George Croft est un jeune journaliste-écrivain qui travaille au Literary Chronicle. Le 24 avril 1949, lors d’une de ses promenades à Londres, il découvre chez un bouquiniste, un volume qui le fait vivement réagir. Si l’auteur (Basil Sedbuk) et le titre (Nightmares soit cauchemars) ne lui disent rien, le sommaire l’interpelle, car les trois titres mentionnés (Death of a critic ; Death of an actress et Death of an author) correspondent à des nouvelles dont il est lui-même l’auteur. Mieux, les histoires en question correspondent en tous points aux siennes, mais datent de 1926. Or, George Croft n’en avait jamais entendu parler.
Heureusement, George Croft dispose d’une inépuisable source de renseignements sur l’activité littéraire, en la personne de Mr. Lord, l’archiviste du Morning Chronicle. Celui-ci se souvient de Basil Sedbuk comme « Le Prince de l’épouvante » ou « Le Maître de la peur » qui mettait lui-même en scène ses pièces au « Black Theatre » où sa « victime » favorite, Myriam de Karla, était réputée à l’époque pour les cris qu’elle poussait sur scène. Abigail Porlock, critique et collaborateur de Sedbuk, avait mentionné tout cela dans son anthologie « Masters of Death in Litérature » sortie en 1920. Tout cela n’expliquant absolument pas la coïncidence entre les textes de Sedbuk et les siens, George Croft décide de suivre les pistes qui s’offrent à lui. Il ira voir Abigail Porlock puis Myriam de Karla puisque tous deux sont encore en vie.
La collaboration Rivère et Floc’h
Le scénario de cet album de 46 planches s’avère une réussite majeure. Il est dû à François Rivière (qui signait simplement Rivière pour l’occasion) qui nous réserve une intrigue en boucle absolument fascinante, avec une progression continue jusqu’au coup de théâtre final qui nous fait comprendre que nous lecteurs ne sommes pas les seuls piégés dans l’histoire. A cela s’ajoute le dessin de Floc’h qui s’arrange pour élaborer une atmosphère qu’Edgar P. Jacobs l’auteur des Aventures de Blake et Mortimer ne dédaignerait pas, en particulier pour le goût du détail juste. Au charme rétro s’ajoutent une belle galerie de personnages, des lieux et décors qui font leur effet notamment parce que le dessinateur les met bien valeur avec quelques vignettes de grand format, l’album lui-même étant au format d’une BD franco-belge ultra classique. Et si le style du dessin se rapproche de la ligne claire chère à Hergé, on observe que la représentation de la folie rappelle la manière de Tardi. Pour un premier album, les auteurs font preuve d’une étonnante maîtrise, aussi bien pour ce scénario finement élaboré que pour les dessins qui dénotent un vrai goût du détail (voir les briques sur l’illustration de couverture), les visages et attitude de protagonistes comme Sedbuk, Myriam de Karla, mais aussi Mr. Lord l’archiviste, Abraham Dudley le poète, Mr. Hogg l’aubergiste qui tient l’enseigne « The Three White Ducks » et sa sœur, Larkin le domestique de Croft (les ustensiles accrochés sur le mur de sa cuisine). Au passage, on observe un autre domestique affichant la silhouette… d’Alfred Hitchcock. On note également que deux amis de George Croft interviennent dans l’intrigue, le journaliste Francis Albany et la romancière Olivia Sturgess, deux personnages pas si secondaires que cela et qui permettent d’avoir une autre approche de l’intrigue par leurs discussions, notamment lorsqu’ils se retrouvent pour jouer au tennis. Et si sur la première vignette présentant Francis exécutant un revers s’avère un peu gauche (mouvement trop étriqué), la suite est nettement meilleure. N’oublions pas que si George vit seul, il converse avec Larkin, mais également avec Tobormory, son chat… noir ! On remarque également que les auteurs s’amusent à l’occasion en apportant les informations de manière indirecte : extraits de bouquins, affiches, etc. A l’époque de sa parution, l’album se suffisait à lui-même. Ce n’est que plusieurs années ensuite que les auteurs ont trouvé l’inspiration pour d’autres aventures du duo Francis/Olivia, mais sans George, on comprend pourquoi en arrivant à l’épilogue du présent album. Cette chute, les cartésiens pourront avancer que quelque chose ne colle pas vraiment, les autres y verront plutôt une motivation pour relire l’album.
Un charme inépuisable
L’aspect rétro de ce Rendez-vous à Sevenoaks ressortait déjà à sa parution en 1977. Il saute encore plus aux yeux aujourd’hui et c’est un vrai bonheur, car tous les détails crédibilisent le fait que l’action soit située en 1949. L’atmosphère émerge dès l’illustration de couverture, avec ce théâtre situé dans un quartier peu fréquenté de nuit, ce chat noir qui traverse la rue furtivement et George qui tourne le dos au théâtre comme s’il voulait s’en éloigner sous l’effet d’une crainte sourde mais qu’on devine en lien avec le personnage à l’aspect inquiétant qui, devant le porche, le fixe comme s’il voulait l’hypnotiser. On situe l’époque avec les réverbères et le véhicule garé devant le théâtre. Cette illustration contraste fortement avec celle de la page de garde qui présente l’activité dans une grande artère londonienne verdoyante (et aisément identifiable aux deux bus à impériale rouge qui stationnent), avec une belle luminosité qui permet à George Croft d’avancer d’un air décontracté (mais décidé) sur le large trottoir. Ainsi, d’emblée, on, sent que les auteurs ont l’art d’en dire beaucoup avec une belle économie de moyens. On peut parler ici d’un vrai travail de mise en scène (réussi) avec la diversité des angles de prises de vues, les tailles et formes des vignettes, des plans larges, d’autre rapprochés et l’organisation générale des planches. Un régal qui apporte de nouvelles satisfactions à chaque relecture.