Reims Polar 2025 : Le Domaine, sans foi ni loi

Le Domaine

Réalisé par Giovanni Aloi, il raconte l’histoire de Damien, un étudiant en perdition […]

Giovanni Aloi retrouve Dominique Baumard (également réalisateur de Les Règles de l’art, présenté en avant-première à Reims Polar) au scénario, après son premier long-métrage, La Troisième guerre. Le cinéaste italien y explorait le sentiment d’insécurité au cœur de l’opération Sentinelle à Paris, du point de vue d’une recrue bousculée entre la théorie et la pratique. Et c’est avec quelques paires de bras supplémentaires qu’un projet aux ambitions similaires voit le jour. Librement inspiré de la « Tuerie de Belhade », qui a eu lieu dans les Landes en 1985, où des meurtres ont été commis dans un relais de chasse, qui aurait servi de repère pour des activités de proxénétisme. L’affaire est empreinte de complexité tant les témoignages diffèrent et que les motivations des assassins soient encore inexplicables. L’émission Faites entrer l’accusé en a d’ailleurs dédié un épisode. Giovanni Aloi nous transporte à Saint-Nazaire pour nous livrer sa version de l’histoire.

Tout l’argent du monde

Les études sont chères et la vie peut être bien rude pour des jeunes sans avenir, prêts à échanger leur dignité contre un peu d’argent. C’est le cas de Damien, sans but, sans famille et sans vrais d’amis. Il espère cependant devenir quelqu’un au-delà du campus ou du restaurant de burgers, où il ne fait que tourner en rond pendant son service. C’est Malaury (Patrick d’Assumçao) qui lui offre cette opportunité, en lui offrant une place de serveur, de chauffeur, puis de garde-chasse au domaine tenu par Pasquini (Raphaël Thierry). Un réseau de trafics louches se met alors en place, où le jeune homme, incarné par Félix Lefebvre, découvre les combines. Faute d’y chasser le gibier pour sa viande ou sa fourrure, le duo de lascars cherche à faire fortune en transformant leur domaine en maison close en pleine nature, avec option paintball pour les amateurs. Aloi parvient à faire du Château de Coislin le théâtre d’un piège insidieux qui se referme autant sur les proies que sur les prédateurs.

Tout comme dans La Troisième guerre, le cinéaste italien évoque la dissociation entre son protagoniste et la réalité. Dans Le Domaine, elle passe essentiellement par la voix off de Damien, qui traverse le récit. Incapable de faire ses propres choix, ni de penser par lui-même, le jeune étudiant se laisse embrigader malgré lui dans un jeu dans lequel il ne ressort jamais gagnant. Ce dernier se parle comme pour se repentir, mais sa culpabilité est-elle véritablement le sujet de l’histoire ? Ne serait-il pas une victime de plus, à qui l’on a confié un fusil chargé à des fins dissuasif ? Toutes ces dissonances offrent une belle lecture du personnage sur le papier. Aloi a beaucoup de choses à raconter sur la trajectoire de son personnage, mais cela transparait péniblement à l’écran, noyé dans des effets de styles. Elles font leur effet le temps de l’exposition, mais leur redondance révèle toute l’artificialité du dispositif. De même, apporter de la couleur sur la ville portuaire de Saint-Nazaire, habituellement terne et d’un teint bétonneux, en comparaison de la psyché de Damien est une bonne idée. Cependant, on n’y perçoit aucune finalité aux abords du pont levant, aux docks de nuit, si ce n’est la traversée de l’immense pont routier à la sortie de la ville. Cette passerelle constitue à la fois une frontière avec ses activités sordides et un moyen pour Damien de se reconnecter à la vie étudiante qui lui échappe. Il en va de même pour des relations personnelles, où il s’efface comme le spectre d’un condamné par anticipation.

Dans la gueule des loups

Et quand bien même, le récit s’acharne à rester dans le viseur de Damien et de sa subjectivité, il nous laisse assez peu de choses à suggérer autour des personnages secondaires qui peuplent le domaine. Qu’il s’agisse de Celia (Lola Le Lann, révélée dans Un moment d’égarement) ou son associée Daria (Lina-Camélia Lumbroso), seul Patrick d’Assumçao parvient à tirer son épingle du jeu avec son personnage frustré et ambitieux. On comprend surtout que l’impasse, à laquelle ils se confrontent tous et qui les rassemble dans ce lieu maudit, les vampirise au plus profond de leur âme. Tous ont espéré tromper leur manque de reconnaissance, de solitude ou d’argent dans ce relais de chasse. Certaines jouaient à la princesse dans sa tour dorée, certains fantasmaient sur leur réussite mafieuse et d’autres s’identifiaient comme des chasseurs hors pairs. C’est un cycle de déni qui se lit dans le comportement de chaque personnage, qui portent en eux toutes les contradictions possibles jusqu’à ce qu’un égarement de trop fasse tout basculer.

Au-delà du fait divers qui l’a inspiré, Le Domaine raconte l’ascension chaotique d’un jeune homme qui a rêvé trop tard de sa liberté et de ses désirs. L’idée est séduisante, mais le problème majeur réside dans le fait que tout le dispositif narratif en voix off rend son personnage errant imperméable émotionnellement. Nous ne faisons que surnager dans sa conscience, malgré un décalage permanent entre ses mots et son attitude passive. Parler de la fin de l’innocence à travers les codes du film noir est toujours stimulant, mais c’est malheureusement de la lassitude qui se dégage de cette œuvre chimérique et confuse.

Ce film est présenté en avant-première au festival Reims Polar 2025.

Le Domaine – Bande-annonce

Le Domaine – Fiche technique

Réalisation : Giovanni Aloi
Scénario : Sébastien Gendron, Dominique Baumard, Giovanni Aloi, Thierry Lounas, Claire Bonnefoy
Interprètes : Félix Lefebvre, Patrick D’Assumçao, Lola Le Lann, Lina-Camélia Lumbroso, Raphaël Thiéry, Rachid Guellaz
Photographie : Martin Rit
Prise de son : Jean Collot
Décors : Florent Chicouard
Montage image : Rémi Langlade
Montage son : Fabien Bellevaire, Geoffrey Perrier
Musique : Frédéric Alvarez
Mixage : Aymeric Dupas
Producteur : Thierry Lounas
Société de production : Capricci
Coproduction : Wild West
Direction de la production : Danaé Raevel
Pays de production : France
Distribution France : Capricci
Durée : 1h31
Genre : Thriller
Date de sortie : 14 mai 2025

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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