The Neon Demon, le conte cannibale de N.W. Refn : Critique

Un chauffeur transformé en ange gardien (Drive), un délinquant devenu l’incarnation du mal (Only God Forgives) et maintenant une candide jeune fille s’aventurant dans un milieu carnassier et sans pitié ; force est d’admettre que l’imaginaire du conte ne cesse d’inspirer Nicolas Winding Refn.

Synopsis: Jesse, une jeune fille souhaitant devenir mannequin, se rend à Los Angeles pour réaliser son rêve. Celui-ci tourne très vite au cauchemar lorsqu’elle réalise qu’elle est l’objet de tous les désirs de femmes obsédées par sa beauté et sa vitalité et qui sont prêtes à tous les moyens nécessaires pour s’en emparer.

Il était une fois… 

Fatalement, on le comprend. L’univers du conte étant ce qu’il est -un condensé policé d’une époque et une manière d’y narrer subtilement une mythologie-, on ne saurait trouver plus rationnel que de voir l’esthète danois s’y coller, lui qui excelle depuis une dizaine d’années maintenant à user d’intrigues aux sous-textes volontairement caustiques pour assouvir ses fantasmes artistiques et jeter un regard acerbe sur la société. On ne saurait aussi occulter que le Danemark a engendré en plus de sa personne, le père de tous les contes modernes, Hans Christian Andersen, une sommité dans le domaine de l’imaginaire créatif et sans doute un modèle inavoué d’idéal de carrière pour NWR, qui cherche à égaler le maitre par son art.

Et quel art. Suscitant autant l’admiration que l’opprobre, autant de par sa forme avilissante que son fond réduit parfois à une analyse symbolique balourde, le sieur Refn aura vite fait de capitaliser sur cette division entre ses adorateurs et ses détracteurs pour y affirmer non sans plaisir, qu’il cultive dans cette atmosphère belliqueuse, toute son adoration du cinéma. Un constat d’autant plus amusant qu’il permet de cerner l’homme en tant qu’artiste, et qui dessine surtout les contours d’un cinéaste sûr de lui (un peu trop sans doute) excellant à créer de par ses œuvres un chaos sans égal, suffisamment puissant pour nimber ses images léchées d’un nihilisme dont seuls les grands d’avant étaient capables. Alors fatalement, quand Refn accouche dans la douleur d’une virée sous acide dans un Bangkok qui avait le temps d’un film abrité les relents d’un combat homérique entre un Ryan Gosling à la virilité contenue et une représentation de Dieu, très à l’aise dans l’art du katana, on ne pouvait décemment que trépigner d’impatience devant son The Neon Demon, œuvre fallacieuse par essence puisque se concentrant sur les rouages du monde de la mode, un univers qu’il a implicitement côtoyé de par son style ultra-graphique et qui n’attendait que ses mains expertes pour se voir dessouder dans les règles de l’art.

the-neon-demon-2016-Bella-Heathcote-elle-fanningUn conte macabre sur la beauté…

Et bien que le film ait souvent été décrit à Cannes comme un film dit de confirmation, on ne saurait occulter, qu’en plus de la confirmation, The Neon Demon est surtout l’œuvre de l’affirmation. Un constat d’autant plus vrai à la vue de ses initiales (NWR) qui habitent les toutes premières images et qui comme à l’accoutumée avec lui, font plus que rendre compte de la paternité de son œuvre. Non, si ces lettres sont posées ici, c’est bel et bien pour rendre hommage à l’artiste et implicitement insérer de manière subtile, une mise en abîme comme le film en verra d’autres au fur et à mesure que les minutes s’égrènent. Car, sous couvert d’y narrer une réflexion étonnamment simpliste sur le monde de la mode, décrit ici comme un monde carnassier et constamment guetté par l’obsolescence, Refn s’interroge aussi sur son art et explicitement ses images. Jusque là composante essentielle de sa mise en scène, elles trouvent ici une tonalité différente en ce qu’elles jouissent d’un sujet étonnamment ambigu. Et fatalement, en voulant s’aventurer dans le monde de la mode, tout en superposant une réflexion sur le rapport qu’entretiennent ces belles plantes avec le réel, le metteur en scène esquisse surtout une théorie sur l’image : à la fois mère de tous les fantasmes et de tous les désirs. Inutile alors de dire, qu’en s’adonnant à ce chemin de croix artistique, le sieur Refn continue dans le sillon hautement symbolique d’Only God Forgives et creuse encore plus le fossé séparant ses fans et ses détracteurs. Il confirme par ailleurs que son film, en plus d’être un brillant exercice de style, n’est qu’une expérience de cinéma folle et limite cannibale qui le voit mettre en scène un sujet, qui finira par le vampiriser quitte à devenir une étonnante mise en abyme de lui-même. Le film en devient terriblement attirant en ce que les frontières avec le cinéma s’effritent et laissent transparaitre un sentiment qui ne vous avait plus envahi depuis le visionnage de 2001, l’Odyssée de l’Espace : le cinéma est aussi et surtout vecteur de voyage. On perd pied, on se retrouve à errer dans un univers fantasmagorique, soumis à la plus vile lâcheté et peuplé d’énergumènes peu fréquentables, un peu comme Alice au Pays des Merveilles. Mais point question ici de voir débarquer un lapin blanc ou de s’aventurer dans un pays imaginaire, mais davantage de s’émouvoir des pérégrinations d’une âme juvénile, contrainte et forcée d’entrer dans un monde à la beauté troublante et aux codes immoraux : celui de la mode.

Et un regard sur la vacuité…

Cette Alice, c’est Jesse (Elle Fanning, impressionnante), petit bout de femme aux yeux candides qui a fui son bled paumé à la recherche de la gloire et de la célébrité. Décrite comme une biche apeurée, sa beauté sans pareille et sa fraicheur la transforment illico presto en un objet de convoitise, quitte à faire tourner les yeux et susciter les plus vives jalousies de ses congénères. Mais derrière cette étonnante candeur, qui laisse aussi transparaitre une grosse naïveté, se cache une femme en devenir, sûre d’elle et suffisamment mature pour savoir que c’est sa beauté et par extension son joli minois qui lui feront atteindre les sommets et le succès : le gibier, jusque ici démuni, se révèle être un prédateur inattendu. C’en est d’autant plus troublant, en ce que c’est constamment suggéré par Refn, décidément jamais à court d’idée pour sublimer voire déifier sa belle. Il suffira ainsi d’une seule séance photo, shootée par un photographe un brin bizarre pour voir Refn créer l’aura de Jesse : érigée en simili déesse grec et bardée de peinture dorée, la belle illumine l’espace, pourtant confiné à l’obscurité, et transpire de tout ses pores le statut divin que lui reconnaissent ses prétendantes. La belle, jusque ici candide, devient alors la reine dans un bal de sangsues. Des sangsues campées par des prétendantes qui n’auront d’œil que pour la ténébreuse Jesse, dont la beauté incandescente ne cesse de clamer leur obsolescence programmée et leur jalousie maladive : le conte de fée se transforme alors en cauchemar et flirte avec l’horreur longtemps annoncée par Refn en marge du projet. Une horreur teintée d’épouvante en ce qu’elle épouse les contours déjà barrés de l’histoire, mais qui fait sens au déroulé du film, qui sous couvert de montrer la déliquescence de ce monde putride, s’adonne à des épisodes cannibales et même nécrophiles.  Et inutile de dire qu’en s’adonnant à cette périlleuse entreprise, qui est de dénoncer cet univers carburant à la vacuité et au paraitre, Refn fait montre d’un talent de conteur ahurissant et impose d’ores et déjà une vision du cinéma qui veut que ce soit la caméra et l’image qui dictent le ton, et pas les mots.

On ne saurait continuer à palabrer sur le génie du dernier film de Refn. Film dichotomique par essence, en ce qu’il propose adroitement un portait de femme castratrice et une réflexion pamphlétaire sur la vacuité de la beauté, The Neon Demon impressionne. Le souci du cadre, cher à Refn, trouble encore une fois les rétines, la spatialisation de son œuvre laisse entrevoir quelques idées de mise en scène diaboliquement géniales et ses actrices crèvent l’écran. Pour tout ça, et pour ce soin maladif conféré à l’ensemble, force est d’admettre que The Neon Demon tient toutes ses promesses et demeure une œuvre majeure du cinéma indépendant au même titre qu’il s’imposera peut-être comme l’un des meilleurs films de son auteur.

The Neon Demon : Bande-annonce 

Après les sifflets cannois, “The Neon Demon” de Nicolas Winding Refn reste un sujet de débat pour les critiques cinés, vous pouvez lire d’autres autres avis sur le film:

La critique sans concession de la fausse subversion de Winding Refn

La Review Cannoise lors de la sortie du nouveau Nicolas Winding Refn

The Neon Demon : Fiche Technique

Titre : The Neon Demon
Réalisateur : Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn et Mary Laws
Interprétation : Elle Fanning, Christina Hendricks, Keanu Reeves, Jenna Malone, Bella Heathcote, Abbey Lee Kershaw, Karl Glusman, Desmond Harrington, Alessandro Nivola
Décors : Adam Willis
Direction artistique : Nicole Daniels, Courtney Sheinin
Musique : Cliff Martinez
Photographie : Natacha Braier
Montage : Matthew Newman
Costumes : Erin Benach
Production : Lene Borglum, Sidonie Dumas, Vincent Maraval et Nicolas Winding Refn
Production déléguée : Michael Bassick, Brahim Chioua, Rachel Dik, Michel Litvak, Christophe Riandée, Jeffrey Stott, Gary Michael Walters et Christopher Woodrow
Présence en festivals : Sélection officielle du Festival de Cannes 2016
Langue originale : anglais
Budget : 6 millions de dollars
Genres : thriller, horreur, érotique
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 8 juin 2016

Danemark – 2016

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Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
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