« Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James » : la mémoire de l’eau

Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, de Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost, est un album graphique publié par Bamboo/Grand Angle, qui se distingue par la poésie qui émane de son récit, conjuguant éléments fantaisistes et réalités humaines universelles. 

La thématique principale de ce roman graphique n’est autre que le processus de deuil irrésolu de Manon, dont l’époux a tragiquement péri en mer. Il se juxtapose toutefois à l’univers onirique d’une île mystérieuse où se rassemblent les marins disparus. Ainsi, fort de ses dimensions métaphoriques, Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James cherche à sonder les abysses de l’âme humaine et la puissance symbolique de la mer.

L’un des aspects les plus remarquables de cet album consiste en la poésie qui se dégage de ses éléments fantaisistes. L’île reculée où les marins emportés par la mer trouvent refuge est un lieu de rencontre entre réalité et imaginaire. Les dialogues de la mer, s’exprimant à travers les habits des marins, ajoutent une dimension presque mystique à l’histoire. Leurs marinières deviennent des vecteurs de communication entre les vivants et les morts ; témoins, porte-voix, c’est une fenêtre ouverte sur un ailleurs inattendu.

Léan, le marin maudit, et les autres âmes perdues trouvent un moyen de converser avec l’océan, de traduire ses pensées. Ce mélange de poésie et de fantastique crée une atmosphère singulière, dans laquelle le personnage de Manon, traumatisé par la perte de son mari Elio, va se fondre. Incapable de tourner la page, elle est hantée par l’idée d’une mer hostile et incapable d’accepter la disparition de son compagnon. 

Ces deux dimensions – la poésie de l’île fantaisiste et le traumatisme de Manon – cohabitent de manière subtile tout au long de l’album. Léan, avec son histoire tragique et son rôle de guide dans l’au-delà marin, ajoute une couche de complexité et de densité au récit. Ce télescopage de deux réalités donne lieu à une regard décentré sur la souffrance, la résilience et le deuil. Le voyage de Manon, initiatique à certains égards, la mène à une forme de quiétude. 

Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James est à la fois complexe et poétique. Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost ont réussi à créer un univers où la réalité et la fantaisie se rencontrent, offrant au lecteur une expérience immersive et riche en émotions. C’est aussi une ode à la mer, ou en tout cas à sa communauté, en se raccrochant à l’un de ses symboles : les marinières.

Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost
Bamboo/Grand Angle, juin 2024, 88 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »