Grave, un film de Julia Ducournau : Critique

Grave aura fait parler de lui. Alors qu’il ne sortira sur les écrans français qu’en mars 2017, le film de Julia Ducournau se traîne déjà une certaine réputation.

Synopsis : Dans la famille de Justine, tout le monde est végétarien et vétérinaire. Alors qu’elle vient de rentrer dans une prestigieuse école , le bizutage bat son plein. C’est au cours de cette initiation que la vie de Justine va prendre un tournant qui va la changer à jamais.

Cannibal Docteur 

Il faut dire que le long-métrage a fait sensation dans divers festivals, allant du prestigieux festival de Cannes où il a bousculé la programmation à l’occasion de la semaine de la critique, au TIFF, où il a provoqué des malaises, en passant par l’Etrange Festival, le PIFFF et le FEFFS d’où il est reparti avec à la fois l’Octopus d’or et le prix du public.

Ce qui attire dans un premier temps chez Grave, c’est son synopsis sortant des carcans des films français et offrant une promesse d’un renouveau du film de genre bien trop timide en France. Julia Ducournau va nous raconter l’histoire d’une jeune végétarienne qui, après un bizutage, va ressentir un besoin de viandes jusqu’à en devenir cannibale. Avec un postulat qui attise le sensationnalisme, la jeune cinéaste va le retourner pour en faire un film sur un éveil, une initiation, une métamorphose.

Ce n’est pas un hasard si le personnage principal interprété par la jeune Garance Marillier se nomme Justine, comme le personnage vertueux de Sade. Le personnage représente une innocence à la pureté absolue, végétarienne, travailleuse et vierge. Comme tous les membres de sa famille, la voilà destinée à intégrer une prestigieuse école vétérinaire. Ce choix du végétarisme et de l’école vétérinaire vient d’une réflexion de la réalisatrice qui cherchait l’extrême opposé au cannibalisme. Une fois arrivée dans cette école, c’est cette pureté qui va être mise à mal.

L’initiation va prendre le relais. Comme dans toutes les grandes écoles, le bizutage est une coutume très installée. En tant que bizut, Justine va devoir subir toutes sortes d’humiliations pour enfin gagner le respect de ses aînés. Loin d’être juste un pamphlet contre ce genre de traditions, le film va gagner un aspect naturaliste. La représentation de l’école vétérinaire ne se limite pas à son simple bizutage, et Ducournau ne va pas hésiter à montrer les élèves dans leurs travaux pratiques les moins ragoutants. Couplé à une réalisation très épurée, elle va donner l’impression dans un premier temps d’offrir un témoignage sur l’intérieur de ces écoles. L’initiation au sein de l’école va se dérouler sur toute la durée du long-métrage et va participer à l’éveil de Justine. C’est d’ailleurs au cours de ce bizutage que va se passer un événement déterminant pour la jeune fille.

Un des ses principes sera en effet bafoué, celui de manger de la viande lorsque des secondes années vont l’obliger à goûter à un rein de lapin.  C’est cet élément qui va diriger tout le reste du long métrage et guider la métamorphose de Justine. La cinéaste ne va pas hésiter, à partir de ce point, à instaurer une atmosphère de malaise. Dans les humiliations portées à Justine dans un premier temps, mais surtout dans sa transformation corporelle. Une première manifestation se fera au travers d’une éruption cutanée sur tout le corps de Justine, comme une sorte d’avertissement sur le chemin qu’elle s ‘apprête à emprunter.

Mais la catharsis déclenchée par ce goût à la viande va prendre une plus grande ampleur. Et la séquence de non retour pour Justine sera atteinte après une soirée avec sa sœur, durant laquelle Justine va goûter à la chair humaine. Il est intéressant de souligner les choix de casting de Julia Ducournau pour les deux sœurs, à la fois semblables dans leurs maux mais totalement différentes pour le reste. Alexia la sœur aînée est interprétée par une fantastique Ella Rumpf avec une allure punk, plus masculine, plus féroce. Ducournau a exprimé le souhait d’avoir une actrice carnassière et c’est exactement ce qu’on ressent en voyant le personnage d’Alexia. Cette dualité entre les deux sœurs est l’un des points forts du film en ce qui concerne son traitement des personnages.

L’éveil de Justine et l’abandon de ses vertus caractéristiques sont bien sûr à mettre en parallèle avec un éveil sexuel. Et forcément la scène la plus marquante est celle de la perte de sa virginité . Ce qui est intéressant ici, c’est la conjugaison de ces deux éveils, le point de rencontre entre ses deux besoins pour la chair. La chair au point de vue sexuel mais également au point de vue alimentaire, et c’est également à ce moment que Justine va le plus lutter pour combattre un de ses désirs, en essayant de l’étouffer au profit de l’autre. C’est ici qu’on remarque que Justine fait tout pour surmonter cet instinct qui ne la quittera plus.

Cet appétit pour la viande humaine est un instinct primaire, un genre d’instinct de survie comme si celui-ci était devenu le seul point guidant la vie de Justine. La jeune fille se rend compte de la gravité de son problème et qu’elle devra le réprimer au maximum. La confrontation de cet instinct est d’ailleurs différente chez les deux sœurs car au contraire de Justine, Alexia a pleinement embrassé son destin d’anthropophage. Encore une fois, Ducournau ne va pas hésiter à mettre une couche de malaise dans ces scènes (la séquence de la morgue par exemple).

Il faut dire que tout le long du film, la réalisatrice va donner un aspect très limite à son film ne lésinant pas sur les moyens pour faire ressentir de fortes émotions à son spectateur. Il est donc compréhensible que certaines personnes aient pu faire des malaises. Heureusement, Ducournau joue habilement de tout cela et là où certaines scènes pourraient paraître grotesques et feraient rire (le film est en soit très drôle notamment grâce au sympathique Naït Oufella Rabah, mais jamais à son insu), elle arrive à captiver le spectateur et à le terrifier ou l’abasourdir. La scène finale en est un exemple particulièrement frappant. Sur le papier, on aurait pu trouver cette scène complètement grotesque et hilarante mais la réalisatrice arrive à rendre cette fin intelligente et marquante.

Grave est un premier film ambitieux, revisitant un thème longtemps exploité qu’est celui du passage à l’âge adulte, mais en y apportant cette touche originale. Un film de genre comme le cinéma français en propose malheureusement très peu. Grave est à la fois drôle, malin et borderline, une réussite en somme.

Grave : Bande-Annonce

Grave : Fiche technique

Réalisation : Julia Ducournau
Scénario : Julia Ducournau
Interprétation : Garance Marillier (Justine), Naït Oufella Rabah (Adrien), Ella Rumpf (Alexia), Laurent Lucas (Le père), Joanna Preiss (La mère) …
Directeur de la photographie : Ruben Impens
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Compositeur : Jim Williams
Producteur : Jean des Forêts
Sociétés de production : Petit Film, Rouge International, Frakas Productions
Distribution : Wild Bunch
Genre : Drame, épouvante
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 15 mars 2017

France, Belgique – 2016

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