66-5 : une série au cœur de la justice à voir sur Canal Plus

3.5

La série 66-5 a été diffusée sur Canal Plus en septembre 2023 (elle est toujours disponible pour les abonnés MyCanal). La série suit le parcours d’une transfuge de classe forcée de retourner sur les lieux de son enfance pour continuer à exercer son métier. Une série cash et bien dans sa cité, portée par l’interprétation jamais écrasante d’Alice Isaaz.

66-5 raconte le retour de la jeune avocate Roxane Bauer à Bobigny (une transfuge de classe « à l’envers » comme la qualifie sa créatrice, Anne Landois), où elle a grandi avant de rejoindre un beau cabinet parisien. Elle quitte sa vie bien tracée, bien rangée où elle ne décollait pourtant pas tellement, suite aux accusations de viol à l’encontre de son mari. Au lieu de le défendre aveuglément, elle se pose des questions et trouve des réponses qui l’éloignent définitivement de  Paris. Sans jamais la contraindre, ou la défendre complètement, la série raconte son parcours, son passé traumatisant, sa joie de faire son métier et ses choix affirmés. Le tout sur fond d’enquête judiciaire autour d’un trafic de drogue et d’une trahison entre frères. 66-5 a été créée par Anne Landois, qui n’est autre que la scénariste et productrice des saisons 3 à 6 d’Engrenages, l’autre série phare de Canal Plus. Roxane aurait pu évoluer dans l’univers d’Engrenages, assez fêlée pour faire entrer la lumière, assez dingue pour se lancer dans une affaire quitte à y perdre des plumes. Surtout, engagée dans un métier auquel elle croit. Et on y croit, on vibre avec elle. 66-5 n’est cependant pas du côté des flics cette fois-ci, mais bien des prévenus, des victimes, comme le sont les avocats.  « Au départ, Canal+ m’avait demandé de réfléchir à une nouvelle série policière, mais, après onze ans d’Engrenages, j’en ai été incapable. J’avais du mal à faire le deuil de mes personnages, j’avais toujours l’image de mes flics en tête. Et puis je me suis dit qu’il fallait que je fasse un pas de côté » (Anne Landois, interview dans Le Point, septembre 2023). L’ascension sociale inversée de Roxane la fait retourner en arrière, mais pour mieux gagner en assurance, paradoxalement. Roxane est un personnage féminin qui claque, classe et cash à la fois, jamais écrasante. Elle se confronte à des mondes et tente de s’y conformer (par le vêtement notamment), tout en suivant ses propres règles. On la suit jusqu’à la dernière seconde de la série, qui donne envie d’une vraie et belle suite ! La série évolue vers la lumière, en quittant le côté très sombre d’Engrenages, on pense notamment à la toute dernière scène de la série policière… dont la luminosité convient parfaitement à 66-5.

La force de 66-5, qui était déjà celle d’Engrenages, c’est la manière de filmer les lieux, notamment Bobigny. Que l’on soit dans un appartement, dans une prison, un tribunal ou un toit transformé en jardin, le 93 prend un nouveau souffle sous les pas de Roxane.  Bien entendu, la manière d’observer le lieu n’est ni alarmante ni naïve, elle est ancrée dans une réalité née d’une écriture qui sait prendre son temps. Roxane arpente le quartier où elle est née avec une appréhension certaine, quelques flash-back viennent raconter pourquoi. Roxane est donc un personnage hybride, qui va peu à peu trouver sa voie en tant qu’avocate pénaliste. 66-5 raconte aussi un métier dans sa relation aux clients moins prestigieux, plus complexes à défendre, le duo en est d’autant plus nécessaire, plus contrarié aussi. Quand Roxane est embauchée par le frère d’un prévenu, elle ne s’attend pas à ce qu’il cherche à percer le secret professionnel (d’où le titre de la série). Sa relation avec les clients va peu à peu se complexifier quand elle devra prendre quelques affaires en tant que « commis d’office ». On est loin de la représentation du métier telle que décrite dans Suits par exemple. L’intérêt de 66-5 réside avant tout dans son ancrage réaliste. Pour autant, la série plonge la banlieue dans une lumière quasi permanente comme pour l’éclairer d’un jour nouveau.

La seconde couche est romanesque, entre la relation de Roxane à Bobigny (à travers sa meilleure amie, sa famille ou un ex petit-ami), aux nouveaux personnages qu’elle croise (les prévenus, les avocats et une juge), offre un vrai intérêt à ce que la série raconte du travail de la justice. Un travail montré faillible, humain et parfois de manière un peu manichéenne (entre la banlieue et les quartiers chics). « Je me suis fait remettre à ma place quand j’ai eu le malheur de dire, certainement très maladroitement, que c’était de l’argent facile. Ils ont répondu que non, ce n’est pas de l’argent facile parce qu’il y a du danger. Le danger, pour eux, c’est la prison ou la mort » raconte Anne Landois (qui a rencontré des trafiquants et a échangé avec eux pour nourrir son vécu et surtout son écriture) et cela donne aussi le ton de la série, la manière de raconter les personnages, de les complexifier, de ne pas simplement en faire des « voyous » d’un côté et des représentants sans tâche de la justice de l’autre. Dans sa mise en scène, 66-5 raconte aussi un rapport aux corps dans l’espace, que ce soit dans un milieu judiciaire en banlieue décrit comme machiste, ou dans la manière de filmer l’attente et surtout les déplacements de son héroïne. Roxane est un personnage fort, capable de divorcer tout en gardant le nom de son mari, celui par lequel elle est désormais connue pour ses réussites comme avocate pénaliste. On la voit s’installer, se tromper, recommencer, espérer et on s’engage avec elle !

66-5 : Bande annonce

66-5 : Fiche technique

Synopsis : Jeune avocate d’affaires dans un prestigieux cabinet parisien, Roxane voit sa vie bouleversée quand son mari, associé du cabinet, est accusé de viol. Ramenée malgré elle dans la cité de son enfance, elle va tenter de se reconstruire en tant qu’avocate pénaliste au tribunal de Bobigny.

Réalisation: Daniel Arbid, Keren Ben Rafael
Scénario : Anne Landois, Audrey Fouché, Simon Jablonka,  Laurent Mercier,  Nacim Mehtar,  Elise Benroubi,  Rachid Santaki,  Sonia Emamzadeh,  Julien Manzi Ndunguste, Hada Korera
Interprètes : Alice Isaaz, Raphaël Acloque, Nailia Harzoune, Kevin Bago, Eric Pucheu,  Rani Bheemuck, Rachid Guellaz, Melvin Boomer
Production : Sortilèges
Durée : 8 épisodes de 50 minutes
Diffusée sur Canal Plus à partir du 18 septembre 2023

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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