Universal Theory : correspondance quantique

Nul besoin d’être au fait des théories quantiques pour explorer les vastes horizons d’Universal Theory. Timm Kröger s’assure que sa vision hitchcockienne du multivers reste suffisamment obscure afin que l’on médite sur la trajectoire des personnages, dont la prédestination ne semble jamais définitive. Ce film noir nous invite à un jeu de piste stimulant et visuellement exaltant !

Synopsis : 1962. Lors d’un congrès de physique dans les Alpes suisses, le jeune Johannes défend une théorie sur l’existence de mondes parallèles. Mais personne n’y croit, pas même son tuteur. Les mystères s’accumulent pourtant : une curieuse formation nuageuse dans le ciel ; la présence fantomatique de Karin, cette jeune pianiste qui l’obsède et semble tout savoir de lui… Et ces personnes victimes d’accidents étranges dans la montagne ? Le réel semble bien fragile en ce lieu.

Succès validé à la Mostra de Venise, à L’Étrange Festival ou encore au Sitges, Timm Kröger a fait du chemin depuis son projet de fin d’étude (The Council of Birds, 2014). S’il a retenu l’attention des rares spectateurs qui ont pu le découvrir à l’époque, force est de constater que le cinéaste allemand tente de prolonger son œuvre dans une démarche assez empirique et hypnotique. L’esthétique du film à elle seule suffit à brasser tout un tas de références cinématographiques identifiées, d’Alfred Hitchcock à David Lynch, en passant par Otto Preminger. L’éclairage du noir et blanc rappelle également les qualités indéniables de l’expressionnisme allemand, dont Fritz Lang et Friedrich Wilhelm Murnau sont des piliers. Mais en réalité, ce jeu d’identification n’est ici que pour justifier la « théorie du tout » qui se joue dans les Alpes suisses, tandis que la Guerre Froide bât son plein et que le monde est vraisemblablement plongé dans une hallucination collective. Ce n’est pourtant pas dans une vue d’ensemble que le réalisateur étudie la question. C’est plutôt dans ce petit périmètre du multivers et de l’inconscient de son héros qu’il nous invite à renoncer à la raison.

Les montagnards hallucinés 

Si l’avertissement de Johannes en préambule semble assez inoffensif, il présente déjà toutes les névroses que le protagoniste a dû confronter douze ans plus tôt. Méprisé et non reconnu par ses aînés physiciens (et un présentateur télé), le jeune homme, qui aspire au doctorat, est-il seulement conscient de ce qu’il était en train de chercher, voire de chasser ? Universal Theory nous raconte comment Johannes devient peu à peu le fantôme de sa propre histoire, tandis que sa théorie ésotérique des mondes parallèles ne semble pas aussi réfutable qu’il n’y paraît. Pendant ce temps, tout le monde gambade autour d’un congrès scientifique, maintes fois repoussé pour des raisons inconnues.

Une rencontre suffit toutefois à nourrir la paranoïa de Johannes. Qui est donc cette Karin (Olivia Ross), archétype même de la femme fatale insaisissable ? Elle pianote une mélodie familière et raconte des anecdotes seulement connues de Johannes. De quoi remettre en cause ses équations. Et à ce titre, Jan Bülow délivre une interprétation solide, entre un amoureux transit et un génie scientifique aliéné. Sa prestation joue in fine avec notre perception des univers qui s’entremêlent et qui s’entrechoquent. Comment savoir si cette femme est bien réelle ? Comment savoir s’il s’agit bien de la même Karin qu’il a rencontrée la veille ou deux heures plus tôt ? Et Johannes, pouvons-nous affirmer avec certitude qu’il se trouve bien dans le bon univers depuis qu’il a quitté son foyer ?

Les variables de Schrödinger

À défaut de développer des réponses claires, le film brille par la photographie de Roland Stuprich, qui tutoie l’esthétique visuelle des années 50 et 60. Et la partition du compositeur Diego Ramos Rodríguez aide invariablement à nous immerger dans ce dédale onirique. De cette façon, certains éléments ont plus de relief au visionnage, à commencer par les fantômes de la Seconde Guerre mondiale. On y trouve des agents du chaos que l’on confond volontiers avec la Gestapo, d’anciens collaborateurs avec les nazis parmi les mentors de Johannes et des juifs qui tentent d’exister dans le monde d’après… Quant au jeune physicien, il ne représente qu’une particule éphémère, une variable supplémentaire sur l’échiquier quantique théorisé par Hugh Everett III, Erwin Schrödinger et Niels Bohr. Il est le témoin de rencontres entre les morts et les vivants, un dédoublement inquiétant si le mal peut ainsi renaître d’une autre dimension…

Cette folle histoire de la relativité a de quoi créer des nœuds au cerveau, mais elle n’oublie pas de la réoxygéner pour autant. Quelques rares touches de comédie viennent nous cueillir hors des sentiers battus ou lorsque la réflexion semble trop intense pour émettre une quelconque interprétation. C’est avant tout un voyage stylisé dans le temps qui nous est proposé. Une note d’attention assurément exaltante, mais dont la substance ésotérique peut enterrer certains spectateurs sous une avalanche d’interrogations. Les désirs de Timm Kröger sont assez clairs sur ce sujet et son épilogue (dispensable) tire successivement sur plusieurs cordes narratives afin de corroborer ce schéma du chaos, sorte d’amalgame historique et cinématographique. Il ne serait donc pas étonnant que chacun y projette son imaginaire et en tire sa propre conclusion.

Régurgité en vain chez Marvel ou DC Comics, renouvelé avec finesse dans Everything Everywhere All At Once ou encore la modeste série B Cohérence, le multivers est loin de constituer le concept le plus novateur du moment. Malgré tout, il existe un regain d’intérêt dans ce bad trip obsessionnel. On ne sait jamais vraiment où on va dans Universal Theory, un film noir teinté d’onirisme, où la forme l’emporte clairement sur le fond. L’intrigue avance dans une ambiguïté qui distord l’espace et le temps, révélant ainsi différentes facettes de la condition humaine à travers Johannes, un héros mélancolique qui ressasse les mêmes questions existentielles que nous.

Bande-annonce : Universal Theory

Fiche technique : Universal Theory

Titre original : Die Theorie von Allem
Réalisation : Timm Kröger
Scénario : Timm Kröger et Roderick Warich
Direction de la photographie : Roland Stuprich
Son : Johannes Schmelzer-Ziringer
Montage : Jann Anderegg
Décors : Cosima Vellenzer
Costumes : Pola Kardum
Musique originale : Diego Ramos Rodriguez
Conception sonore : Dominik Leube
Production : MA.JA.DE. Fiction, The Barricades, Panama Film, Catpics AG
Pays de production : Allemagne, Autriche, Suisse
Ventes internationales : Charades
Distribution France : UFO Distribution
Durée : 1h58
Genre : Thriller
Date de sortie : 21 février 2024

Universal Theory : correspondance quantique
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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