Enys Men et l’inquiétante étrangeté cornique

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Si je vous parle d’un film d’horreur, filmé en 16 millimètres, et dont l’intrigue se déroule en Cornouailles, vous me direz sans doute que cela n’est pas possible. Pourtant, le réalisateur Mark Jenkin l’a fait. Présenté au Festival de Cannes 2022, à la Quinzaine des réalisateurs, l’œuvre bouscule les idées reçues en matière d’horreur (et de langue cornique !).

Une ode 70’s à la Cornouailles

Alors qu’une vague de chaleur s’abat depuis plusieurs jours, nous avons eu la chance d’aller nous rafraîchir au Théâtre Croisette, en allant découvrir le nouveau film de Mark Jenkin –  Enys Men – sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. Rétablissons tout de suite un malentendu. Contrairement aux apparences linguistiques, Enys Men ne possède pas la signification qu’on lui prête. Le titre est, en effet, emprunté au cornique – ancienne langue celtique parlée en Cornouailles – et signifie littéralement « L’île des pierres ». Cette précision n’est pas des moindres pour comprendre un film qui ne se laisse pas facilement apprivoiser.

D’emblée, le film (d)étonne par la qualité de son image. Tourné en 16 millimètres, Enys Men assure une esthétique cinématographique 70’s. Si l’on ajoute que l’histoire se situe au printemps 1973, l’on pourra vite conclure que Mark Jenkin est admirateur du cinéma de ces années-là. Si tel est le cas, félicitons-le car ce choix fait mouche. Le cinéaste (re)définit, en somme, les paysages de Cornouailles. L’aspect vintage de l’image magnifie une nature sauvage et inhabitée. Adepte des gros plans qui isolent des éléments de la nature autant que des objets du quotidien, Mark Jenkin parvient, grâce à cette technique, à créer une atmosphère tour à tour apaisante et angoissante, calme et cauchemardesque.

Quand le film (d’horreur) se fait contemplatif

Pourtant, au départ, l’œuvre déroute fortement son public. Nous suivons le quotidien d’une biologiste. Celle-ci vit sur une île déserte. Sa mission est de contrôler la température de fleurs rares. Chaque jour, elle effectue les mêmes rituels et inscrit scrupuleusement ses observations du jour dans un carnet. Les jours filent et se ressemblent. Rien à signaler. Le cinéaste la joue en douceur. Il prend le temps de regarder son paysage et les êtres qui le composent. La dimension contemplative est assumée. Cela est plutôt rare de nos jours de voir des cinéastes qui osent jouer avec le temps afin de mieux manipuler nos nerfs. Le quotidien – disons-le – un peu plan-plan de l’héroïne est très vite bouleversé par des phénomènes et autres visions étranges.

Après nous avoir menés en bateau, en optant pour un style (faussement) documentaire, Enys Men bascule dans le cinéma de genre. La nature idyllique prend des allures de cauchemar éveillé. Le fantastique surgit là où on ne l’attend pas. Qu’il prenne la forme d’un lichen indésirable ou d’une pierre jetée dans le vide, l’inquiétante étrangeté est, chez Jenkin, à la fois partout et nulle part. Et c’est bien pour cela qu’elle nous fait craindre le pire. Enys Men cultive ainsi à merveille l’ambiguïté, un sentiment d’angoisse s’empare du public. Que voit réellement l’héroïne ? Ces images sont-elles le fruit de son imagination ? Ou bien les stigmates d’une île possédée ? Nous vous laissons, à l’instar de Mark Jenkin, libres de répondre à ces questions.

Enys Men : fiche technique

Le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2022

Scénario et réalisation : Mark Jenkin
Interprétation : John Woodvine, Mary Woodvine, Edward Rowe, Callum Mitchell
Production : Denzil Monk
Sociétés de production : Bosena, Film4, Sound/Image Cinema Lab
Société de distribution : Neon
Genre : horreur
Durée : 91 minutes

Royaume-Uni – 2022

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3.5