The Americans, une série de Joe Weisberg : critique de la saison 4

Bipolaire, froid et instable, le couple Jennings est à l’image de l’ordre mondial qui règne durant les années 1980. Car l’austère ménage, mis en abyme d’une guerre nouvelle, cohabite par devoir, tiraillé par deux idéologies diamétralement opposées.

Synopsis : Dans une Amérique rongée par la peur des cocos et dopée par le néolibéralisme Reaganien, la Guerre Froide fait toujours rage. Et à des milliers de kilomètres de Moscou, Washington abrite dans ses suburb nombres d’Américains qui frémissent paisiblement à l’idée d’une guerre atomique. Parmi eux : Philip et Elisabeth Jennings, époux, parents, et agents du KBG ; Américains sur la forme, Soviétiques sur le fond. Nés, élevés, et entrainés en URSS ; vivant, travaillant, et espionnant aux USA.

In Lénine we trust

Et malgré leur équilibre précaire, le monde comme le duo, persistent dans leur existence. The americans, série quasi parfaite,  fascine toujours après 4 saisons, et ce en dépit de son anonymat. Diffusée depuis 2013 sur la chaine FX (Fargo, Louie), la série de Joe Weisberg s’est imposée parmi les tous meilleurs programmes de la télévision américaine, dans un genre pourtant éculé : l’espionnage. La recette ? Une approche géopolitique nuancée et captivante, un sens exquis du suspens, et deux comédiens au sommet de leur art.

Guerre froide, amour tiède

La saison 3 était le volet le plus axé sur la famille et le dogme. L’émancipation de Paige (la fille ainée), sa dévotion pour le catholicisme et ses suspicions grandissantes envers ses parents avaient fait d’elle un des personnages principaux. Elizabeth plus que jamais investie dans la cause et attachée à ses racines, voyait déjà en sa fille une agente reprenant le flambeau bolchévik, alors que son père refusait obstinément son endoctrinement et concevait de la laisser aux mains de l’american way of life. Un conflit qui cristallisait plus que jamais l’impossible normalisation de la famille Jennings, chose que Philip entendait alors qu’Elizabeth le redoutait. Avec cette saison 4, les auteurs se décentrent un peu de la question familiale et s’attardent essentiellement sur l’aspect psychologique et intime de leurs activités secrètes, leurs conséquences sur le couple, leur entourage et la société.

En dépit de la Convention pour l’interdiction des armes biologiques entrée en vigueur en 1975, la course à l’arsenal bactériologique est un chapitre officieux de la Guerre Froide, une escalade de la méfiance qui aurait pu s’avérer irréversible. C’est donc le nouvel objectif de la Rezidentura dans cette quatrième saison : mettre la main sur des toxines (que les Américains ne produisent pas) pour améliorer  des armes que les Soviétiques ne fabriquent pas. Philip et Elisabeth ont alors pour mission de faire sortir d’un laboratoire des virus qui pourraient potentiellement décimer des populations entières.  L’une des meilleures scènes de la saison tire d’ailleurs sa force de ce contexte pré-apocalyptique ; lorsque toute la famille Jennings est réunie avec leurs voisins devant le poste de télévision, écoutant le présentateur avertir des troubles que le film à venir pourrait engendrer. Ce film ? The Day After (Nicholas Meyer, 1983). Un instant sublime entre image d’archive, image fictive ; entre possible et impossible ; un théâtre de violence irréel avec pour seul spectateur une famille inquiète assise dans son canapé, et ce même théâtre et ces mêmes spectateurs dans chaque foyer d’Amérique. Elisabeth et Philip sont plus que jamais conscients du rôle de leur action, ou de leur inaction, dans la destinée de leurs deux nations. Transmettre des cadavres de rats auxquels on a inoculé des maladies meurtrières pourrait rééquilibrer l’échiquier mondial, mais cela pourrait tout aussi bien le conduire à sa perte.

Seuls, mais ensemble

Ces missions décisives les conduisent si profondément dans la scénarisation du mal, que les deux agents sont prêts à sacrifier la vie de leurs proches. C’est le cas dans un premier temps de Martha la source au FBI de Philip, qui va devoir être exfiltrée du jour au lendemain à Moscou. La fin d’une histoire d’amour si absurde qu’elle était magnifique, qui disait tant sur la solitude de l’un et de l’autre, une romance jusqu’au-boutiste que Philip aura crée de toute pièce. Elisabeth va elle aussi devoir annihiler toute relation avec sa meilleure amie, une Coréenne qu’elle avait approchée uniquement pour la position stratégique de son mari. C’est sans doute la scène la plus dure de la saison, d’une cruauté et d’une tristesse rarement atteinte dans la série. Elisabeth se voit dans l’obligation d’orchestrer méticuleusement un faux rapport sexuel avec l’époux de son amie afin d’obtenir un moyen de pression… Les deux espions sont condamnés à faire souffrir les autres, conscients du malheur qu’ils sèment aux grès de leur missions.   

Au dessus de tous ses sauts périlleux, c’est le couple qui fait la beauté et la densité de la série. Notamment Elisabeth qui souffle le chaud et le froid, avec son charme insidieux et son indépendance souveraine. Nadezhda son amour, Philip s’y accroche souvent, s’en éloigne parfois. Cette saison 4 opère toutefois un certain revirement dans l’équation romantique ; face au déchirement qu’éprouve Philip à l’idée de perdre Martha, le personnage d’Elisabeth s’affaiblit quelque peu. Empathie, jalousie, ou épiphanie ; elle semble revoir la hiérarchie qui animait jusqu’à présent son cœur. Et avec la complexité morale de leur implication dans la guerre biologique, pour la première fois, son dévouement vacille.

De cette quatrième saison on admire toujours la maitrise du récit d’espionnage, la direction artistique parfaite, avec cette photographie singulière, rougeoyante ou bleutée. Ce bal jubilatoire de costumes, perruques et autres fausses moustaches qui griment une paire d’acteur encore une fois formidable. Mais on regrettera tout de même un rythme inhabituel dans lequel la tension monte trop vite, pour finalement décélérer sur un final frustrant. Quelques mots également sur l’épilogue Nina Sergeevna un peu bâclé, une fin qui aurait mérité un traitement plus appliqué.

Il ne reste plus que deux saisons avant de clore The Americans, le temps peut être pour le show de rentrer dans une nouvelle dimension. Pour la première fois les Emmys les ont nommés à  la hauteur de leur qualité (meilleur acteur, meilleure actrice, meilleure série), un coup de projecteur qui pourrait lui être bénéfique (ou non ?). Quoi qu’il en soit The Americans restera l’une des séries majeures de ces dernières années tant par l’intelligence de son propos que par sa qualité distractive. Avec ce drame rétro Joe Weisberg ne se pose aucunes limites, et sans pour autant tomber dans le réflexe de l’érotisme et de la violence, il nous offre une série dont sa brusquerie n’a d’égal que sa sensualité.

The Americans, saison 4 : Bande-annonce

The Americans : Fiche technique

Création: Joe Weisberg
Réalisation : Daniel Sackheim, Kevin Dowling, Thomas Schlamme, Chris Long,Noah Emmerich…
Interprétation: Keri Russell, Matthew Rhys, Noah Emmerich, Keidrich Sellati, Holly Taylor, Alison Wright…
Scénario: Joe Weisberg, Joel Fields…
Production : Fox Television Studios
Format: 13 x 42 minutes
Genre: Drame, espionnage
Diffusion US: FX
Diffusion France : Paris Première

Etats-Unis – 2013

 

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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