendiquer, chevauchant Vhagar durant les dernières décennies de sa vie avant de succomber à son tour. Puis Lady Laena Velaryon la monte, jeune femme au sang Targaryen qui s’enorgueillit de chevaucher le plus colossal dragon vivant aux côtés de son époux Daemon et de Caraxes. Mais Laena périt lors d’un accouchement difficile, et plutôt que d’agoniser dans un lit, elle se traîne jusqu’à Vhagar et murmure « Dracarys ». Le dragon hésite, cent soixante-dix ans de mémoire reconnaissent instantanément ce qui est réclamé, non pas un ennemi à consumer mais une mort consentie par compassion. L’hésitation dure quelques secondes interminables avant que Vhagar n’obéisse, fidélité ancienne qui ne reconnaît aucune limite, pas même celle du trépas. Quelques jours après les funérailles de Laena, alors que Vhagar sommeille sur les grèves de Lamarée, Aemond Targaryen, âgé de dix ans seulement, l’approche dans l’obscurité et parvient à la réclamer. Six cavaliers au total, six époques stratifiées dans un corps qui porte désormais le poids ontologique de près de deux siècles.

Sculpter Cent Quatre-Vingt-Un Ans

Comment House of the Dragon Saison 2 Filme Vhagar

Comment filmer cent quatre-vingt-un ans dans un dragon de synthèse? Les directeurs de la photographie de House of the Dragon saison 2 ne traitent pas Vhagar comme une créature fantastique mais comme un monument historique qu’il faut éclairer avec la révérence due aux cathédrales. Vhagar ne vole pas, elle déplace de l’architecture. Ses dimensions ont depuis longtemps dépassé le vivant pour basculer dans le monumental: la gueule ouverte dessine un portail assez vaste pour qu’une charrette y passe, les ailes déployées forment une voûte gothique dont l’envergure plonge des villages entiers dans l’obscurité, le corps massif évoque une montagne de bronze qui aurait appris à respirer. Les écailles ne luisent pas comme celles des dragons juvéniles. Elles absorbent la lumière, surface mate de bronze profondément oxydé où affleurent des reflets vert-bleu semblables à la patine qui dévore les statues exposées aux siècles. Chaque écaille porte l’érosion du temps comme une pierre tombale, texture rugueuse qui témoigne de cent quatre-vingt-un hivers traversés. Le mouvement lui-même trahit le poids des années. Vhagar se meut comme si la gravité s’était multipliée autour d’elle, chaque battement d’ailes arrachant l’air avec un effort visible, chaque atterrissage une chute maîtrisée qui fait trembler le sol et soulève des nuages de poussière. Ce n’est pas de la lenteur, c’est le poids ontologique de près de deux siècles qui ralentit le temps autour du dragon, comme si l’espace devait s’adapter à la présence d’une créature qui a survécu à toute son époque. Le regard aussi porte cette profondeur temporelle. Les yeux de Vhagar brillent d’un vert intense, mais ce vert ne reflète rien du présent. C’est la couleur d’un puits sans fond, un abîme où cent quatre-vingt-un ans se sont accumulés et où six cavaliers ont disparu, où la Conquête elle-même s’est enfoncée dans des strates inaccessibles. Quand Vhagar survole un paysage, son ombre arrive avant elle, transformant le jour en nuit soudaine. Une éclipse vivante qui annonce: la mémoire de Valyria passe au-dessus de vous, et vous êtes infinitésimaux face à elle. Le feu qu’elle souffle ne ressemble pas aux flammes vives des jeunes dragons. C’est un feu orange-rouge d’une densité terrible, assez ardent pour liquéfier instantanément l’acier et cuire un chevalier à l’intérieur de son armure, le dernier écho d’une civilisation qui avait dompté le feu volcanique avant de s’y consumer. Cette magnitude visuelle répond à ce que George R.R. Martin inscrit dans Fire & Blood au moment de décrire la mort de Vhagar:

« Vhagar, the greatest of the Targaryen dragons since the passing of Balerion the Black Dread, had counted one hundred eighty-one years upon the earth. Thus passed the last living creature from the days of Aegon’s Conquest, as dusk and darkness swallowed Black Harren’s accursed seat. »

« Vhagar, le plus grand des dragons Targaryen depuis la disparition de Balerion la Terreur Noire, avait compté cent quatre-vingt-un ans sur terre. Ainsi disparut la dernière créature vivante des jours de la Conquête d’Aegon, alors que le crépuscule et les ténèbres engloutissaient le siège maudit d’Harren le Noir. »

— George R.R. Martin, Fire & Blood

La phrase définit exactement ce que les directeurs de la photographie cherchent à filmer: non pas un dragon parmi d’autres, mais l’ultime archive d’une époque dont la disparition marquera une rupture historique irréversible.

Forge de la Lumière

ARRI Alexa 35 et la Photographie des Dragons

Pour traduire cette présence monumentale à l’écran, les directeurs de la photographie de la saison 2 ont opéré un changement d’équipement technique dicté par une exigence esthétique précise. PJ Dillon, qui établit la palette visuelle de la saison en filmant les épisodes 1 et 4, propose de remplacer les caméras ARRI Alexa 65 et Mini LF de la première saison par l’ARRI Alexa 35, capteur récemment sorti dont la sensibilité exceptionnelle en basse lumière (jusqu’à 6400 ISO en mode Extended Sensitivity) et la capacité inégalée à retenir les détails dans les hautes lumières permettent de filmer des flammes nues sans que celles-ci ne saturent en blanc. Cette propriété technique libère les directeurs de la photographie d’une contrainte qui paralysait la photographie digitale depuis deux décennies. Vanja Černjul le formule avec précision:

« Depuis le passage au numérique, nous avons été tenus en otage par le point le plus brillant du cadre, ce qui rendait l’éclairage par sources très difficile. »

— Vanja Černjul, ASC

Avec l’Alexa 35, les flambeaux et brasiers qui éclairent le monde médiéval de Westeros peuvent enfin brûler à l’écran avec leur intensité réelle, leurs oranges profonds et leurs noirs qui lèchent les pierres, conférant aux scènes une authenticité visuelle qui ancre les dragons dans un univers tangible plutôt que dans l’abstraction de la fantasy numérique. Les objectifs anamorphiques ARRI Alfa V1 et V2, choisis pour leurs bords légèrement adoucis et leur rendu organique, accentuent cette impression de texture ancienne: le léger flou aux extrémités du cadre évoque les aberrations optiques des anamorphiques Panavision Ultra ou des objectifs Super Technirama 70 qui filmaient Lawrence of Arabia ou Ben-Hur, ces épopées historiques en 70mm dont la patine visuelle inspire aujourd’hui le traitement de Vhagar, créant une distance esthétique qui fait basculer le dragon du côté du monument filmé avec la révérence due aux vestiges archéologiques. Pour les plans où Vhagar doit saisir Meleys entre ses mâchoires ou où le sang doit ruisseler entre les écailles, l’équipe bascule sur les Master Anamorphics ARRI, objectifs sans distortion qui facilitent le travail de compositing des blessures et des simulations fluides. Le tournage des scènes où les cavaliers chevauchent les dragons s’effectue dans ce que Dillon nomme un « volume LED semi »: trois murs d’écrans LED plus un plafond, complétés par des panneaux flottants additionnels montés sur grues Manitou, créent un environnement lumineux interactif autour des acteurs harnachés sur un vérin hydraulique qui bascule, plonge et se cabre selon les données de vol du dragon calculées par le logiciel Cyclops de Third Floor. Ces écrans ne servent pas de fond vert sophistiqué mais de sources lumineuses dynamiques qui réagissent aux déplacements du cavalier, projetant sur l’acier des armures et la peau des visages les reflets changeants d’un ciel en mouvement, bleu glacier qui vire à l’orange crépusculaire quand le dragon pique vers le sol, simulant l’immersion dans un espace aérien dont la lumière fluctue selon l’altitude et la météorologie. Catherine Goldschmidt résume la philosophie qui gouverne ces choix techniques:

« Un spectacle de fantasy, mais nous aimons y penser davantage comme une épopée historique. »

— Catherine Goldschmidt, BSC

Une distinction qui explique pourquoi Vhagar, créature numérique composée de millions de polygones et de simulations Houdini pour les blessures cutanées et les écoulements sanguins entre les écailles, apparaît à l’écran avec la présence matérielle d’une cathédrale de bronze filmée à la lumière des chandelles.

Mâchoires de l’Histoire

La Bataille de Rook’s Rest : Vhagar contre Meleys

À Rook’s Rest, lors de l’épisode 4 de la saison 2, Vhagar combat pour la dernière fois avant sa propre mort au lac Gods Eye. La bataille révèle ce que signifie affronter cent quatre-vingt-un ans de mémoire guerrière incarnée dans un corps de bronze. Rhaenys Targaryen arrive sur Meleys, dragon écarlate aux cornes de cuivre, réputée pour sa vélocité supérieure à celle de tous les autres dragons vivants. Elle brûle l’armée des Verts commandée par Ser Criston Cole, puis affronte Sunfyre, le dragon doré du roi Aegon. Mais Aemond et Vhagar attendaient, dissimulés dans la forêt environnante, que le piège se referme. Lorsque Vhagar émerge et attaque, la différence d’échelle temporelle devient immédiatement visible: Meleys mesure un cinquième de la taille de Vhagar, et ses quelques décennies d’existence se heurtent à près de deux siècles d’expérience accumulée dans les écailles de bronze. Les deux dragons s’affrontent dans les airs, crachant des flammes, s’agrippant avec leurs serres, tournoyant dans une spirale mortelle qui les envoie s’écraser au sol. Vhagar percute le champ de bataille avec une violence telle que des centaines de soldats sont écrasés instantanément sous son poids, leurs corps pulvérisés comme des figurines de bois, l’impact assommant Criston Cole lui-même tandis que des nuages de cendres et de terre explosent autour du dragon au ralenti, obscurcissant le soleil. Puis Vhagar se relève, piétinant d’autres hommes qui fuient, et reprend son envol. Meleys parvient à s’échapper et survole le château, cherchant son adversaire. Mais Vhagar ne combat pas avec l’impétuosité des jeunes dragons. Elle se dissimule derrière les murs de Rook’s Rest, attendant le moment précis, puis surgit par en-dessous, attaque qui a déjà tué le prince Lucerys et Arrax lors de la tempête au-dessus de Peyredragon. Ses mâchoires titanesques se referment sur le cou de Meleys. L’équipe d’effets visuels de Pixomondo a consacré des semaines à perfectionner ce moment, sculptant le timing exact des clignements d’yeux de Meleys, les simulations de peau qui se déchire, le sang qui ruisselle entre les écailles tandis que Vhagar resserre inexorablement sa prise. Rhaenys et Meleys échangent un dernier regard, la cavalière de cinquante-cinq ans et sa monture partageant une acceptation silencieuse de ce qui vient. Puis Vhagar écrase définitivement, la nuque de Meleys se brise, et le dragon relâche le corps inerte qui s’abîme sur les remparts de Rook’s Rest dans une explosion de feu. Pour les spectateurs, la scène frappe avec la brutalité d’un événement nucléaire localisé, selon les termes du réalisateur Alan Taylor. Ce n’est pas seulement la mort d’un dragon, c’est la confrontation physique entre deux strates temporelles: la mémoire vivante de Valyria, de la Conquête, de soixante-treize ans aux côtés de Visenya, contre quelques décennies d’existence. Cent quatre-vingt-un ans de batailles se condensent dans le geste calculé de l’embuscade, dans la patience prédatrice, dans la force qui broie sans hésitation. Les soldats au sol, infinitésimaux sous l’ombre de Vhagar, assistent à ce que signifie vraiment la puissance d’un dragon ayant traversé près de deux siècles. Mais cette victoire à Rook’s Rest sera la dernière. Quelques semaines plus tard, au-dessus du lac Gods Eye, ces mêmes mâchoires qui ont écrasé Meleys se refermeront sur le vide, et cent quatre-vingt-un ans de mémoire sombreront définitivement dans l’eau noire.

Extinction

La Mort de Vhagar au Lac Gods Eye

130 après la Conquête, au-dessus du lac Gods Eye, Vhagar s’engloutit dans l’eau enlacée à Caraxes comme une montagne de bronze foudroyée en plein vol. Aemond Targaryen n’avait que vingt ans. Vingt années ont suffi pour pulvériser cent quatre-vingt-un ans de mémoire vivante, disproportion si vertigineuse qu’elle confine à l’obscénité: celui qui chevauchait l’archive la plus ancienne du monde ne concevait probablement pas la magnitude de ce qu’il anéantissait en la précipitant au combat. Le bronze plonge, dense et irréversible. L’eau noire du lac Gods Eye se referme sur les deux titans, avalant d’un coup ce qui avait survécu aux quatre millénaires de Valyria, à l’exil, à la Conquête, aux guerres de succession. Vhagar s’efface deux fois: une première lorsque ses ailes titanesques se taisent et qu’elle bascule dans l’abîme, une seconde dans l’impossibilité perpétuelle de jamais exhumer son cadavre, de jamais exhiber la preuve matérielle qu’un dragon de cette stature a réellement existé. Les mestres qui consigneront sa chute ne disposeront d’aucune carcasse à arpenter, d’aucune écaille à peser, d’aucun crâne à mesurer pour vérifier ce que leurs textes affirment. L’archive la plus tangible de Valyria bascule dans la légende le jour même de sa mort, arrachée non seulement au monde des vivants mais aussi au domaine du vérifiable. Ne subsiste que le silence glacé des chroniques rédigées par ceux qui n’ont jamais posé la main sur ces écailles, et la béance qu’elle creuse dans un ciel désormais sevré de son ultime témoin direct. Au fond du lac, dans les profondeurs opaques, Aemond repose attaché à sa selle. L’épée Dark Sister le transperce à travers l’orbite. Il demeure lié à l’archive qu’il a détruite. Vhagar ne brûle plus, tornade de feu et de mémoire consumée par l’eau noire, et nul ne saura jamais ce que signifiait vraiment de voir s’embraser la dernière braise vivante de Valyria.