TCM Cinéma Programme : Usual Suspects

[Critique] Usual Suspects

Diffusé sur TCM à partir du mardi 02 février

Synopsis : après l’attaque et l’incendie d’un bateau, l’agent des douanes Dave Kujan et l’agent du FBI Jack Baer interrogent les deux seuls rescapés, un marin hongrois grièvement brûlé et un petit arnaqueur boiteux, Verbal Kint.

Dans le cadre du partenariat entre LeMagduCiné et TCM Cinéma, nous vous proposerons régulièrement des critiques de films diffusés sur la chaîne de cinéma.

Olivier Assayas écrivait à propos d’Hitchcock : « Hitchcock est le grand cinéaste manipulateur. Il joue au chat et à la souris avec le spectateur, met en place des mécaniques, des leurres, qui conduisent son public où il le désire. On peut d’ailleurs trouver cette manipulation perverse». Le minimum que l’on puisse dire, c’est que Bryan Singer, pour son deuxième long métrage, a retenu les préceptes du maître.

Double temporalité

Usual Suspects est un film jouissif, un polar tendu construit avec maestria. Le scénario, écrit par Christopher MacQuarrie (futur réalisateur de Mission Impossible : Rogue Nation) alterne deux chronologies différentes : le présent (l’enquête sur le massacre du bateau dans le port de San Diego) et le passé (récit de Verbal Kint), construction que l’on avait qualifiée de complexe à la sortie du film. De fait, le scénario est loin d’être compliqué, et le spectateur peut sans problème remettre dans l’ordre les épisodes. Mais cette organisation permet à Singer d’arriver là où il veut nous mener et d’entraîner les spectateurs dans un jeu de manipulation diabolique.

Le passage d’une temporalité à l’autre se fait par un réseau dense de références internes et de renvois qui assurent une cohérence à l’ensemble. Du coup, la narration se fait avec une impeccable fluidité : une fois embarqué dans le navire de Singer, on n’en sort pas. Sa durée courte (1h45) lui assure un rythme rapide, malgré les scènes d’action peu nombreuses. Enfin, sa construction en flashback, nous rappelant constamment que presque tout le monde est mort sur ce bateau, donne un aspect de tragédie moderne à cette histoire de gros coup, renvoyant aux classiques du genre. De plus, ces deux temporalités sont assumées par deux narrateurs différents, puisque le passé est vu uniquement à travers le témoignage de Verbal Kint. Cela permet à Singer de s’amuser très subtilement sur le rôle des différents narrateurs.

Deux coups de génie

A priori, pas de grande originalité dans le déroulement du scénario ni dans l’histoire elle-même, qui reprend un des thèmes importants du polar (l’alliance de cinq petits malfrats dans le but de faire un gros coup), mais une grande maîtrise dans son système narratif. Cependant, le synopsis met l’accent sur deux énigmes autour desquelles tourne toute l’histoire. La première énigme, c’est le coup du bateau lui-même. On nous annonce dès le début qu’il s’agissait d’un trafic de drogue, mais plus l’enquête évolue, plus le flou s’installe autour de ce qui s’est réellement passé sur un quai de San Diego. Chaque nouvelle information, au lieu de clarifier la situation, renforce encore l’énigme.

L’autre coup de génie, c’est Keyser Söze. Criminel fantôme, sorte de Croque-Mitaine du monde des petites frappes, Père Fouettard ultime, son personnage marque d’une façon indélébile les spectateurs du film. Véritable mythe, légende urbaine, il emploie tout le monde en même temps (certains travaillent indirectement pour lui sans même le savoir) et son invisibilité lui permet d’être à la fois partout et nulle part simultanément. Légende pour les uns, terrifiante réalité pour les autres, on nous le présente avec une aura si légendaire qu’il en devient mythique. La scène où Kint raconte la légende de Söze en Turquie est filmée d’une façon tellement irréelle qu’elle renforce le flou du spectateur.

Réflexion sur les mythes, jeu sur la narration, Singer réemploie les ingrédients traditionnels du genre pour s’amuser avec son spectateur. Série B réalisée avec relativement peu de moyens et des acteurs alors inconnus mais remarquables à tout point de vue, Usual Suspects est un film qui peut se voir et se revoir avec le même plaisir, tant il restera toujours des réponses à la question : comment se fait-on manipuler par un cinéaste ?

Usual Suspects : Bande annonce

Usual Suspects : Fiche technique

Réalisateur : Bryan Singer
Scénariste : Christopher MacQuarrie
Interprètes : Gabriel Byrne (Dean Keaton), Kevin Pollack (Todd Hockney), Stephen Baldwin (Michael MacManus), Benicio DelToro (Fenster), Kevin Spacey (Verbal Kint), Pete Postlethwaite (Kobayashi), Chazz Palminteri (Dave Kujan), Giancarlo Esposito (Jack Baer).
Musique et montage : John Ottman.
Directeur de la photographie : Newton Thomas Sigel
Producteur : Michael McDonnell, Bryan Singer.
Compagnies de production : Polygram Filmed Entertainment, Spelling Films International, Blue Parrot, Bad Hat Harry Productions, Rosco Film GmbH.
Compagnies de distribution : Polygram Filmed Entertainment.
Date de sortie : 25 janvier 1995.
Durée : 1h46
Budget : 6 millions de dollars
Récompenses : Oscars du meilleur scénario original (Christopher MacQuarrie)
Oscar du meilleur second rôle masculin (Kevin Spacey)

Diffusé sur TCM à partir du 02 février 2016

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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