Interview : Jonathan Trullard, un réalisateur particulier

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C’est une question qu’on ne se pose pas souvent. Et pourtant, c’est la question qu’a choisi de poser Jonathan Trullard aux habitants de sa commune. Posté devant le cinéma local, il tend le micro à ceux qui passent pour leur demander : « Pourquoi allez-vous au cinéma ? ». De cette première interrogation va en naître quantité d’autres qui constitueront le cœur du travail de ce marseillais d’adoption, venu au cinéma après quelques détours.

Jonathan Trullard et sa cadreuse et collaboratrice Marine Sahakian. photo : Marian Adreani
Jonathan Trullard et sa cadreuse et collaboratrice Marine Sahakian. (photo:Marian Adreani)

En effet, au départ, le jeune homme s’était destiné à une autre carrière : « Ma formation est essentiellement littéraire et j’étais encore en 2011 prof de français à Liverpool. Mais j’ai eu envie de tout arrêter pour faire ce que j’avais toujours eu envie de faire sans jamais m’en donner les moyens : du cinéma. Je suis rentré en France et j’ai fait une Licence de Cinéma à Aix-en-Provence. » C’est en 2012 au cours d’un stage dans une chaîne de télévision participative que ce réalisateur en herbe aura l’occasion de se mettre à la création. Arrête Ton Cinéma, série documentaire qui interroge indifféremment passants anonymes et réalisateurs chevronnés, est née d’une envie de réconciliation :

« J’ai toujours côtoyé des personnes de milieux et catégories sociales radicalement différentes et les personnes que je connais sont parfois à mille lieues l’une de l’autre dans leur rapport au cinéma. Ainsi j’ai pu côtoyer des personnes à la cinéphilie quasi religieuse tandis que d’autres préfèrent cent fois aller au Vélodrome que dans une salle obscure. J’ai essayé avec Arrête Ton Cinéma de rassembler tout le monde autour d’une même table en allant voir des personnes de cinéphilies et de milieux tout-à-fait différents, sans laisser plus de place aux uns qu’aux autres, dans une démarche la plus égalitaire qui soit. »

Ce qui au départ ne devait durer qu’un mois se prolongera finalement pendant trois ans. Trois années durant lesquelles Jonathan Trullard apprends à faire du cinéma sur le tas, questionnant à chaque épisode les pratiques et les finalités du septième art. « Peut-on faire du cinéma sans argent ? », « Le cinéma d’auteur a-t-il un public restreint parce qu’il est ennuyeux ? » « Ça a vraiment un sens le cinéma militant ? » sont autant de questions qu’il se pose. Nourrie de ses réponses, et en parallèle de son auteur, la série grandit, évolue. Elle se teinte de fiction et le documentaire devient une base sur laquelle se construisent de nouvelles idées. « Je crois être arrivé avec les deux derniers épisodes à quelque chose qui correspond à mon idée de la série aujourd’hui : une frontière floue entre fiction et documentaire où nos aventures de jeunes cinéastes en herbe puisent dans le réel. Je vois chacun de ces épisodes comme de véritables court-métrages à présent. »

Au fil des rencontres, de nouveaux projets naissent, et, en échange de la musique de la série, Jonathan Trullard réalise le clip The Lizard pour le musicien irlandais Tim O’Connor. « Il y avait quelque chose de vraiment nouveau pour moi sur ce projet car 80% de mon cinéma depuis trois ans se résumait à une forme documentaire très verbale, donc sortir de cette forme de cinéma pour un objectif tout autre, celui de rendre compte de ce que m’inspire une musique et d’écrire une trame narrative sans dialogue, était un vrai challenge et une expérience très excitante. » Tout cela est produit sans budget aucun et grâce au soutien d’une équipe bénévole et motivée qui accompagne Jonathan dans ses créations, trouvant des solutions pour pallier le manque de moyens. « Travailler trois ans sans argent sur Arrête Ton Cinéma nous a permis de développer un esprit de débrouille et de bricolage, il fallait constamment chercher des solutions et faire avec des bouts de ficelles sinon les épisodes ne pouvaient exister. Pour The Lizard nous n’avions pas plus de budget que pour un épisode, nous avons donc gardé nos habitudes de « cinébricoleurs » et tâché de faire au mieux avec les moyens du bord. » Ce système a évidemment ses limites, et aujourd’hui la série est en pause depuis plus de six mois, pour une durée indéterminée. « Accepter de continuer sans argent en venait, après trois ans de bénévolat, à accepter les conditions indécentes dans lesquelles on continuait de travailler jusqu’en avril dernier. » Pour concrétiser ses idées sur le prolongement de la série, le réalisateur est donc en recherche de financements. Pour autant, il n’est prêt à tout accepter, et est décidé à mener la série comme il l’entend, sans compromis. « Ce qui me fait peur, c’est qu’avoir un diffuseur de nos jours est généralement synonyme d’aseptisation et de formatage, ce que je vois mal pour Arrête Ton Cinéma puisque la série est par essence totalement « hors cadre », son avenir semble donc bien obscur aujourd’hui.»

Extrait de l'épisode 8 d'Arrête Ton Cinéma : "Quel avenir pour le cinéma ?"
Extrait de l’épisode 8 d’ Arrête Ton Cinéma : « Quel avenir pour le cinéma ? »

Mais Jonathan Trullard ne compte pas se laisser décourager, et d’autres projets sont déjà en marche, notamment avec le duo de musiciens marseillais Catherine Vincent. « J’aime beaucoup leur univers et leur musique que j’ai redécouvert l’année dernière avec le film de Paul Vecchiali Nuits blanches sur la jetée. Le format s’apparentera encore moins que The Lizard à un « clip » classique, la musique sera composée pour l’image. Pour moi, ce projet est un véritable court-métrage… à forte densité musicale ! Plus ambitieux en termes de moyens, il s’annonce compliqué en termes d’organisation, j’ai besoin d’aide financière et logistique pour le produire. Le projet sur lequel je rêve actuellement de travailler si je n’avais pas de contraintes financières, ce serait un court-métrage de fiction. Ce sera une histoire d’amour et donc, par définition, un thriller.

Aujourd’hui je souhaite continuer de faire un cinéma libre, je ne souhaite pas m’engager dans un projet qui serait fait de contraintes et de compromis de production ne correspondant pas aux valeurs ou envies de cinéma qui sont les miennes. »

C’est donc ce que nous pouvons lui souhaiter de mieux : continuer dans le même esprit de liberté à réaliser ses envies de cinéma et, par conséquent, les nôtres.

Auteur Amaurych