La rage au ventre, un film de Antoine Fuqua : Critique

Mieux vaut voir un match dont on ignore l’issue

Après avoir créé deux des séries réputées comme les plus badass de ces dernières années (The Shield et Sons of Anarchy), Kurt Sutter réussit enfin à faire transformer un de ses scénarios de long-métrage en une superproduction, ses précédentes tentatives n’ayant abouti qu’à des séries Z dérisoires. Réalisé et coproduit par Antoine Fuqua, lui-même ancien boxeur, La rage au ventre profite également de la présence d’acteurs qui ont le vent en poupe, à commencer par un Jake Gyllenhaal qui, depuis son précédent rôle dans Night Call, a suivi un entrainement qui a complètement transformé sa morphologie (ce genre de transformation qu’apprécie l’Académie des Oscars). Même si ses derniers films (La Chute de la Maison Blanche et The Equalizer) ont terriblement décrédibilisé Fuqua auprès des cinéphiles, son talent pour filmer les scènes d’action qui l’a rendu célèbre redevient évident dès la scène d’ouverture, un match de boxe superbement filmé grâce à un découpage immersif et un montage ultra-fluide qui en font un pur moment de plaisir.

Mais, une fois passé cette montée d’adrénaline, le film prend l’allure d’un drame familial convenu agrémenté du schéma classique de la déchéance de la star suivie de sa quête de rédemption qui elle-même ira s’achever dans un combat final (et n’allez pas croire qu’il s’agit d’un quelconque spoil, la bande-annonce en dit beaucoup plus !). Dès lors, et malgré l’émotion que les acteurs et la mise en scène donnent aux scènes mélodramatiques, aux fulgurances de jeu de Gyllenhaal et au sex-appeal dont fait preuve Rachel McAdams, le scénario est tellement téléphoné que les personnages secondaires, et en particulier ceux de Forest Whitaker et Curtis Jackson, en sont réduit à des caricatures que le talent de leurs interprètes ne parviendront jamais à rendre intéressants, mais aussi que les enjeux et leurs résolutions en deviennent si prévisibles, à force d’avoir déjà vus mille fois, ne serait-ce que dans les premiers Rocky, Fighter et Million Dollar Baby, qu’ils sont émotionnellement caducs. Ce triste constat ne serait pas aussi flagrant si, contrairement à ces exemples, la narration ne s’était pas concentré sur son personnage principal, mais en limitant son point de vue au classique « dur à cuire qui ne sais pas se défendre face à l’insurmontable », le film n’offre rien de nouveau à son sujet.

Bien sûr, le combat final est lui aussi filmé avec une virtuosité exemplaire mais pour peu l’on ait compris à quoi on a à faire, l’admiration et le suspense ont  déjà laissés place à une attente lascive de l’inévitable happy-end. Si une chose doit être retenu de cette séance ciné, c’est indubitablement que Sutter devrait se contenter du format série qu’il maîtrise parfaitement et dans lequel il se permet de sortir des sentiers battus pour offrir un peu de ce politiquement incorrect que l’on aime tant plutôt que signer de tels scénarios de long-métrages qui peuvent être condensés en moins de deux minutes (et là encore, la bande annonce en est la meilleure preuve*). Seule la chanson composée pour l’occasion par Eminem (longtemps pressenti pour incarner Billy Hope) fait retrouver à cette conclusion larmoyante le panache dont le déroulement du film a fini par nous priver.

En résumé, ceux qui ne verront dans La rage au ventre que la prestation de son acteur principal et la qualité avec laquelle sont filmées les deux scènes de boxe jugeront le film brillant, mais pour quiconque espère y trouver une histoire novatrice sur l’univers de la boxe professionnelle ou un drame familial bouleversant, ils n’y trouveront qu’un énième film qui sent le réchauffé. On pourra aussi être de mauvaise foi et prétendre que Fuqua réussit à transcender le classicisme de son scénario, mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’il ne travaille plus sur des scripts aussi élaborés que celui de Training Day !

*Vous l’aurez compris, il vous ait fortement déconseillé de voir la bande-annonce avant le film, tant elle se suffit à elle-même.

Synopsis : Le champion du monde de boxe poids moyen, Billy Hope vit la belle vie, aux côtés de sa fille et d’une superbe épouse. A la mort de celle-ci, son monde s’écroule, jusqu’à perdre sa maison et sa fortune. Pire, la garde de sa fille lui est retirée, la justice estimant son comportement incompatible avec son rôle de père. Au plus bas, il trouve une aide précieuse en la personne de Tick Willis, un ancien boxeur avec lequel il reprend l’entrainement. Billy va devoir se battre pour trouver la voie de la rédemption et regagner ainsi la garde de sa fille.

La Rage Au Ventre – Bande annonce (Vostfr)

La rage au ventre : Fiche technique

Titre original : Southpaw
Réalisation : Antoine Fuqua
Scénario : Kurt Sutter
Interprétation : Jake Gyllenhaal, Forest Whitaker, Rachel McAdams, Oona Laurence, Naomie Harris, Curtis ’50 Cent’ Jackson, Miguel Gomez…
Musique : James Horner
Photographie : Mauro Fiore
Décors : Merissa Lombardo
Montage : John Refoua
Production : Todd Black, Jason Blumenthal, Fuqua, Alan Riche, Peter Riche, Steve Tisch
Sociétés de production : Escape Artists, Fuqua Films, Riche-Ludwig Productions
Sociétés de distribution : SND
Genre : Drame/Action
Durée : 123 minutes
Date de sortie : 22 juillet 2015

Etats-Unis – 2015

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.